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De la peur à la gérance
18 octobre 2008
par Père Jean-Marc Daul

Prêtre du diocèse de Paris, docteur en physique théorique.


Jean-Paul Guitton : Il est probablement significatif que la séance inaugurale de l’année académique 2007-2008 ait lieu un jour noir, jour de grève, qui nous plonge dans la gêne et la confusion. L’académie d’éducation et d’études sociales consacre en effet ses travaux aux rapports entre l’homme et la nature. Or les mouvements sociaux qui frappent notre pays pourraient apparaître comme une illustration du passage redouté d’un monde organisé, géré, maîtrisé par l’homme à un état de désordre, de confusion, voire de retour à une certaine hostilité naturelle… homo homini lupus ! C’est-à-dire que nous vivons l’espace d’une journée le mouvement inverse de celui auquel la séance d’aujourd’hui nous invite puisqu’elle s’intitule : de la peur à la gérance ! J’ai bien conscience par cette petite introduction d’actualité de tenir quelques propos incongrus et le père Daul pourrait facilement me dire, sans doute, que je n’ai rien compris. C’est pourquoi, après vous l’avoir présenté rapidement, je l’écouterai avec attention pour remettre de l’ordre dans ma vison des rapports de l’homme avec la nature.

Né en 1970, le père Jean-Marc Daul a tout d’abord effectué des études de mathématiques et de physique à l’École normale supérieure, études qu’il a parachevées par une thèse de doctorat en physique théorique. Je ne sais si le normalien Daul faisait partie de ce que l’on appelle rue d’Ulm le groupe tala, c’est-à-dire de ceux qui vont-à-la messe ; mais les voies du Seigneur sont ce qu’elles sont et l’École normale mène partout à condition d’en sortir : Jean-Marc Daul réoriente sa vie, il entre au séminaire, et en 2002 il est ordonné prêtre pour le diocèse de Paris.

Après des études d’exégèse à Rome, où il effectue une licence d’écriture sainte à l’Institut biblique pontifical, il est vicaire à la paroisse Sainte-Clotilde et enseignant au séminaire diocésain de Paris de 2004 à 2007. Depuis le mois dernier, il a repris des études bibliques à Rome où il prépare une thèse sur la théologie paulinienne.

Pendant son séjour parisien, dans la paroisse du siège de l’AES, le père Daul fréquentait l’association des scientifiques chrétiens ; il y rencontrait notre confrère Jacques Arsac qui nous l’a recommandé pour venir nous rappeler que la Révélation a eu pour effet de faire prendre conscience à l’homme qu’il n’avait pas à redouter une nature qui pouvait lui paraître, à bien des égards, comme hostile ou menaçante, mais qu’il devait au contraire assumer la mission de gestion ou de gérance d’un monde qui lui est confié, se retrouvant alors surtout en charge de sa propre édification.

Père Jean-Marc Daul : Grand merci de votre accueil et de la confiance, confiance exigeante, que vous me témoignez en me demandant de vous parler aujourd’hui plutôt sous un angle biblique, de cet enjeu des relations de l’homme à la nature.

L’objet de mon propos sera de suivre cet angle particulier : la lumière que la Révélation biblique nous apporte sur l’enjeu des relations de l’homme et de la nature, plus particulièrement dans une perspective de guérison.

Le titre que vous m’avez proposé - auquel j’adhère entièrement - « De la peur à la gérance » suppose un passage, un passage d’une attitude à une autre. Et c’est sur cet enjeu que je voudrais commencer mon propos pour essayer d’accueillir avec vous en quoi la lumière de la Révélation biblique vient apporter un renouvellement du regard que l’homme est invité à poser sur la nature, en quoi la Révélation biblique aide l’homme à cette transformation intérieure pour quitter une première attitude et entrer dans une seconde.

Vous avez rappelé mes premières amours qui étaient scientifiques. Cela ouvrirait une tout autre direction pour la discussion entre homme et nature dans une perspective toujours authentiquement chrétienne. Je ne l’aborderai pas par choix, par fidélité au thème choisi et aussi, par nécessité de temps. Si vous voulez aborder cet enjeu par l’intermédiaire de l’échange que nous aurons par la suite, ce sera tout à fait possible et tout à fait légitime.

