Accueil > Académie d’Education et d’Etudes Sociales > Consulter les publications > 2013-2014 - La mort, un temps à vivre >
Ceux qui restent
7 juillet 2014
par Thibaud Collin

Philosophe et essayiste


Nicolas Aumonier : C’est une joie de vous représenter Thibaud Collin, philosophe politique, que notre Académie a déjà reçu le 12 mars 2009 dans son cycle « Qu’est-ce que l’homme ? » pour une communication intitulée « Solitude et communion » et que nous allons aujourd’hui entendre sur le thème de « Ceux qui restent ».

Thibaud, vous êtes né en 1968. Vous êtes marié, vous avez quatre enfants. Vous avez fait vos études à l’Institut de Philosophie Comparée (I.P.C.) et à la Sorbonne, vous êtes agrégé de philosophie. Vous avez enseigné, à Madagascar, dans un grand séminaire malgache, puis après l’agrégation, à Grenoble, puis à Rome - au lycée Chateaubriand -, avant d’aller dans l’Oise, puis de rejoindre le collège Stanislas, à Paris où vous enseignez en terminale L, en hypokhâgne et en classes préparatoires aux concours des écoles de commerce. Vous enseignez également la philosophie morale et politique à l’IPC (désormais appelée Facultés libres de Philosophie et de Psychologie). Vous travaillez sur quelques questions disputées de morale et de politique : laïcité, mariage, revendication homosexuelle, gender, ….A ce titre, vous avez été auditionné l’an dernier par les Commissions des lois de l’Assemblée Nationale et du Sénat lors du débat sur le mariage. Vous êtes membre du comité de rédaction de Liberté politique.

Vous avez notamment publié, en 2004, avec Nicolas Sarkozy et Philippe Verdin, La République, les religions, l’espérance (Cerf) ; en 2005, Le Mariage gay : Les Enjeux d’une revendication (éditions Eyrolles) ; en 2006, avec Jean-Claude Guillebaud, Jean Bastaire et Serge-Thomas Bonino, L’avenir du monde : Les chrétiens et l’avenir ; en 2007 : Individu et communauté, une crise sans issue ? (Edifa/Mame), puis Laïcité ou Religion nouvelle ? L’Institution du Politique chez Edgar Quinet (L’Harmattan) et, avec Brunon Couillaud, Patrick de Laubier, et Yves Semen, Jean-Paul II, héritage et fécondité (Parole et Silence) ; en 2012, Les lendemains du mariage gay : Vers la fin du mariage ? Quelle place pour les enfants ? (Salvator) ; en 2013, avec Michel Boyancé, Rémi Brague, Frédéric Crouslé, Jean-Noël Dumont et Xavier Lacroix L’éducation à l’âge du gender : Construire ou déconstruire l’homme ? (Salvator) et Sur la morale de Monsieur Peillon (Salvator).

Sur la question du deuil, autrement dit sur « Ceux qui restent », notre époque a souvent l’habitude d’interroger les psychologues. Quelques uns ont fait de la question du deuil leur cœur de métier, et, pour certains, on sent, à lire leur site en ligne, que c’est une activité florissante. Partant du constat qu’un simple baptisé avait plus à dire à ceux qui restent qu’un professionnel d’une compassion volontiers syncrétiste, aseptisée et non chrétienne, nous avons souhaité que ce simple baptisé fût un philosophe politique, tant la déchirure du deuil affecte, de proche en proche, absolument tous les membres de la cité terrestre. Thibaud, vous êtes ce philosophe politique que nous allons écouter avec une joie et un intérêt très vifs.

Thibaud Collin : D’emblée je vous avoue que je suis un peu intimidé par le sujet que j’ai à vous présenter. Intimidé parce que, face à la réalité de la mort, nous sommes chacun, évidemment, renvoyé à nos expériences plus ou moins douloureuses de deuil mais aussi à notre propre mort.

Ce qui reste

Le sujet qui m’a donc été confié, c’est Ceux qui restent.

Mais je voudrais, sans jeu de mot, commencer mon propos par le constat que d’abord on pourrait dire : Ce qui reste. Car finalement, l’expérience de la mort, c’est d’abord l’expérience de celui qui m’était proche, de mon ami, de mon père, de ma mère, etc. qui, soudainement, est devant moi mort. Donc « ce » qui reste, c’est d’abord ce que l’on nomme par ce mot si laid et si violent, le cadavre.

Face au corps du défunt, je peux éprouver cette radicale altérité qu’est la mort. Elle est souvent considérée comme une figure de l’absolu en tant que l’absolu est ce qui est délié de tout et ce à quoi tout est relatif. Or justement face à l’expérience de la mort d’un proche, j’éprouve la profonde relativité de ma vie et de la vie de ce proche. La mort m’apparaît comme ayant dompté la vie, ce contre quoi la vie de celui que j’aimais, que j’aime encore s’est fracassée. Et cette radicale altérité de la mort et son caractère absolu sont d’autant plus saillants que la vie a toujours précédé toutes mes prises de conscience.

Comme le dit Pascal, « nous sommes embarqués » et nous commençons à réfléchir sur notre propre vie, sur nos expériences, bien après avoir commencé à vivre. Donc pour chacun d’entre nous la vie est première et on pourrait la considérer comme un sol qui est toujours déjà là.

Or face à l’expérience du corps sans vie, de cette dépouille de celui que j’ai aimé, la métaphore qui revient souvent, et c’est assez éloquent, est celle du « sol qui se dérobe » comme si dans l’expérience de ce qui reste de celui que j’aime, je percevais à quel point la vie humaine est fragile, à quel point ce qui m’apparaissait jusque-là comme un absolu toujours déjà là, élément dans lequel je me déployais, dans lequel je réfléchissais, dans lequel je faisais toutes sortes de projets, ce sol éminemment résistant s’est ouvert et l’autre a été englouti ! Il faudrait souligner que ce rapport à la mort est évidemment différent selon les circonstances de la mort de la personne. Un accidenté peut être méconnaissable et suscité l’effroi, là où une personne morte au terme d’un long chemin de réconciliation peut rayonner une certaine paix.

Un reste c’est ce qui demeure d’un tout qui s’est décomposé. La notion de reste implique qu’il y avait préalablement un tout dont l’intégrité ne s’est pas conservée ; quelque chose comme une ruine, quelque chose qui reste après sa dissolution. Et ce cadavre n’est ni véritablement une personne ni bien sûr une chose. Il se situe dans un entre deux. Ce trait ontologique est absolument singulier.

