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Prix Humanisme chrétien 2007
Allocutions du président de l’AES et de Christine Sourgins lors de la remise du prix pour son livre Les mirages de l’Art contemporain
5 octobre 2007

"Les mirages de l’Art contemporain"
de Christine Sourgins

En attribuant le prix Humanisme chrétien 2007 à Christine Sourgins pour son livre « Les mirages de l’Art contemporain », l’AES tient évidemment à couronner un ouvrage qui réponde à tous les critères du prix : « ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre, et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien » que l’association a pour but de promouvoir.

Mais elle a aussi souhaité accélérer la prise de conscience des dégâts souvent souterrains qu’engendrent dans l’éducation, dans la sphère religieuse et pour chacun de nous cet art dit « contemporain » (AC). Né avec Marcel Duchamp et le mouvement Dada, au début du XXè siècle, cet art qui se veut libre et provocateur cultivant l’absurde et la dérision, n’est-il pas devenu le plus trompeur des arts officiels, art libertaire et liberticide ?

L’ouvrage démonte, avec une liberté de ton non exempte d’humour, les ressorts de ce qu’il faut appeler l’imposture de l’Art contemporain. L’on pourra apprécier spécialement :
l’intelligence avec laquelle nous sont expliqués les tenants et aboutissants de cette imposture et notamment la dénaturation progressive de l’Art moderne,
l’abondance des références précises et donc incontestables ; les exemples d’abjection et le travestissement du sacré sont les plus difficiles à lire, mais aussi les plus aptes à susciter une réaction salutaire,
la compétence alliée à un vrai souci de pédagogie envers le lecteur (ex : l’analyse des différentes attitudes que risque d’adopter le spectateur pour se sortir au mieux d’une situation où il ne comprend rien),
un style clair, parfois mordant qui convainc par la netteté de l’analyse et la pertinence des formules ("L’AC est à bien des égards un Finistère" ; "le radotage de la rupture" ; "l’astuce de l’AC, c’est qu’il n’impose rien, il corrode tout"...etc).

Dans la perspective du Prix Humanisme chrétien qui couronne une oeuvre d’éducation, le souci des jeunes - tout le chapitre sur l’Art à l’école est consternant, mais l’indignation constructive de l’auteur, qui remet les repères en place avec une fermeté douce, est assez roborative - est à verser à l’actif de ce livre. De même, en ce qui concerne l’éducation du citoyen, tout le chapitre sur le rôle trouble de l’Etat mécène. Cet ouvrage est certes un ouvrage de critique, mais le courage tranquille, informé et intelligent avec lequel il est rédigé et l’oeuvre de lucidité et de salubrité qu’il accomplit en font finalement un livre d’espérance.

En exposant la genèse, la nature, le fonctionnement et les enjeux de cet art si particulier, avec l’appui d’une irréfutable documentation, Christine Sourgins dévoile, avec ironie parfois, mais sans concession, les stratégies de manipulations et de subversion des mentalités qui « n’opèrent que si elles restent inaperçues ». C’est un chemin tracé pour chacun de nous perdu dans les dédales où cet art cherche à nous égarer. L’auteur nous montre comment celui-ci, que l’on a souvent et trop vite qualifié de farce ou d’amusement, nous menace tous sous ses diverses démarches (ludique, pédante, didactique ou humanitaire...). L’on découvre enfin ce que l’on pressentait vaguement sans oser le dire, l’Art contemporain est l’instrumentalisation de l’art à des fins de subversion, non pas politique ou morale, mais de subversion de l’homme.

Allocution du président de l’Académie d’éducation et d’études sociales, le professeur Jean-Didier Lecaillon

Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Madame,

L’Académie d’éducation et d’études sociales (AES) n’est pas une Académie d’Arts... ; son objet est d’étudier les questions sociales dans un esprit conforme à la tradition humaniste chrétienne... Notre Académie est d’éducation dans le sens où elle a le souci de contribuer à donner des repères à ses contemporains, les jeunes en particulier...