Donc, passer de la peur à la gérance, c’est le passage d’une attitude à une autre. Des confrères, avec qui je discutais de cette intervention me faisaient remarquer, de manière très opportune, que les deux attitudes proposées ici comme les deux pôles de ce passage ne se correspondent pas vraiment ; ce ne sont pas des attitudes qui relèvent du même champ.

D’une part, la peur, qui relève davantage du champ émotionnel, d’une réaction davantage passive, purement subjective, interne à l’individu, d’autre part, la gérance, une attitude davantage objective qui s’extériorise dans la réalité environnante, qui laisse moins de place au sentiment ressenti et davantage à l’action choisie et mise en œuvre. Les termes, même s’ils qualifient bien l’enjeu de transformation du regard et de transformation intérieure, les termes qui nous sont proposés, ne sont pas, en effet, en correspondance rigoureuse.

Nous verrons que la Bible ratifie bien la situation où la peur est une donnée inhérente à la situation dans ce monde et nous arriverons bien à une situation voulue par Dieu, visée par l’homme, où la gérance est une mission et une opération à mettre en œuvre. Mais il faudra certainement compléter le tableau pour essayer de voir en quoi le dynamisme auquel la Bible nous invite est plus riche que le titre ne le laissait entendre, et trouver quelle est l’attitude ou émotion qui doit succéder à la peur, et quelle est l’attitude, davantage objective, de relation active au monde qui doit s’effacer pour céder place à la gérance.

Nous pouvons préciser les termes pour les situer dans une meilleure correspondance et mieux suivre le passage que nous cherchons à dégager.

La peur, c’est un des sentiments clés qui apparaît dès les premiers chapitres de la Genèse. Je lirai avec vous des extraits des chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse. Dès la chute originelle, la première réaction de l’homme, après avoir cédé à la tentation et commis le péché originel, est de se cacher de la présence de Dieu, confessant - ce sont ses propres mots - « parce que j’ai eu peur ». Donc, la peur est présente comme sentiment dominant dès les premières pages, dès l’origine, de l’existence de notre famille humaine en ce monde.

La gérance, elle aussi, est explicitement soulignée dès ces premières pages de la Bible. C’est l’une des premières missions confiées par le Créateur à l’homme : celle de cultiver la terre.

Il faudrait essayer de préciser d’ailleurs, à l’école même des termes de la Genèse, ce qu’il peut en être de cette mission, ou lieutenance, de gérance de la terre. La Bible note d’emblée une dimension bien particulière : « Cultiver la terre » ne signifie pas seulement gérer, entretenir, veiller à la non-dégradation d’un capital qui serait confié mais donne un dynamisme de croissance qui est impliqué : « Cultivez la terre pour lui faire produire des fruits ».

Il peut être intéressant de regarder ce qui précède, ce qui introduit l’annonce de la Création de l’homme par Dieu (les enchaînements sont toujours particulièrement éclairants dans la Bible).

Dans le livre de la Genèse, au chapitre 2, à partir du verset 5. « Au temps où le Seigneur Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre, aucune herbe des champs n’avait encore poussé car le Seigneur Dieu n’avait pas encore fait pleuvoir sur la terre et il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol. Toutefois un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol. Alors, le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. »

La description rigoureuse dans le langage biblique de la Création de l’homme par le Seigneur continuera. Mais notons bien qu’elle est introduite comme répondant à une première situation de manque : « il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre », comme si la Création, également dans sa dimension objective, n’était pas encore complète. L’appellation « pas encore » revient d’ailleurs très régulièrement dans ces quelques premiers versets et comme en réponse à cette situation de manque : la création de l’homme.

Situation de manque qui est d’ailleurs qualifiée finement par l’Écriture sainte : « il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre, aucune herbe des champs n’avait encore poussé car… » la Bible nous donne deux raisons : en premier « le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre » et en second : « il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol ». L’homme, par sa seule présence, par sa seule œuvre de travail, qui est réponse au commandement reçu de Dieu, à savoir cette tâche de cultiver le sol, sera nécessaire à ce que la création objective puisse déployer toute sa plénitude, toutes ses potentialités. Pourtant, il ne suffira pas. Il faudra que l’action de Dieu, la Providence - qui continuera de faire l’objet des réflexions de votre Académie durant cette année - accompagne cette entreprise humaine.