Dans cet entre-deux de ce qui reste, devant moi, vient se loger la possibilité d’une relève de la mort. C’est-à-dire une manière de dépasser la mort ou de l’assumer, une sorte d’assomption de la mort. Je dis bien “la possibilité”. Je parle bien sûr de la croyance en une autre vie ou plutôt la croyance en une autre modalité de la même vie. Alors qu’on emploie souvent le terme d’une “autre vie”. Mais comme le sujet de la vie est un être qui existe par lui-même, il faut penser une certaine continuité. L’accès à une nouvelle manière de vivre peut, on en reparlera, paraître comme très mystérieuse. Dans cette optique, on est face à la quête naturelle de sens de l’humanité confrontée au choc de la mort. Face à ce qui peut apparaître comme absurde, toutes les religions traditionnelles, les mythes etc. cherchent à construire une réponse permettant de traverser cette épreuve. Tout cela est le signe naturel d’un refus viscéral de la mort. La vie lutte de toutes ses forces contre la mort et cherche à la relativiser.

Une autre relève possible est celle que l’on reçoit de la Révélation de Dieu lui-même ; c’est la croyance en la résurrection ; en la résurrection de cette personne, de ce corps sans vie que j’ai devant moi, qui va se corrompre. Dans la foi, je sais qu’il sera transfiguré sous un mode qui est mystérieux mais non moins réel. Bref, dans ce regard surnaturel, ce qui reste est un corps “mis à nu” de tous les artifices de la vie. Pensons à la mort qui fait suite à une longue agonie, la souffrance altérant les traits de la personne ; quand “enfin” elle est rappelée par le Père, après ce que l’on peut qualifier de lutte, les traits s’apaisent et enfin on la retrouve, elle est même différente, encore plus belle car probablement encore plus “vraie”.

Nous voyons ici que la nature même du cadavre, ni personne ni chose, est comme un appel relevant d’une croyance et d’une espérance. On pourrait objecter : cette relève n’est-elle pas une fuite ? Un refus de notre finitude ? Françoise Dastur, philosophe disciple de Heidegger, défend la thèse dans son livre La mort (paru aux PUF) que la mort est la manifestation éclatante de notre finitude. Cette finitude est indépassable et toute tentative de relève de la mort, notamment de nature religieuse, est une fuite de notre condition.

Il est vrai que, de fait, l’expérience de la finitude n’ouvre pas nécessairement à la question de son dépassement. Mais je crois que cette expérience de ce qui reste me renvoyant à ma propre finitude est comme une sorte de sollicitation de ma liberté. Ma liberté, et en réalité toute ma personne, est appelée à prendre position face à ce mystère.

Quelle position vais-je prendre ?

L’on sait bien que cette expérience de la mort d’autrui peut être soit l’occasion d’une révolte très profonde, nous y reviendrons, une révolte qui peut être de nature spirituelle et métaphysique, soit elle peut être l’occasion d’une ouverture à une autre dimension de la vie. Bref, cet événement de la mort de l’autre requiert une prise de position de celui qui, justement, reste.

Le dérèglement actuel de la mort

Avant de parler plus précisément de ceux qui restent c’est-à-dire de nous, je voudrais développer un deuxième point - et je vais vous renvoyer pour cela à un livre que j’ai beaucoup aimé – non pas un état des lieux, ce serait prétentieux de le faire en quelques minutes, mais une sorte d’ouverture sur le contexte social actuel de la mort, en l’occurrence cette progression fulgurante de la crémation dans notre société.

Je vous renvoie au livre de Damien Le Guay, philosophe, qui a écrit plusieurs livres sur la mort. Le premier : Qu’avons-nous perdu en perdant la mort ? Et en 2012 aux éditions du Cerf : La mort en cendres. Dans ce livre, est développée la thèse que le développement de la crémation est comme « le symptôme d’un dérèglement de la mort dans nos sociétés actuelles ». Damien Le Guay a une expression qui fait mouche : « Comme s’il y avait aujourd’hui une mise en quarantaine du funéraire ».

On a, en effet, vu au long de ces dernières décennies les signes de la mort s’estomper. Il y a encore quelques décennies, quand quelqu’un mourait dans un immeuble à Paris, il y avait tout un décorum etc. Tout cela a disparu.

Cette logique d’effacement progressif de la présence de la mort et du mort, des rites autour du défunt, cette volonté de plus en plus affichée s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. Par exemple, dans les derniers sondages : plus de 50 % des Français disent vouloir être réduits en cendres après leur mort.

Et Damien Le Guay voit un tel désir comme signifiant une logique de dépersonnalisation ; il emploie cette autre expression que j’ai bien aimée : « Quand la politesse mortuaire s’estompe », la politesse ici n’étant pas vue comme quelque chose de superficiel mais au contraire comme un signe de culture et les différents rites funéraires comme une des grandes modalités par lesquelles ceux qui restent rendent hommage à celui ou à celle qui est parti. Ces rites funéraires sont autant de moyens de se séparer du mort et autant de médiations par lesquelles le mort va prendre sa place qui n’est plus chez les vivants. Autant d’étapes de séparation qui permettent à ceux qui restent de continuer à vivre.

C’est en 1975, la même année que la loi dépénalisant l’avortement, que la loi sur la crémation a été votée. Damien Le Guay parle à ce propos de « la mobilité des morts » ; mobilité des morts qui répond à la mobilité des embryons au début de la vie. Car la question, ce n’est pas simplement la crémation, c’est aussi : « que faire des cendres ? » Une des grandes problématiques du monde funéraire aujourd’hui ! Que faire des cendres ? Est-ce que je les mets dans un lieu qui est indisponible comme le cimetière, est-ce que je mets ces cendres sur la cheminée est-ce que je les donne à untel, est-ce que les répands sur dans la nature ?

Cette mobilité des corps manifeste cette fluidité du monde contemporain qui est un des symptômes du nihilisme contemporain. Le sociologue britannique d’origine polonaise Zigmund Baumann utilise ce terme très éloquent pour penser notre société : « liquidité ». Nous vivons dans une société liquide, une société dans laquelle nous sommes pris dans des flux, dans une perpétuelle mobilité.

Cette mobilité de ce qui reste augmente - et Damien Le Guay s’appuie sur des travaux de psychologues, etc. - la difficulté à vivre pleinement ce temps de séparation et de deuil ; comme si le mort n’ayant pas trouvé ultimement sa place, qui n’est pas que symbolique, revenait d’une certaine manière hanter ceux qui restent.