Elle a aussi vocation à rechercher les perspectives ouvertes par les principes de l’enseignement social chrétien ; c’est dire que l’action ne lui est pas étrangère.

Depuis 2004, avec l’Association d’éducation et d’entraide sociales (AEES), elle a explicitement choisi de mettre le prix qu’elle décerne depuis 1992 sous le chef de l’Humanisme Chrétien. Cette année, c’est l’ouvrage que vous avez consacré aux Mirages de l’Art Contemporain , que, réunis en jury en juin dernier, nous avons choisi de récompenser.

Quels liens peut-il y avoir entre notre Académie dont ni les buts, ni les compétences n’ont à voir avec les questions artistiques et votre ouvrage ? C’est ce que je voudrais expliciter, non pour justifier ce choix mais pour éclairer nos motivations afin de mettre en avant toute la richesse de votre contribution et en souligner certaines facettes qui risqueraient de rester dans l’ombre alors qu’elles nous ont paru essentielles. Vous n’en serez pas surprise, par ce choix nous cherchons évidemment à progresser dans la poursuite de nos objectifs. Mais nous voulons aussi attirer l’attention sur un ouvrage qui le mérite ; j’espère que cette ‘publicité’ que nous souhaitons vous faire et, bien au-delà, la promotion de votre livre, ne seront pas contre productives ! Enfin, peut-être trouverez vous à travers ce prix une forme d’encouragement à poursuivre le beau et bon travail que vous avez entrepris. C’est la plus belle reconnaissance que vous pouvez nous accorder...

De nombreuses raisons, chacune d’elles étant suffisante pour fonder notre choix, pourraient être mentionnées. Je voudrais tout simplement et sans détour en évoquer trois pour les commenter brièvement. La première, permettez à une institution qui se veut d’éducation d’y avoir été particulièrement sensible, est le souci pédagogique avec lequel vous délivrez patiemment, et néanmoins implacablement, une information aussi précieuse qu’elle est rigoureuse. Cette pédagogie est d’autant plus bien venue qu’elle est au service, nous y reviendrons, de la défense de valeurs indiscutablement chrétiennes.

Cette dimension pédagogique est servie avantageusement par un humour de bon aloi sur un sujet plutôt caractérisé par la noirceur et le dégoût. Malgré cela, notre attention est captée, sans défaillance : on ne pose le livre que lorsqu’on l’a terminé ; encore ne le quitte-t-on pas, on le relit et on le médite. Si vous savez admirablement dénoncer une catastrophe organisée, vous le faites avec un style qui nous permet de supporter des horreurs dont certaines sont à la limite de l’épouvante, de la scatologie et finalement de toutes les perversions.

Nous apprécions votre langue simple, compréhensible (un critère d’attribution de notre prix est d’être accessible à un large public...), alerte, sans que jamais l’érudition ne devienne pédanterie. Le soin que vous apportez à nourrir votre propos d’une multitude d’exemples concrets est remarquable et contribue efficacement à nous permettre de prendre la mesure du danger extrême que représente cet art dictatorial qu’est l’Art Contemporain (deux termes qu’il convient d’écrire avec un a et un c majuscule afin qu’il n’y ait aucune méprise sur votre propos) puisqu’il élimine impitoyablement toute autre expression artistique qui ne correspondrait pas à ses canons.