La mission confiée à l’homme est donc bien située par la Bible comme une réponse à un manque objectif inscrit dans la Création. Et cette gérance qui lui est confiée ne consiste pas seulement à entretenir ou à préserver un capital initial qui serait donné à l’homme ou à la Création dans sa plus grande extension. Il s’agit de cultiver, c’est-à-dire de permettre à la réalité environnante de produire davantage de fruits.

Cet aspect dynamique de croissance, nous le retrouverons et j’y reviendrai pour le souligner encore davantage dans la dernière partie de mon intervention.

Voilà donc pour situer ce sentiment, inscrit au cœur du chapitre 3, la peur comme sentiment originel de l’homme abîmé par le péché et, plus en amont encore, cette tâche qui lui est confiée par le Créateur, cette mission de cultiver la terre pour faire produire (je le redis encore une fois) à la réalité environnante des fruits qu’elle n’a pas encore livrés.

Quelle est l’attitude négative - si nous voulons simplifier, l’opposition que la Bible nous présente de manière plus fine toutefois - que nous pouvons opposer à l’attitude de gérance ? Là encore, lisons la Bible, prenons au sérieux les images simples, les réalités précises que l’Écriture sainte nous désigne. Quelles sont les premières attitudes de l’homme montrées négativement ? Quelles sont les premières attitudes situées explicitement comme péché dans ces premiers chapitres de la Genèse ?

Au chapitre 3, l’image - qui désigne aussi dans la foi de l’Église un événement historique, difficile, mystérieux à situer mais réel, le langage biblique est très précis - l’acte qui est commis par l’homme à cette occasion est de prendre le fruit et de manger. Saisir une parcelle de la réalité environnante est cet acte, si lourd au plan symbolique, de manger, c’est-à-dire d’apporter à soi le réel, pour se l’assimiler.

Un acte par lequel l’homme se situe comme à contre-pied de sa mission de gérance. Il ne s’agit plus de faire porter à la réalité environnante les fruits qu’elle n’a pas encore livrés pour l’enrichir, pour la rendre plus belle (là encore, nous reviendrons sur cette perspective). Ici, il ne s’agit pas de cela, l’homme met en œuvre comme la caricature de la mission fondamentale qui lui a été confiée : non pas permettre à la nature de porter de nouveaux fruits, mais saisir un des fruits déjà existant, déjà produit, un des fruits passés de la nature et le manger, le consommer, le faire disparaître, le ramener à soi, chercher à se l’assimiler.

Deuxième péché, très peu de temps après : le meurtre d’Abel par son frère Caïn. Là encore, non pas directement une assimilation mais la suppression d’un des plus beaux fruits ou du plus beau fruit que la terre soit à même de produire, un être humain. Et même si, nous ne sommes pas symboliquement sur le registre de l’alimentation, la mise à mort, le meurtre de son frère, est fortement connoté au plan symbolique, au plan psychanalytique pourrions-nous dire, d’une affirmation absolue de soi : « qu’il n’y ait pas de semblable à moi en ce monde ».

Le meurtre, et au plus haut point le meurtre de son propre frère, le fratricide est cette entreprise folle de l’homme qui cherche à nier toute parcelle de ressemblance à soi dans le monde extérieur. Faire disparaître tout ce qui pourrait être image ou ressemblance de soi, pour, là aussi en un certain sens, ramener, encore et toujours, l’univers entier à soi, pour qu’il n’y ait pas dans le monde environnant quelque chose qui ne soit pas moi.

Voilà, au plan symbolique, ce que je fais quand je cherche à manger ; voilà ce que je fais, au plan symbolique, lorsque je tue mon prochain et, d’une manière particulière, mon frère.