On peut trouver une multitude d’exemples notamment dans l’Antiquité, une multitude de manifestations de l’importance des rites funéraires justement pour éviter que l’âme du défunt n’erre perpétuellement. C’est, comme vous le savez, une des raisons de la révolte d’Antigone.

Donc cette présence/absence qui est signifiée dans le corps du défunt perturbe celui qui reste, l’incite à poser des gestes précis et codifiés. Et cette incarnation est essentielle pour affronter la mort. Nous vivons dans une société non pas matérialiste mais au contraire toujours plus désincarnée, éthérée. En tant que chrétien, on a bien conscience que la déchristianisation de nos sociétés accentue la dématérialisation de notre existence et la perte de l’incarnation.

Tous les gestes, tous les rites funéraires, pratiqués par ceux qui restent ont un ordre : la toilette mortuaire, la veillée du corps, la mise en bière, les rites dans la liturgie catholique de l’encensement, de la bénédiction, la mise en terre, toutes ces étapes sont comme la reconnaissance qu’il y a un fossé infranchissable ; il faut à la fois le reconnaître et se l’approprier, c’est-à-dire qu’il faut peu à peu intérioriser que « l’autre est parti ». Je reviendrai sur cette expression très importante. Si je reste, c’est que l’autre est parti ailleurs. Et tous les rites funéraires, quelles que soient les cultures, ont ce rôle de support à ce départ.

Dans la liturgie catholique, ceci est particulièrement saisissant : les rites, gestes et paroles, permettent l’accompagnement du corps du défunt. Les paroles manifestent le sens des gestes, les gestes actualisent et réalisent les paroles, le tout vécu dans la foi et de l’espérance de ceux qui restent.

Le corps du défunt s’enfonce dans la terre et, par l’acte de foi je sais que ce qui reste du défunt c’est-à-dire ce qui reste en vie, son âme, comparaît devant Dieu…comme s’il y avait une sorte de parallélisme et d’analogie entre la terre et le ciel. La liturgie catholique a cette splendeur d’accueillir toute la richesse du monde sensible et des sens et grâce aux différents rites autour du corps, il y a perception dans la foi de ce qui est en train d’advenir de cette âme. Elle rencontre son Seigneur et apparaît en pleine lumière face à Lui.

Pour conclure sur le contexte actuel, une des manifestations du nihilisme contemporain est ce primat de l’indétermination, de l’indifférenciation – on a vu cela notamment l’an dernier quant à la question du mariage. La montée en puissance de la crémation est un signe supplémentaire de cette difficulté à reconnaître des frontières et à accueillir des limites constitutives de l’ordre humain.

Alors, comme je le disais, s’il y en a qui restent, cela veut dire qu’il y en a un qui est parti. Vers où est-il parti ? Le verbe rester impliquant de rester dans un lieu, vers où est-il parti ? Pour quelle destination est-il parti ? J’entends bien qu’aujourd’hui le verbe partir est souvent utilisé comme un euphémisme pour édulcorer la souffrance de la séparation. Cela peut même engendrer des troubles chez les enfants à qui on annonce que Bon-Papa est parti... et l’enfant attend donc qu’il revienne ! Il peut vivre ainsi cela après-coup comme un mensonge

Ces réserves étant exprimées, j’aime cependant le titre qui m’a été donné pour cette communication parce qu’elle présuppose une topologie spirituelle ; analogiquement parlant, il y a des lieux spirituels.

Cette expérience de la mort de mon ami ou d’un membre de la famille élargit les dimensions de mon monde. Nous vivons dans le monde de ce qui est justement nommé « la vie quotidienne ». Nous avons des lieux, dans toutes les acceptions du mot lieu. Et face à cette expérience de la mort, face à la réalité même de la dépouille mortelle je suis invité, dans tout le respect de ma liberté, à découvrir qu’il y a une autre dimension de l’existence humaine ; c’est l’occasion d’une sorte de dilatation de l’expérience humaine.

Ceux qui restent sous le regard de celui qui part

Les deux points que je voudrais développer maintenant c’est d’abord : ceux qui restent pour celui qui part parce que spontanément quand on dit “ceux qui restent”, on pense au deuil. Nous, on reste et puis, lui, il est mort. Comment est-ce qu’on l’accompagne ? Comment est-ce qu’on vit à l’occasion de sa mort ?

Mais il y a une autre manière de penser la question. Celui qui est en train de mourir, celui qui se prépare à la mort - encore faut-il qu’il ait eu le temps de se préparer à sa mort, qu’il envisage sa mort - il a un regard sur ceux qui restent parce que, lui, il sait ou il pressent qu’il va partir, qu’il va mourir. Donc ceux qui restent peuvent être l’objet de son souci, de sa sollicitude, de sa préoccupation.

Il y a toutes sortes de situations, toutes différentes et uniques, mais ceux qui restent pour celui qui part, cela peut être l’occasion de profonds malentendus et d’angoisse.

Je pense par exemple à ce magnifique texte de Tolstoï La mort d’Ivan Illitch où on voit peu à peu le progrès de la maladie d’Ivan Illitch qui peu à peu est absorbé par sa souffrance et qui vit de plus en plus mal le surcroît de vitalité. On peut faire confiance à Tolstoï pour exprimer avec une grande puissance la vitalité, presque l’insouciance de ceux qui restent, et cela renforce la cruauté du récit puisque tout cela se déroule dans le cadre d’une vie conjugale assez glaciale. Finalement, cette vitalité de ceux qui restent crée peu à peu un fossé entre celui qui se sent partir et sa famille. Et seul ce rustique domestique à l’âme simple, n’étant pas accaparé par les futilités de la vie mondaine peut rentrer, non pas en dialogue parce qu’ils échangent peu de mots, mais en contact avec ce que vit Ivan Illitch.

Je ne veux pas multiplier les exemples, mais il y a un autre passage magnifique, c’est le Phédon de Platon qui nous raconte la mort de Socrate. Nous percevons dans le texte du Phédon ce souci de Socrate vis-à-vis de ses disciples qui sont tous autour de lui en pleurs. Il y a là un caractère dramatique évident puisque il est encore en pleine possession de ses moyens avant de prendre sa ciguë. Et il entreprend de les ouvrir à cette espérance que la mort est un passage. Et on voit très clairement, très différemment d’Ivan Illitch, à quel point ceux qui restent peuvent être l’objet d’un souci très profond, soit un souci bénéfique soit un souci angoissant pour celui qui part.