La deuxième raison, nous la trouvons à la fois dans votre courage et dans la qualité de votre démonstration : une Académie qui souhaite contribuer, à temps et à contre temps, à donner des pistes d’action, se réjouit de constater qu’il existe encore des femmes et des hommes courageux. Mais le courage n’est pas la fuite en avant ni la déraison. Il s’agit de démontrer ce qu’on avance sinon c’est le pamphlet dans le meilleur des cas, l’idéologie quelquefois. La qualité de votre argumentation, patiente, progressive, cohérente, soigneuse est remarquable. La grande érudition que vous avez, et que vous savez nous faire partager, est évidemment essentielle pour cela. Votre courage est indiscutable : oser dire aujourd’hui que l’on assiste à une véritable destruction de tout art est une performance rare, dangereuse quoique pleine de bon sens et d’intrépidité. Il faut dire que vous avez pour cela des armes solides à votre disposition :
- d’abord, une intuition admirable pour repérer les buts (la vie humaine est un néant, elle ne sert à rien, ne conduit à rien, elle n’a pas de sens) et les moyens employés (la dérision, l’individualisme, le nihilisme) pour détruire toutes les valeurs sur lesquelles s’est construit, au cours des siècles, tout au long de l’histoire, un monde cohérent, offrant aux générations, en dépit des guerres et des révolutions, des pénuries et des passions, la vérité et la beauté, éduquant à leur insu des hommes capables de bonheur, grâce à des relations accordées entre des êtres humains qui découvrent alors en eux une tension spirituelle vers l’infini, vers l’Absolu ;
- ensuite, une érudition extraordinaire qui vous permet, non seulement de fonder sur une connaissance approfondie des « œuvres » que vous donnez en exemple toutes vos analyses et vos démonstrations, mais aussi d’établir des comparaisons toujours très éclairantes.

La troisième raison explique l’intérêt que nous portons à votre travail, et au-delà de nous que devraient lui accorder les femmes et hommes de bonne volonté, ceux à qui nous devons nous adresser en premier lieu, car il ne faut pas espérer toucher par la raison et par la beauté les idéologues qui nous entourent. Cette raison est au cœur de votre propos, de votre dénonciation : l’A.C., en tant qu’il est chemin de la mort, est destructeur de tout humanisme. Vous nous faites prendre conscience de la dévastation culturelle qu’il a organisée en précipitant le monde contemporain dans une impasse tragique : l’AC est non seulement le chemin de la perversion, mais celui de la mort, la mort sans espérance. Le trou noir, voilà en quoi se résume pour lui la vie humaine. C’est le culte de l’inférieur, du médiocre, du sale, de la transgression généralisée.

...Il en résulte, comme un aboutissement logique qui ne nous a pas échappé et que je souhaite souligner à l’occasion de cette remise du prix Humanisme Chrétien 2007, il résulte de ce qu’est l’A.C. et que vous avez admirablement démontré, que celui-ci manifeste un intérêt soutenu à dégrader le Christianisme à travers une caricature tournée vers l’infect, le nauséabond, le vicieux, le risible, etc. Comme vous l’écrivez vous-même, je vous cite : « On mesure à quel point nous sommes passés d’une civilisation judéo-chrétienne en quête de la vérité à une société relativiste où la recherche du consensus prime la vérité » [page 182]. Or, c’est encore vous qui le dites en vous appuyant sur Platon ou les scolastiques : « L’Occident développa amplement cette liaison du beau et du vrai : les savoirs disent le vrai, l’art dit la présence. Mais comme désormais nous vivons sous la coupe du relativisme, il n’y a plus de vérité, par conséquent plus de beauté » [page 72].

Il s’agit en fait de détruire tout humanisme et, avec acharnement, l’humanisme chrétien. Le thème est largement développé dans la IVème partie du livre (dans laquelle vous dévoilez le fait que la véritable nature et la finalité de l’A.C. sont de s’approprier pour les détourner les fondements théologiques du christianisme) et dans la conclusion. Une lecture rapide de votre livre pourrait laisser l’impression que votre propos n’est que négatif. Certes, c’est déjà très utile de mettre en garde, d’éclairer, de contribuer à informer vos lecteurs sur les dangers qui les menacent ; mais il faut aussi indiquer où se trouve la lumière, c’est du moins ce que nous pensons au sein de notre Académie. Or, après avoir rappelé que la référence à l’humanisme était nécessaire pour irriguer la conscience et précisé que « Remettre l’art à l’endroit suppose la restauration d’un humanisme sous-jacent » [page 168], vous témoignez d’un sens du Christianisme, à la fois enseigné par la Tradition (textes scripturaires, Pères de l’Eglise, etc.) en même temps que par la Vie. Vous le faites en montrant que le christianisme trouve dans l’art les expressions multiples et dynamiques de l’Amour, terme également à écrire avec une majuscule : Amour de Dieu pour les hommes, accomplissement de la nature humaine dans l’amour de chacun pour Dieu et pour le prochain... Telle est notre façon d’envisager l’Humanisme Chrétien. Et puisque nous nous rejoignons sur ce point, n’était-il pas naturel de primer « Les mirages de l’Art contemporain » ? Nous nous honorons de l’avoir fait, je vous remercie de nous avoir donné cette possibilité de le faire.