Et puis, la chaîne des péchés se poursuit. Caïn commettra comme premier acte d’enfanter une ville. C’est au chapitre 4, verset 17 du livre de la Genèse, où la Bible commence de nous énoncer la descendance de Caïn. « Caïn connut sa femme, elle conçu, enfanta Énoch, il bâtissait la ville, il appela la ville du nom de son fils : Énoch ». Et la descendance s’enchaîne…

Premier acte du premier homicide : bâtir une ville, entrant, semble-t-il, ainsi dans cette mission qui lui a été confiée par le Créateur : soumettre la terre, la cultiver, commencer de l’organiser, la rendre plus humaine, humaniser le monde environnant en fondant une ville, un lieu qui ne sera plus laissé à l’arbitraire de la nature sauvage, un lieu où la relation humaine, fraternelle, pourra trouver sa place.

Mais, là encore, cette attitude est marquée du sceau de ce péché originel qui consiste à ramener le monde à soi. Cette ville, Caïn ne la livre pas à la famille humaine. Il cherche à se l’approprier en lui donnant le nom de son fils. La tradition chrétienne s’est fortement arrêtée sur ce qui pourrait sembler un détail à première lecture pour faire sentir l’infini orgueil de Caïn qui prend cette mesure. Et combien il s’agit, toujours et encore, de cette folle entreprise de ramener le monde à soi : en mangeant le fruit interdit, en supprimant celui qui est une image extérieure à moi de ma propre identité ou en fondant une ville à laquelle je donnerai mon propre nom.

Dès que le péché a pris racine dans notre monde, c’est l’entreprise récurrente qui consiste à chercher à annexer toute réalité, contre-pied de la mission de cultiver la terre. Nous pouvons, en un certain sens identifier l’acte qui pourrait s’opposer à la mission de gérance comme un acte d’appropriation.

L’humanité, abîmée par le péché et marquée du sceau de la peur, est toujours encline à s’arrêter à cette attitude d’appropriation, de réduction du monde objectif environnant à sa propre identité, qu’il s’agisse de manger, de tuer son frère ou de fonder une ville pour lui donner son propre nom.

Il faudra y revenir pour essayer de voir, en regard des sentiments imprégnés en l’homme par le péché, ce que Dieu veut pour l’homme, et comme attitude, et comme sentiment.

Ce serait délicat de proposer quelque chose en une formule ramassée. Pour ne dire qu’un mot, - j’essaierai de le montrer plus loin dans mon exposé - le sentiment de peur qui prend place dans le cœur de l’homme à la suite du péché est à l’opposé de l’attitude à laquelle Dieu invite l’homme, une attitude de joie, de joie respectueuse, de joie aimante devant la profusion de la Création. Non plus un homme enfermé dans la crainte, cherchant à s’approprier une réalité extérieure, mais un homme joyeux, enthousiaste avec son Créateur devant la beauté de l’œuvre de Dieu et collaborant généreusement pour permettre à cette création de porter ses fruits au sens large.

Avant d’essayer de légitimer cette proposition, je voudrais, avec vous, faire un état des lieux de la situation de l’homme dans ce monde et préciser davantage son rapport au monde et au divin qui, toujours - là aussi, c’est l’enseignement biblique - se laisse pressentir ou deviner, au moins d’une certaine manière, à travers la figure objective du monde.

Survolons ensemble le second chapitre de la Genèse.

La création de l’homme nous est rapportée en des termes extrêmement précis. L’homme est tiré du limon, se voit insuffler par Dieu une haleine de vie à la suite de quoi l’homme devient un être vivant. Puis, par une description extrêmement pittoresque, la Bible nous fait sentir combien l’homme est seul de son espèce.

Je voudrais m’arrêter un peu pour faire sentir ce point, cette situation unique et frontalière de l’homme au sein de la Création. La Bible, si nous voulons la lire aussi de manière littérale, me semble, sans aucune ambiguïté quant à l’humilité des origines de l’homme. L’homme partage rigoureusement avec les animaux une même origine ; comme eux, il est tiré de la glaise du sol, du limon.

Il y a plus, toutefois. Il y a une situation unique dans le cas de l’homme, que les Sages d’Israël, avec le soutien de l’Esprit Saint, ont su porter, à l’époque de la rédaction de ce texte, sur la vérité humaine désormais inscrite dans le dépôt de la Foi : l’homme s’origine dans plus humble que soi.