Alors, toujours sur ce point, on peut parler, notamment dans une perspective chrétienne, de cette décision d’offrir sa mort pour les autres. Offrir sa mort pour les autres, c’est le thème de la substitution que des gens comme Bernanos ou Bloy ont beaucoup travaillé.

Substitution dont le cœur est bien sûr l’offrande du Christ. Je pense à ce magnifique passage du Dialogue des Carmélites de Bernanos dans lequel la jeune sœur Blanche de La Force est scandalisée par les angoisses, le manque de foi, dont à ses yeux, fait preuve cette sœur pleine d’expérience qu’elle admirait tant. Et l’on découvre à la fin de la pièce, qu’en fait, celle-ci offrait son agonie et cette nuit de la foi pour cette jeune sœur qui effectivement tout d’abord refusera le martyre et qui in extremis acceptera de mourir et d’être fidèle au Christ ; justement parce que celle qui vient de mourir est morte pour elle, c’est-à-dire l’a prise, en union avec le Christ, dans sa propre mort. Bref, cette sœur qui meurt, meurt en consentant pleinement à offrir sa mort pour celle qui reste, celle qui reste en vie, en prévision du moment où elle aura aussi à offrir sa vie.

Ceux qui restent entre pâtir et agir.

Finalement ceux qui restent bien sûr souffrent, pâtissent, mais peut-être ont-ils aussi à agir. Je développerai cinq points rapidement qui sont en fait cinq verbes, ceux-ci connotant l’action.

Pour ceux qui restent, la première des tâches est de survivre.

Rester ici au sens de demeurer, subsister malgré tout, malgré la souffrance qui peut être difficilement supportable surtout dans le cadre de certaines morts violentes, totalement subites a fortiori dans le cadre d’un suicide.

Donc malgré tout, malgré la souffrance, comment ne pas sombrer puisque finalement celui qui meurt, surtout quand la mort n’a pas du tout été anticipée, préparée, emporte avec lui ses mille et un fils qui nous relient à lui, nous attachent à lui ? Sa disparition (mot éloquent quand on laisse résonner le sens premier !) peut être vue comme une sorte d’aspiration, comme s’il nous attirait, par tous les fils qui le relient à lui.

Et la grande tentation, c’est alors la tentation du désespoir.

Ce que je disais tout à l’heure sur l’importance des rites funéraires revient à répondre à la question : que mettre dans la tombe à ma place ? Parce que finalement une des tentations – encore une fois pas toujours – cela peut être : je veux aller dans la tombe avec lui.

La phase de dépression dans la phase du deuil peut aller jusqu’à des tentations de suicide.

Donc : que faire pour rester les deux pieds sur terre au bord de la tombe ? Et ne pas tomber dans la tombe. Que faire et que vivre pour rester les deux pieds sur terre ?

Alors là on peut nommer, et je ne le développerai pas beaucoup parce qu’il y a une littérature abondante et que je ne suis pas psychologue, les différentes étapes du deuil. Le deuil, qui est à la fois peine (comme son étymologie l’indique) mais aussi combat, une sorte de duel.

On pourrait dire, sans rentrer dans les détails parce qu’il y a toutes sortes de typologies des étapes du deuil, qu’il y a trois grandes phases dans lesquelles on peut faire des subdivisions : le choc de l’annonce de la mort ou de la réalité de la mort qui, là encore, peut être très violent ou très adouci dans le cadre d’une mort, on pourrait presque dire, anticipée ; la période dépressive qui peut être vécue de manières très différentes. Dans cette période, il peut y avoir la colère, le déni, et finalement l’étape du rétablissement, du retour à la vie.

Et on pourrait dire que ce qui porte le deuil, c’est justement cette vie dans laquelle je suis embarqué et qui malgré tout, malgré cette souffrance qui peut être terrible, m’invite justement à persévérer, m’invite à continuer à vivre. Et la période du deuil peut être une période, où la personne qui reste, face à cet absolu qu’est la mort, relativise énormément des aspects de sa vie et, du coup, est dans une sorte d’apesanteur qui permet parfois de redécouvrir des choses très simples. C’est parfois dans les périodes de deuil que l’on se surprend à goûter des choses de la vie quotidienne pourtant les plus prosaïques comme ayant une forte consistance, comme si la mort du proche avait libéré l’habitude d’une certaine vie, d’un certain ordre et ouvert des brèches. Ces brèches peuvent être certes des brèches très dangereuses mais elles peuvent aussi renouveler notre rapport au monde, notre rapport au réel.

La survie - pour finir sur ce point - peut aller de pair avec cette culpabilité du survivant que « la littérature des camps » souligne très souvent. La culpabilité du survivant qui se dit, notamment dans le cadre de catastrophes collectives : pourquoi moi ? Pourquoi suis-je resté alors que l’autre est parti ?

Dans cette culpabilité se joue une réflexion sur le sens de ma propre vie et me renvoie à moi-même et à ce que j’ai à vivre. Cela a été au cœur de la maturation de la vocation de Karol Wojtya. Si je suis resté, c’est que Dieu veut que je vive quelques chose, mais quoi ?

Parce que, on peut aussi inverser, moi, je survis. Pourquoi survivre ? Survivre, et c’est le deuxième verbe que je vous propose, pour faire mémoire.

Finalement la mémoire n’est pas forcément tout de suite activée dans la période du choc. On peut vivre une sorte de sidération oblitérant totalement la mémoire. Mais progressivement la mémoire permet ou rend possible cette intériorisation comme une réponse à cette absence.

Par le fait de la mémoire, peu à peu, je découvre que ce qui reste, c’est finalement tous les souvenirs, des objets, des lieux que je peux retrouver, dont je peux faire mémoire. Et c’est une manière de rendre hommage et on pourrait dire de construire une sorte de monument pour celui qui est mort. Je crois beaucoup à ce travail de sépulture symbolique que l’on peut offrir à son défunt. L’importance du langage, mais cela peut passer par d’autres biais, pour construire un tombeau digne. Ce travail de relecture, d’appropriation ne permet pas simplement de survivre mais de donner une nouvelle vie, une sorte de vie de surcroît à celui qui est parti, indépendamment de l’acte de foi.

Cette activité de faire mémoire va de pair aussi avec une relecture de ce que j’ai pu vivre avec celui qui est parti. Et ainsi se pose la question : en quoi la vie de l’autre décrit-elle un sillage qui indique une direction, qui a des lignes de force ? Et parfois la vie de celui qui est parti est plus un zigzag qu’un sillage rectiligne.