Allocution de Christine SOURGINS

Je vous remercie, Monsieur le Président, pour ces éloges qui me touchent car, lorsque mes amis et moi même avons commencé à écrire sur l’Art contemporain, ce sujet n’intéressait pas : il relevait d’une mode qui allait passer, cela ne valait pas la peine de s’y intéresser, nous disait-on.

Vous avez parlé d’intuition. Il est vrai ma première intuition était que nous regardions l’Art contemporain à travers des grilles de lecture anciennes, en particulier celles de l’Art moderne, et qu’il suffisait d’ôter ces grilles pour voir immédiatement remises en cause, et la nature artistique et la contemporanéité de cet « art ».

Pour vous donner un exemple : le mot “contemporain”, pour un philosophe de l’art, ne correspond pas du tout à l’idée d’actualité ! L’Art contemporain n’est pas l’Art de nos contemporains. Puisque : « le contemporain, c’est ce qui lutte contre ce qui est ». Donc, à partir du moment où Alain Besançon avait défini l’idéologie comme « la haine de ce qui est et l’amour de ce qui n’est pas », vous voyez immédiatement apparaître la nature idéologique et le nihilisme de l’Art contemporain.

Les qualités que vous avez bien voulu trouver au livre, en fait, ce sont les qualités du discours logique. J’ai essayé d’appliquer la logique à l’idéologique. Évidemment, lorsqu’on pratique ce genre d’exercice, il se produit une désillusion. Et le danger était alors de voir le lecteur tétanisé par cette découverte, puisque - pour reprendre une formule qui fera plaisir à Sylvain Détoc - : « l’Art contemporain ready-méduse ». Et pour éviter cette stupéfaction (au sens fort du mot : « rendre stupide »), j’ai choisi le ton de l’humour, de la drôlerie, étant entendu que l’humour et la profondeur ne s’excluent pas, que l’ironie est une manière d’approcher le tragique sans en être contaminé. L’exemple vient de haut, parce que dans les Psaumes, il est dit « Dieu créa Léviathan pour s’en rire ».

L’attribution de ce prix Humanisme chrétien m’a particulièrement touchée, au moment où un lecteur des « Mirages de l’Art contemporain » m‘écrivait : « L’Art contemporain, ce n’est pas un crime contre l’humanité, bien sûr, mais c’est un crime contre l’humanisme. »

Vous avez énuméré quelques titres de ce crime contre l’humanisme, quelques pistes. Il y a bien sûr ces œuvres qui sont toutes plus effarantes les unes que les autres et vous noterez que les plus extraordinaires, je les ai mentionnées, pour que le livre soit complet, mais, sans insister beaucoup sur les Chinois cuisinant des fœtus pour les manger, le cannibalisme devenant un des Beaux-Arts.

Voilà qui n’est guère croyable, surtout si on nourrit le préjugé d’un sujet dérisoire, et léger, le lecteur risque de lâcher le livre en pensant : « Ce n’est plus une analyse logique, c’est un pamphlet, une diatribe, etc. » J’ai donc préféré insister sur le travail de sape produit par l’Art contemporain, en particulier auprès des plus jeunes - puisqu’il s’adresse de manière privilégiée aux enfants - pour leur inculquer son credo : « Aujourd’hui, qu’est-ce qu’être cultivé ? Être cultivé, c’est apprécier la transgression. »

Je ne suis pas spécialement contre la transgression. Je pense d’ailleurs que ce livre est un livre transgresseur puisqu’il transgresse un tabou contemporain qui est celui de l’Art contemporain. Mais pour transgresser la norme, il faut déjà la connaître. Or on prétend apprendre aux enfants la transgression des normes avant même qu’ils en aient fini l‘apprentissage, d’où un « entortillage » de neurones programmé.