Sage rappel, leçon de sagesse que nous donne la Bible, certainement éveil aussi qui nous est adressé, un regard cosmologique plus plein ou plus sage, sur notre propre nature. Forte affirmation de la profonde communion d’origine, ou en tout cas du lien de nature très étroit, par lequel l’homme est inséré dans le monde qui le porte.

Quand Dieu demandera à l’homme de cultiver la terre, il le renverra pour une large part à sa propre origine. Quand l’homme est établi par Dieu dans le jardin d’Eden puis en est chassé mais avec pour mission de cultiver le sol de la terre, l’homme demeure chez lui, dans un monde qui est fait pour l’accueillir.

C’est la logique profonde du chapitre 1 de la Genèse que nous n’entendrons pas aujourd’hui. Mais, il y a cette forte affirmation posée dans le chapitre 2 de la Genèse : l’homme est profondément chez lui en ce monde, jusqu’au plus profond des racines par lesquelles il s’origine. L’homme est tiré de la glaise du sol ; il s’y établit, mais sa nature humaine est beaucoup plus riche comme le texte nous invite à le reconnaître dans la foulée immédiate. Mais prenons acte de cette première dimension : l’homme est pleinement chez lui en ce monde. Et qui plus est, nous percevons déjà combien sa mission de gérance de la terre n’est pas extérieure dans son aboutissement à la propre nature de l’homme puisque le sol que l’homme a mission de garder, de cultiver, est aussi le sol dont il est originé. Et cette mission donnée à l’homme de cultiver le sol, nous pouvons déjà pressentir combien elle concerne de manière beaucoup plus profonde l’humanité même de l’homme.

Dieu ne demande pas d’abord à l’homme de faire porter plus de fruits à une nature qui lui serait extérieure. Dieu conduit l’homme, par cette mission qui lui est confiée, sur un chemin de plus profonde humanisation.

L’homme, s’il est tiré du sol et s’il est établi dans une communion de nature étroite avec l’univers qui l’environne, est cependant situé dans une position unique, singulière, déstabilisante ou difficile. « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol et il insuffla dans ses narines une haleine de vie, l’homme devint un être vivant. » Suit cette description pittoresque de la présentation que Dieu fait à l’homme des différents animaux, eux aussi vivants, eux aussi tirés de la glaise du sol, mais aucun ne convient à l’homme. Nous connaissons bien ces lignes de la Genèse, elles nous font prendre conscience de cette situation singulière, unique, de l’homme. Si l’homme est pleinement “chez soi”, à domicile, dans l’univers dans lequel Dieu l’établit, pour autant, l’homme se retrouve en situation exceptionnelle. Il ne faudrait certainement pas dire “marginale” mais plutôt préférer le terme de “frontalière”, terme que la tradition nous invite à utiliser sans l’utiliser explicitement, en désignant cette situation frontalière, médiatrice de l’homme entre l’univers purement matériel et la réalité spirituelle : cette vocation de l’homme d’accueillir la volonté divine pour transformer ce monde et de faire monter l’ensemble de la Création du monde vers Dieu.

En disant cela, nous restons dans le cadre de la théologie chrétienne, mais nous nous éloignons du cadre strictement littéral du livre de la Genèse qui nous présente un homme à la fois pleinement chez lui, les pieds dans la glaise, profondément établi dans ce monde dont il est issu, et en même temps isolé, seul.

Le Pape Jean-Paul II - dans les longues catéchèses durant lesquelles il commentait, très finement, avec la plus grande profondeur de sagesse et de vie chrétienne, ces pages de la Genèse 2 et 3, décrivant et la situation originaire de l’homme et le drame de son premier péché - dans les premières années de son pontificat, en 1980, utilisait très précisément l’expression de « solitude originelle de l’homme ». L’homme, tiré de la glaise du sol et en même temps dans cette situation de solitude originelle.

Voilà la situation exigeante dans laquelle le Créateur place l’être humain. Charge à l’homme d’apprendre à marcher dans une telle situation, se sentant à la fois, par le plus profond de sa nature, pleinement chez lui, pleinement en lien avec cette réalité environnante et découvrant (ce qui est une menace, d’ailleurs, dans la formulation même du texte) avec une forme d’inquiétude, sa situation unique, sa solitude profonde : solitude originelle de l’homme en tant qu’espèce et en tant que sujet personnel.