Toujours dans cette même ligne, on pourrait prendre un troisième verbe, enfin plutôt deux que l’on peut distinguer : témoigner et transmettre. Témoigner de ce que j’ai reçu de celui qui est parti. Par exemple, spécialement lorsqu’il s’agit de ses propres parents mais cela peut bien sûr être quelqu’un d’autre : comment ce sens du témoignage et de la transmission de ce que j’ai reçu de celui ou de celle qui est parti peut être un moment essentiel du développement de ma propre personne et vécu comme une responsabilité ? Je suis responsable de ce que j’ai reçu de lui ou d’elle.

À l’intersection de ce travail de mémoire et de témoignage, il y a, derechef, le travail d’écriture qui en est une des modalités importantes.

Je vous renvoie à deux livres que j’aime particulièrement. L’un de Charles Juliet qui s’appelle Lambeaux. C’est un tout petit texte dans lequel ce grand romancier qui a vécu dans des angoisses très profondes, a tenu un fameux journal et parle d’abord de sa mère, morte assez jeune puis de sa mère adoptive.

Dans ce livre, on voit à quel point Charles Juliet, à travers la mise en mots de ces deux femmes dont il a reçu la vie dans ces différentes acceptions, témoigne de la puissance de la vie : la vie est plus forte que la dépression qu’il a réussi à traverser par ce travail inlassable d’écriture.

Autre livre, celui d’Albert Cohen Le livre de ma mère dans lequel il rend hommage à sa mère, cette mère juive, dans le sens strict et le sens figuré, ce qui lui permet de déployer toute cette force créatrice.

Quatrième verbe : accepter d’être enseigné par la mort de l’autre. La mort de celui que j’aime est l’occasion d’anticiper ma propre mort. Un jour moi aussi, je serai dans un cercueil.

Bien sûr, je peux être tellement accaparé par ma souffrance tellement tournée vers l’autre que je peux ne pas cueillir ce moment. La mort de l’autre peut aussi être l’occasion renouvelée de goûter la puissance de la vie. Et c’est notamment ce qu’expérimente celui qui, à la fin du deuil, retrouve cette énergie vitale et est prêt à se réinvestir dans toutes sortes de projets.

Comme si la mort de celui que j’aime révélait une autre dimension de la vie : tout dans l’homme n’est pas corruptible.

Il y a ce texte magnifique d’Aristote, ce païen dont on ne peut donc pas dire qu’il ait été influencé par la foi chrétienne, dans le Livre X de l’Éthique à Nicomaque, au chapitre 7. Il a cette phrase magnifiquement pascalienne : « Il ne faut pas croire ceux qui disent que puisque l’homme est un homme il doit se limiter aux choses humaines ».

Pourtant, les choses humaines, pour Aristote, sont déjà très nobles, et il en fait le sujet central de son Éthique : la justice, le courage, l’amitié, la vie politique, etc.

Mais ultimement il dit : l’être humain a en lui quelque chose de divin et en tant qu’homme il doit justement se préoccuper de ce qui est divin. Et la phrase de Pascal : « L’homme passe infiniment l’homme » peut être lue comme un écho de ces paroles d’Aristote.

Donc face à la mort de l’autre, la grande question que celui qui reste peut se poser : est-ce que la mort est un terme, anéantissement, ou est-ce que la mort est un passage ?

Alors j’en viens pour finir à ce dernier verbe, ces deux verbes mis ensemble : espérer et intercéder.

Évidemment ici la foi chrétienne assume tout ce qu’il y a de juste et de vrai dans l’expérience commune de la mort et notamment des différentes modalités du deuil, des rites funéraires mais ouvre cette dimension, fondée sur la foi dans le Christ qui est mort et qui est ressuscité. Celui qui est parti, je peux me soucier, moi qui reste, de ce qu’il arrive à bon port. C’est évidemment tout le sens, très important, largement occulté aujourd’hui, de la prière pour les défunts, de l’intercession pour les défunts, qui présuppose évidemment que la vie dans l’Au-Delà n’est pas nécessairement univoque. Autrement dit se pose la question du jugement.

Nous vivons, dans un monde qui privilégie l’indétermination et on peut constater que chez beaucoup de chrétiens il y a une occultation totale des fins dernières et de cette alternative radicale entre la vie unie à Dieu et la vie séparée de Dieu donc l’enfer.

Or l’occultation de cette alternative fondamentale modifie très profondément l’activité de celui qui reste.

Ce qui est assez frappant, très souvent dans certaines cérémonies religieuses on assiste quasiment à une canonisation immédiate du défunt. Comme si Dieu étant miséricordieux, forcément il va automatiquement être accueilli par le Christ.

Cela peut être l’objet d’une espérance. Mais c’est aussi finalement une intention de prière très profonde, d’une intercession.

Tout ce que l’Église dans sa sagesse a développé sur les différentes modalités d’intercession et notamment ce qui tourne autour de l’indulgence et du purgatoire me paraît être quelque chose d’éminemment important à redécouvrir pour notre société et pour chacun d’entre nous. Non pas au sens où souvent on le caricature comme une sorte de comptabilité morbide mais comme cette découverte centrale de la communion des saints, de cette communion entre celui qui est parti et ceux qui restent dans le Christ.

Ceux qui restent, peut-être que leur activité principale est d’intercéder pour celui qui est parti et qui, nous dit l’Église, est dans un état de passivité profonde. Il s’est déterminé : soit “oui” soit “non”.

Or nous vivons dans une époque où nous privilégions le neutre : ni oui ni non. Le christianisme, c’est soit oui soit non. « Que votre oui soit oui, que votre non soit non » L’expérience de la mort qui est l’expérience de cette alternative radicale nous renvoie bien sûr à cette autre alternative encore radicale, soit le salut éternel soit la damnation éternelle.

Ce que l’on appelait autrefois, mais cela n’a pas disparu, ce souci du salut des âmes me semble être un des aspects essentiels de l’activité et de la sollicitude de celui qui demeure.

Je finis par cette espérance qui est au cœur de la foi chrétienne : « J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir ». Ce qui reste de celui que j’ai aimé, je sais dans la foi qu’il ressuscitera même si c’est sous des modalités qui restent mystérieuses. Mais la résurrection n’est pas juste une réanimation c’est une transfiguration.

Il y a une convenance très profonde du dogme de la résurrection des corps car il correspond très profondément au désir qui est lié à l’attachement que j’ai à l’autre. Celui que j’aime, je veux qu’il demeure pour toujours.

Cette relève de la mort, on pourrait dire que la foi chrétienne l’assume pleinement en manifestant dans la mort et la résurrection du Christ le véritable sens de la mort qui invite ceux qui restent à poser cet acte de foi et d’espérance.