Et surtout, l’Art contemporain véhicule une image de l’homme très particulière. Qu’est-ce que l’homme ? C’est très simple : des pulsions plus un code génétique enfermés dans un sac de protéines. De là on conclut facilement que « l’homme est une marchandise comme une autre » . C’est la raison pour laquelle, le système mercantile, qui dévaste la planète porte aux nues cet Art contemporain.

Nous voyons, dans l’Art contemporain, toutes les caractéristiques d’un anti-humanisme particulier puisque c’est l’anti-humanisme post-moderne. Jusqu’à l’époque moderne comprise, l’humanité est menacée par l’inhumain, cela continue, bien sûr. Mais l’époque post-moderne avec ses manipulations génétiques, les clones etc, introduit une nouvelle menace : “l’hors humain”, l’an-humain, le non-humain. Ainsi cet artiste brésilien, Édouardo Kac, qui joue avec le code génétique des bactéries et permet aux spectateurs de s’amuser en les manipulant ; ce qui est une manière de rendre l’eugénisme ludique.

Je crois que la fonction d’un Prix comme le vôtre serait peut-être, justement, de contribuer à redéfinir, année après année, ce qu’est l’Humanisme, ce que peut être l’Humanisme dans notre époque post-moderne.

Quand on pense “Humanisme”, on pense à une doctrine, à des idées, à des textes. Et l’on oublie les œuvres d’art ; elles aussi véhiculent une vision de l’Homme qui est humaniste ou pas. L’Art, ce n’est pas seulement produire de beaux objets, ou du divertissement ,(même si ces aspects-là peuvent parfaitement y trouver place).

À mon avis, le sens profond de l’Art, c’est de produire une vision de l‘homme, mais une vision opérative, et non pas une vision passive. Car cette vision du monde est en même temps un « vouloir le monde ». Certains membres suisses des Associations qui organisent ce Prix le savent : pendant des siècles, on ne regardait guère les montagnes, si ce n’est pour les trouver horribles ! Il a fallu Rousseau, les romantiques... pour qu’on voit la beauté, le grandiose des cimes ! L’art fabrique des grilles de lecture, c’est donc une incontournable « fabrique du mental ». Or nous vivons dans une société qui a perdu l’Art comme d’autres ont perdu le Nord. On ne sait plus vraiment ce que c’est.

En revanche on s’accorde encore pour dire de l’humanisme qu’il donne une place privilégiée à l’homme, mais selon le destin assigné à l’homme, il y aura différents « humanismes ».

Dans l’humanisme athée, on pourrait dire, pour faire court, que « la femme est l’avenir de l’homme... et réciproquement » ; c’est bien, mais c’est limité, on reste entre soi. Tandis que pour l’humanisme chrétien, c’est le divin qui est l’avenir de l’humain.

Ces humanismes peuvent entrer en crise. Quand l’humanisme athée se décompose, vous avez les phénomènes du type “Art contemporain”, car dans l’humain (outre le masculin et le féminin) s’agitent aussi l’animalité, et pire que l’animalité puisque dire que « l’homme est un loup pour l’homme », c’est calomnier le loup...

Mais l’humanisme chrétien peut, lui aussi, connaître des vicissitudes. Effectivement - vous l’avez souligné - le christianisme est visé par l’Art contemporain, et ceci dès l’origine de cet art fondé sur l’acte de Duchamp : « je prends cet urinoir et je vous dis que c’est un objet d’art ». Au fond, ce geste du ready-made, « je prends un objet de la vie quotidienne et j’affirme que c’est une œuvre d’art parce que moi, artiste, je vous le dis », est exactement le décalque du geste du prêtre qui prend un morceau de pain et proclame « ceci est le corps du Christ parce que, moi, prêtre, je vous le dis ».