Et, pour conclure, ceux qui restent sont bien sûr devant la dépouille mortelle de celui qu’ils aiment mais, et c’est la force de la liturgie catholique, ils sont d’abord et avant tout devant le Christ en Croix. Et devant le Christ en Croix, ils ont la certitude par leur foi que la mort est vaincue. Celui qu’ils aiment, ce qui reste de celui qu’ils aiment ressuscitera.

Pensons à cette magnifique réponse de Marthe, l’amie de Jésus, à la mort de Lazare qui dit : « oui, je sais qu’il ressuscitera au dernier jour ». Cette certitude est ce dont notre époque a le plus besoin concernant la mort. Et nous avons ce témoignage essentiel à donner à tous ceux qui restent.

Échange de vues

Jean-Paul Guitton : Vous nous avez tout à fait intéressés par vos commentaires initiaux sur le ce et le ceux. Je voudrais y revenir en me référant à Damien Le Guay, que vous avez cité, en ce qu’il oppose l’inhumation et la crémation.

Les gens utilisent la crémation pour se débarrasser de leur corps comme d’un déchet. Cela s’oppose à tout ce que tout ce que vous nous avez dit, car il n’y a plus de restes. Serions-nous voués à devenir de simples déchets ? C’est la fin, on se fait brûler. Quand on se fait mettre en terre il y a des restes qui sont effectivement liés à notre vie, alors que dans l’incinération on supprime tout.

Avec votre conclusion, comment peut-on retomber sur ses pieds ? Christian de Cacqueray, responsable d’un service de funérailles, constate que la moitié à peu près des Français, en tout cas dans les grandes villes, souhaitent se faire brûler. Il dit à peu près ceci : il faut s’adapter et l’Église doit faire quelque chose, faire une cérémonie ! N’y a-t-il pas là quelque chose d’impossible ?

Thibaud Collin : Oui, en fait Damien Le Guay s’oppose tout à fait à la crémation, c’est d’ailleurs le cœur de sa thèse, dans le contexte qui est le nôtre.

Dans son livre il dit : la crémation est quelque chose de très ancien dans l’histoire de l’humanité, en Inde par exemple ou encore Patrocle est brûlé, etc. On peut constater donc simplement une constance dans la matérialité de la crémation mais dans d’autres contextes culturels justement celle-ci participe d’une structure commune de sens englobant.

Or la crémation telle qu’elle apparaît dans nos sociétés contemporaines occidentales est un symptôme supplémentaire d’un délitement de la culture chrétienne. Notre « culture » finalement se dématérialise progressivement et nie la sacralité du corps humain.

Si j’ai bien compris l’objectif de son livre, c’est aussi de pousser un cri d’alerte : ce qui se passe dans la crémation complique énormément la vie de ceux qui restent. On peut certes dire, « cela dépend des gens » mais comment nier l’extraordinaire violence que subit le corps en étant brûlé dans un fopur à haute température et les os broyés par une machine ?

Il y a de nombreux témoignages du profond malaise que vivent ceux qui restent, au terme justement d’une “cérémonie” de crémation, comme s’il y avait une sorte de viol supplémentaire sur le corps. Et, encore une fois, cela peut être vécu différemment selon les personnes. L’on peut dire que c’est parce qu’on vit dans une société entre deux, qu’il y a encore une culpabilité liée aux usages anciens et que dans quelques décennies tout cela sera passé. C’est possible mais je ne pense pas que cela honore suffisamment le phénomène.

D’ailleurs si l’Église admet la possibilité de la crémation, c’est que ce n’est pas intrinsèquement mauvais. Et je ne pense pas que Damien Le Guay qui est catholique, dise que c’est intrinsèquement mauvais. Mais il le prend comme une manifestation d’un effacement qui a un coût, par rapport à la richesse de ce que notre culture chrétienne avait élaboré en terme de rapport à la mort.

Encore une fois cela peut être interprété, je crois que c’est comme cela qu’il le fait, comme un signe de notre nihilisme. Il est quand même assez étonnant, que quelques décennies après la shoah, la crémation apparaisse comme une pratique tout à fait anodine. Il faudrait creuser cela.

Soulignons d’ailleurs qu’une partie de la littérature sur les camps de la mort est d’inspiration nihiliste. Par exemple Maurice Blanchot, qui a beaucoup écrit sur ce sujet, prend comme une figure de l’absolu des œuvres qui témoignent de l’horreur de la mort dans les camps ; ou comme une sorte de substitut de l’absolu, engendrant la pratique d’une sorte de nouvelle voie négative sauf que là ce n’est plus pour atteindre l’absolu divin. C’est une voie négative qui est tournée vers le mal ; comme s’il y avait une sorte de foyer d’infestation dans notre culture post-shoah, une sorte de soleil noir, de trou noir, relayé par un certain nombre de personnes qui, au lieu d’essayer de dépasser cela, considèrent que toute relève, toute tentative de continuer à espérer après ce type d’événement est vu comme une sorte de frivolité incroyable, comme insupportable.

Il faudrait creuser cela, il y a quelque chose d’assez mystérieux : comme si le nihilisme nazi avait passé le relais à une autre forme de nihilisme et non pas à un humanisme qui justement, sous bien des rapports, a perdu sa quille.

Nicolas Aumonier : Une première question car j’ai été un petit peu chatouillé par cette affirmation que le cadavre n’est ni personne ni chose.

Il me semble que ce n’est pas faux mais pas vrai non plus, surtout si c’est le cadavre d’un membre de notre famille. Le cadavre est forcément plus près de la personne que de la chose et peut-être tellement plus près qu’il est encore un état de la personne avec toutes les questions que pose cet état sur la marque de la continuité et le respect qui fait que ce n’est pas seulement un réservoir de greffes, une réserve d’organes avec tous les problèmes très aigus que cela peut poser parce qu’évidemment la greffe, c’est un don, c’est une valeur chrétienne. Mais le respect des modalités de tout cela est très complexe.

Donc je pense que le cadavre est quand même plus près de la personne que de la chose et peut-être tellement plus près qu’il est encore la personne mais sous un état qui est maintenant le sien en attente de la résurrection des corps. Mais peut-être que je me trompe.

Ma deuxième question c’est que peut-être derrière ce titre Ceux qui restent, il y avait aussi un désir très basique de répondre à cette expression « faire son deuil ».

Magnifiquement cette expression n’est pas apparue et j’en suis profondément heureux. Et cependant il faut peut-être justement dans les questions en parler pour dire : pourquoi est-ce qu’on n’en parle pas ?