S’instaure donc une concurrence entre le geste christique et celui de l’Art contemporain qui tend à l’indéfinition par nature, puisque tout peut devenir Art contemporain, (on pourrait même citer Saint Paul : « Je serai tout en tous »).

Cet Art contemporain va ensuite frapper un humanisme chrétien en crise. C’est dans le milieu chrétien que j’ai trouvé les soutiens les plus chaleureux, les plus fervents - la présence de certains d’entre vous le confirme encore- mais c’est aussi le milieu où l’on trouve le plus de contradicteurs indignés. Tout simplement parce que nous sommes parvenus à l’humanisme post-chrétien où - comme vous l’avez rappelé - ce qui rend libre ce n’est plus la vérité, mais le consensus. Et évidemment, critiquer l’Art contemporain, c’est critiquer une pensée dominante, donc risquer le conflit, accepter la polémique, et l’on devient l’affreux personnage qui fait des vagues pour pas grand-chose parce que, encore une fois, l’Art contemporain, est un sujet qui n’en vaudrait pas la peine.

Il est vrai que cet humanisme post-chrétien fait du christianisme la religion la plus simple que je connaisse, puisque être chrétien c’est être gentil. C’est aussi la religion la plus allégée qui soit : « être gentil », par le fait même, élimine le Christ du christianisme, car le Christ avec les Pharisiens n’est pas très gentil et leurs rapports étaient fort polémiques.

Donc, ce Prix, finalement, me rassure, parce qu’effectivement, quand on écoute certaines personnes, on finit par se demander si, lorsqu’on s’occupe d’Art contemporain, on ne deviendrait pas d’office monomaniaque.

Ce Prix est aussi un encouragement pour d’autres livres, pour d’autres auteurs. Je pense notamment au livre qu’Aude de Kerros va faire paraître dans quelques jours et qui s’intitule L’Art caché, les dissidents de l’Art contemporain.

C’est encore un encouragement pour d’autres éditeurs. Je voudrais saluer Denis Tillinac, qui préside aux destinées de « La Table Ronde », et qui m’a épatée - c’est le mot - : entre le moment où il a eu le « tapuscrit » en mains et son appel téléphonique, il s’est écoulé exactement quarante-huit heures, ce qui est assez remarquable !

Et puis cet encouragement n’est pas simplement symbolique ou honorifique puisque ce Prix a une dotation conséquente. Or quand on critique un système, il faut sortir de ce système ; et s’intéresser à l’Art contemporain, c’est renoncer à faire carrière ; se rabattre sur des modes de vie un peu bâtards, comme le travail à mi-temps...Car aujourd’hui, même les revues les plus prestigieuses, les revues universitaires, n’ont pas les moyens de payer leurs auteurs. Comme beaucoup de gens l’ignorent, s’occuper d’Art contemporain, c’est aller au-devant de beaucoup d’avanies, de quiproquos. Combien de fois, des connaissances m’ont dit : « Ça marche bien pour toi ! Tu publies, beaucoup ! Dis donc, tu peux bien me dépanner ? » Alors il me faut expliquer que je n’écris ni dans « Voici », ni sur Johnny Halliday... Ou c‘est l’enthousiasme en porte-à-faux « Vous vous occupez d’Art contemporain ? Ca doit être merveilleux, vous devez voyager ! Vous avez vu la foire de Miami ?... ». Comme si on m’avait invitée, comme si l’aller-retour était possible dans l’après-midi ; pour être au bureau dès 8h....Le grand décalage entre le public et l’Art contemporain, se double d’un autre entre le public et ceux qui essaient de travailler sur ce sujet.

Le prix Humanisme chrétien est aussi pour moi un encouragement à continuer d’écrire.

Je vous livre une information en avant-première : j’ai commencé un second livre, qui, bien sûr, parlera encore d’art mais suivant une optique tout à fait différente. Ce second livre est né des remous suscités par le premier. Je vous donnerai deux exemples.

Le premier concerne une amie que j’aime beaucoup, qui travaille dans le social (ce qui rend l’art très secondaire) de plus elle est fonctionnaire (l’État a donc une préséance). J’étais en train d’écrire Les mirages de l’Art contemporain, n’étais pas très libre et cela l’agaçait beaucoup. Et elle a fini par me dire : « Mais de quel droit t’occupes-tu d’Art contemporain ! ? » J’ai répondu : « Du droit de vivre ». Mais cela m’a frappée.

Et puis, la réaction d’une jeune femme qui vit dans le milieu parlementaire, s’intéresse beaucoup à la culture, qui n’avait pas lu mon livre mais connaissait son sujet et cernait mes positions. Elle m’a prise à partie - enfin, pas moi, ma génération - en disant : « Comment avez-vous fait, vous - et la génération précédente- pour nous transmettre à nous, les jeunes, la culture dans cet état-là ? » J’ai essayé de lui expliquer que, personnellement, je ne me sentais pas trop responsable de la déliquescence actuelle, mais je comprends sa colère. Dans les deux cas, la question posée est : que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ? Et la seule réponse à ce genre de question, c’est le récit. Ce n’est pas l’essai, ce n’est pas l’analyse discursive, c’est le point de vue littéraire. À mon avis, c’est le seul point de vue qui peut, humainement, nous faire comprendre ce qui nous est arrivé.

Donc, mon second livre sera un recueil de nouvelles où j’essaierai de raconter comment ma génération a perçu ce changement d’éclairage qui précéda « l’éclipse de l’Art », comme l’écrit Kostas Mavrakis. Que veut dire avoir une vocation artistique quand on appartient à la génération d’après 68 ? Qu’est-ce qu’un artiste, quand .tout le monde prétend l’être (comme sous l’ancien régime chacun rêvait d’être noble) ? Aujourd’hui on a du mal à distinguer un artiste peintre, d’un peintre du dimanche...tout est devenu flou. Qu’est-ce qu’une expérience artistique ? Je ne suis pas sûre que la réponse philosophique, qui tourne toujours autour du plaisir esthétique, épuise le sujet.

Et puisque qu’un des bonheurs de ce Prix c’est de vous réunir, vous, lecteurs de ce livre (qui, grâce à vous, en est à son troisième tirage) ; j’aimerais en profiter pour saluer quelques personnes qui m’ont aidée à l’écrire, à le construire : Aude de Kerros avec qui je travaille et Ariel Clignet qui m’a beaucoup épaulée pour la documentation.

Et puis, plus lointainement, deux de mes professeurs. Madame Corradini, ici présente, qui était (on ne disait pas professeur d’arts plastiques mais professeur de dessin) au collège Jean Macé à Suresnes et qui régnait sur un atelier, une sorte d’Arcadie située au fond du gymnase. Très souvent, au cours de dessin ou de musique, on chahute. Mais avec elle, on ne chahutait pas, car elle avait une sorte d’autorité naturelle et souriante qui nous donnait le goût du travail manuel dans le calme et la paix. Donc, merci Madame ! Et puis un autre professeur qui se cache au fond de la salle, Jean-Claude Lacroix, qui enseignait le français au lycée Paul Langevin. C’est le seul professeur que j’ai entendu, le jour de la rentrée, se demander à haute voix pourquoi il faisait le programme. Je me suis dit : ça ne va pas être comme d’habitude. Effectivement, il m’a appris quelque chose de très important, qui m’a beaucoup servi pour l’écriture de ce livre : il m’a appris à lire entre les lignes. Merci Monsieur !

Enfin, je voudrais remercier ma toute première institutrice. Elle avait la vocation d’institutrice, mais mes grands-parents ne purent pas lui payer ces études. Finalement, elle n’a eu qu’une seule élève, sa fille : ma Maman.

Je vous remercie.

Le président de l’Association d’éducation et d’entraide sociales (AEES), François Ganière, remet le diplôme - après avoir lu la laudatio reprenant les raisons de cette attribution - et la dotation du prix à Christine Sourgins.

 
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