Une grande partie de nos contemporains emploient cette expression avec une sorte de rituel de la parole : « faire son deuil. Il faut faire son deuil. Comment, tu n’as pas fait ton deuil ? Tu es dans le déni ». Il faut faire son deuil.

Est-ce que je vous comprends bien avec ces cinq verbes comme une modalité passive et active de survivre, faire mémoire, témoigner et transmettre, accepter d’être enseigné par la mort de l’autre, espérer et intercéder.

Est-ce que le fait d’avoir cette double modalité passive et active, est-ce que c’est cela qui permet non pas de faire son deuil mais de retisser le lien ? Parce que je pense que losque nos contemporains disent « faire son deuil », ils n’ont même plus l’ambition de retisser le lien.

Et pour « retisser le lien », que dire de ce mode de présence autre qui commence et qui précisément est inauguré par la présence du cadavre quand il est possible de le voir ?

C’est-à-dire une brutalité mais un appel, et donc un appel à vivre une présence autre, transfigurée, comme déjà rattachée bientôt déjà à celle du Christ.

Thibaud Collin : Quand je disais « ni personne ni chose », je suis bien d’accord que le cadavre est beaucoup plus proche de la personne que de la chose. C’est, dit sous un mode sans prétention ontologique, parce que la personne est l’union substantielle de l’âme et du corps. Si la mort est la séparation de l’âme et du corps, bien sûr que le corps qui n’est plus informé par l’âme demeure un mode de présence de la personne. Je suis bien d’accord. En même temps à un niveau métaphysique je ne pense plus qu’on puisse dire au sens strict : « c’est la personne » dans la mesure où justement il n’y a plus d’unité substantielle. C’est dans ce sens-là que je le disais.

Cette notion de personne attribuée à la dépouille mortelle m’apparait comme une projection psychologique sur la réalité effective. C’est cette séparation mystérieuse de l’âme et du corps qui permet de comprendre que le corps n’étant plus animé est soumis à la corruption.

Je passe à l’expression « faire son deuil » : je n’aime pas du tout cette invasion du verbe « faire » : « faire l’amour », « faire un enfant », « faire son deuil », « faire famille », « faire communauté » etc.

Toutes ces expressions manifestent que nous vivons dans une société très constructiviste prenant le faire comme le modèle d’une activité humaine. Mais évidemment, je ne fais pas mon deuil comme je fais mes courses ou mon ménage, même les Italiens disent « faire sa douche ».

Alors quand quelqu’un utilise cette expression on peut entendre que cela désigne quelque chose de plus subtil. On entend aussi souvent cette expression que Freud développe dans son texte sur Deuil et mélancolie (1917). Il parle de travail du deuil. Comme si c’était le deuil qui, d’une certaine manière, devait déployer son œuvre en moi.

Le travail de deuil c’est plutôt : « bon, maintenant il va falloir travailler ! » Ce n’est pas du tout pareil !

Bien sûr, comme j’ai essayé de le souligner, les rites, l’activité participent de cette traversée de la séparation.

Mais le « travail du deuil » me semble intéressante comme expression parce qu’il y a une sorte de dynamique propre à laquelle je dois consentir, que je dois accompagner.

Et, j’aime bien cette idée d’une forme de réceptivité, réceptivité à ce qui se passe en moi. On sait que le temps est important même si le temps ne fait pas tout. Certaines personnes après des années n’ont pas traversé toute cette période de séparation. Mais ce consentement, cette réceptivité a un dynamisme dont je ne suis pas pleinement le maître. Cette désappropriation est le correspondant de ce que celui qui est mort a lui-même vécu. Le deuil est aussi une période où j’apprends à me déprendre de moi-même. Sur le mode de présence autre qui commence, je pense que le Christ est le médiateur. Je connais quelqu’un qui disait : « quand je suis allé voir ma mère sur son lit de mort à l’hôpital, j’ai eu l’impression d’entrer dans une chapelle ». Pourtant Dieu sait qu’une chambre d’hôpital n’a rien de très grandiose ou de sacré. Comme s’il y avait ce mode de présence, cette forme de sacralité, là on retrouve l’importance du corps mode de présence de la personne. Comme si la mort était présente et en même temps dans la foi il y a justement le fait de pouvoir le vivre en étant uni au Christ et ce que je disais à la fin sur la communion des saints.

Et que finalement ce mode de présence qui commence, il peut être vécu à un niveau strictement naturel par cette intériorisation ou par le fait d’entrer dans la continuité de ce que l’autre m’a transmis mais il y a effectivement une assomption de cette présence de l’autre qui est maintenant absent dans la foi parce que finalement les chrétiens sont les spécialistes pour vivre d’une présence qui n’est pas manifeste. L’acte de foi par définition est : « je sais que le Christ est présent mais je ne le vois pas ». Celui dont je témoigne, je ne le vois pas non plus.

Jean-François Lambert : À propos de la crémation, ne pensez-vous pas qu’il y a aussi la volonté de ne pas embêter les suivants. Dans beaucoup de familles, sans même parler des familles éclatées et recomposées, les enfants sont dispersés ou partis à l’étranger. Alors, n’est-il pas préférable de ne pas laisser de traces que d’occuper une tombe sans visite, à l’abandon. Je crois qu’en plus de l’hygiène, il y a, dans la crémation, l’idée « Je ne vous embêterai pas ».

À propos du statut du cadavre, vous avez parlé, et c’est bien normal, du cadavre « biologique ». Mais qu’est-ce que vous faites du cadavre « légal », c’est-à-dire de la personne déclarée cérébralement, morte ? Il y a bien désormais un cadavre légal « présentant les apparences de la vie ». Quel est le rapport des familles avec ce cadavre légal « toujours vivant », entre le moment où l’on déclare la mort cérébrale et le moment où l’on décide de la mort biologique liée ou non à un prélèvement d’organes ? Quel peut être la participation de la famille à ce moment-là. ?

À propos du travail de deuil, je partage ce que vous avez dit. Parler de « travail du deuil » c’est une façon de dire : il faut laisser le deuil me travailler. Ce n’est pas moi qui m’approprie le deuil, c’est le deuil qui travaille en moi sans que je cherche à me l’approprier.

À propos du deuil on pourrait aussi faire le lien avec la question de la résilience. Chacun n’a pas la même capacité à « faire face » au traumatisme, ni à le surmonter. Vous avez évoqué le lien qui existe évidemment entre le deuil et la dépression. Ne devrait-on pas, y compris dans une perspective chrétienne, prendre davantage en compte les données sur la résilience et même envisager une forme de « résilience assistée » chrétienne ?

Enfin, vous avez souligné que désormais, pour beaucoup de chrétiens, le « salut » est quasi automatique. Dieu manifesterait indifféremment une sorte de neutralité bienveillante à l’égard de tous les défunts. Ne croyez-vous pas que cette vision optimiste de l’au-delà se nourrit des récits, largement répandus, d’expériences de mort imminente (EMI ou, en anglais, NDE). Il y a désormais beaucoup de gens qui ont vécu ce genre d’expérience et je ne conteste pas leur témoignage. Presque tous parlent d’un tunnel de lumière, d’êtres lumineux bienveillants et d’amour mais d’un amour diffus, impersonnel. « Ne vous en faites pas, la mort c’est rien du tout, c’est juste un tunnel à passer et après c’est la fusion dans l’amour ». Ne croyez-vous pas que, même chez les croyants, la vulgarisation de ces expériences ait pu contribuer à accréditer l’idée que le divin est indifférent à nos fautes et que la mort n’est finalement qu’une aspiration vers cet espèce de grand Tout lumineux ?

Thibaud Collin : Sur le premier point, je suis tout à fait d’accord avec vous. En tout cas, une des motivations de la crémation – c’est ce que donnent les enquêtes sur ce sujet – pour beaucoup de personnes est de débarrasser le plancher, ne pas embêter.

Mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est de constater dans les enquêtes d’opinion qu’il y a une asymétrie ; c’est-à-dire que les personnes veulent la crémation pour elles-mêmes mais beaucoup moins pour leurs proches. C’est ce que l’on voit dans la revendication à l’euthanasie, elle aussi est souvent justifiée par : « je ne veux pas trop peser sur mes proches, sur la société, creuser un peu plus le trou de la sécurité sociale, etc. »

On voit ici à quel point le progrès de la crémation dans nos sociétés correspond à une sorte de mésestime de soi. Finalement d’accueillir la réalité de ce que je suis et permettre à ceux qui restent, justement, de vivre peu à peu ces étapes qui permettront d’accueillir cette séparation : voilà ce qui me paraît important.

Sur le cadavre légal, Nicolas Aumonier en parlerait mieux que moi, parce que je n’ai pas de compétence particulière.

C’est comme sur les expériences de la NDE. C’est assez paradoxal. De même, le cadavre légal ou mieux encore votre expression magnifique « le cadavre vivant » !

Là aussi c’est une remise en cause du principe de non-contradiction : soit je suis mort soit je suis en vie.

Alors on comprend très bien cette situation limite qui existe, il ne s’agit pas de la nier, mais on effectue une subversion du langage pour rendre possible une pratique. On tord le sens des mots.

Les expériences de NDE, je les connais mal mais il y a effectivement un contexte de Nouvel Âge dans toute cette littérature.

Alors, je ne nie pas le récit factuel de certaines expériences. Mais derrière il y a cette question : si effectivement ces personnes sont revenues à la vie, c’est qu’elles sont restées en vie sauf à considérer qu’il y eu résurrection. Donc finalement cela reste en deçà de la mort même si ça peut dire quelque chose de la compléxité de la condition humaine.

Jean-Dominique Callies : Adieu ou À Dieu, on le voit souvent écrit pour les obsèques.

Pour les chrétiens, en fait la mort, selon le rituel du baptême, arrive finalement très tôt : vous êtes mort à la vie. La mort physique représente alors une sorte d’accouchement en Vie telle cette phrase que l’on entend : « Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie »

Et après tant de perches tendues, comment est-il encore possible, sage, envisageable, prudent de se laisser voler notre espérance ?

Jean-Luc Bour : Le thème d’aujourd’hui : « la mort, un temps à vivre pour ceux qui restent », sous entend que l’on s’intéressent aux vivants qui restent ; en tant que chef d’entreprise on peut se dire qu’il y a peut-être un temps pour que ces vivants se préparent, et que cette préparation se fait avec le futur mort.

Un témoignage précédent a parlé de réconciliation.

Est-ce que vous ne pourriez pas nous dire un mot sur le fait que tout un travail préalable à la mort et en particulier des discussions, des réconciliations qu’il peut y avoir entre familles ou entre collaborateurs et le futur mort, permet d’apaiser le passage pour le mort et de beaucoup mieux vivre le temps pour ceux qui restent ?

Thibaud Collin : Comment ne pas se laisser voler notre espérance ?

Effectivement, je suis baptisé dans la mort et la Résurrection du Christ. Quel est le lieu adéquat à partir duquel on peut considérer la mort, celle d’un proche ou la mienne, si ce n’est d’abord notre baptême ?

Et il y a là une fantastique occasion pour annoncer l’Evangile et pour manifester à quel point l’Evangile convient très profondément à cette aspiration. Quand je vis en bonne santé la mort reste très abstraite pendant très longtemps… sauf quand je vis la mort d’un proche.

Il y a comme une évidence que la vie qui est comme relativisée par l’expérience du baptême qui annonce cette relève qu’est la Résurrection du Christ. Donc rendre raison de notre espérance jusque dans l’expérience de la mort. Cela me paraît être essentiel.

Sur la réconciliation. J’aurai pu le développer, j’en ai parlé très rapidement sous un mode un peu unilatéral, en creux avec la mort d’Ivan Illitch. Effectivement beaucoup de témoignages indiquent que certaines personnes meurent lorsqu’elles ont réussi justement à s’apaiser relativement à telle ou telle autre personne. Vous avez dû voir cela aussi autour de vous, parfois la personne meurt lorsque un fils ou une fille qui habitait très loin est arrivé ou quand il y a la possibilité d’un pardon ou d’une explication.

Ce qui permet de souligner l’énorme problème de la médicalisation de la mort qui parfois justement vole toutes ces dernières paroles. Quand on relit par exemple les Oraisons funèbres de Bossuet, on est frappé par l’importance des dernières paroles et à quel point celles-ci livrent quelque chose de la personne. Si la personne est assommée par toutes sortes de médicaments il y a une sorte de court-circuit de ce moment. On peut l’anticiper en amont en exigeant de rester au maximum conscient pour d’une certaine manière vivre pleinement sa mort et la prendre occasion d’un don radical de soi-même. J’offre ma vie au Père qui me l’a confiée.

Séance du 3 avril 2014

-
 
 
- Haut de page
-- Accueil | Contact | Plan du site | Mentions légales | Forum privé | Admin | Flux RSS --