Une expérience, je crois, que la vie chrétienne nous invite tous à faire d’une manière ou d’une autre : cette solitude originelle de l’homme auquel le monde ne suffit pas, ce monde qui est le sien mais qui lui demande de faire mûrir sa propre compréhension de soi, sa propre compréhension de l’univers, avec, bien évidemment, l’enjeu d’une relation fortifiée avec son Créateur.

Donc, situation complexe de l’homme dès les origines : à la fois complètement chez lui et à la fois étranger en partie à ce monde parce qu’établi dans une solitude qui n’a pas d’analogue dans reste de la création. Voilà la situation primitive de l’être humain telle que posée dans le second chapitre de la Genèse.

Dans l’Histoire des religions, l’enjeu de la compréhension de la nature et de la relation de l’homme avec la nature environnante a été très rapidement un sujet de complication ou d’aliénation de l’attitude religieuse, simple et harmonieuse, dans le cœur de l’homme.

Saint Augustin, dans La cité de Dieu, se plaît à dénoncer l’égarement qu’a connu le polythéisme romain qui s’abîmait toujours plus dans une forme d’épouvante, de peur, devant la multitude des divinités attachées à autant d’éléments matériels du monde.

Dans sa dimension la plus forcenée qu’il avait pu connaître au IIIe siècle et au IVe siècle de l’ère chrétienne, le polythéisme de l’Empire romain se traduisait par l’attribution inquiète de divinités à tous les éléments de la vie courante. Il y avait un dieu des semailles, il y avait un dieu de la croissance du blé ; il y avait un dieu des portes de la ville, il y avait un dieu des gonds de la porte de la maison… Dieux qu’il s’agissait d’invoquer encore et toujours à chacun des moindres gestes de la vie courante pour se concilier leurs faveurs, pour chercher à se les ménager.

Dans La cité de Dieu, saint Augustin a quelques pages où il dénonce fermement et où il plaint profondément l’attitude de l’homme ainsi éloigné du véritable visage du Dieu unique. L’homme qui se perd, dans l’ignorance de Dieu, dans les multiples stratagèmes ou tentatives de conciliation des forces à caractère divin, forces qu’il a multipliées et qu’il appelle maintenant, dans une situation de peur ou d’oppression, pour se les concilier. Multiplication des divinités attachées aux différentes facettes de la vie courante comme le contre type de ce à quoi nos frères de la tradition juive s’affairent encore aujourd’hui à l’occasion du moindre geste de la vie courante - boire un verre d’eau, entrer dans une demeure… - en adressant au Dieu unique une brève prière, non plus d’une manière inquiète, mais d’une manière joyeuse et confiante.

Donc, d’une manière inquiète devant un panthéon débordant de divinités, mais d’une manière joyeuse devant le Dieu unique, comme les deux faces opposées d’un même enjeu dans l’existence unique des hommes de la manière de gérer le rapport nécessairement complexe à la nature.

La situation primitive de l’humanité, comme elle s’est manifestée dans les premières religions, était bien évidemment marquée d’un profond sentiment d’inquiétude : comment s’accommoder de la faiblesse, de la fragilité de l’homme devant le déchaînement ou les puissances cosmiques auxquelles, dans les phases archaïques des religions, l’humanité attribuaient volontiers la divinité. Avec cette ambiguïté d’attitude qui en résultait, d’une part une attitude inquiète devant la puissance de ces forces cosmiques ou des divinités auxquelles elles étaient attribuées et d’autre part les tentatives de conciliation.

L’appropriation, cette attitude religieuse faussée, est bien marquée de cette entreprise d’assimilation. Comment faire plier ces divinités nombreuses et inquiétantes, à ma propre sécurité, à ma propre volonté ? Comment me les concilier pour pouvoir non seulement survivre, mais vivre de manière heureuse en ce monde ?

Voilà quelques réflexions sur la situation des religions dans leurs phases les plus archaïques, marquées du signe de la peur et de cette tentative toujours faussée de l’homme qui cherche à s’approprier la réalité extérieure. Même si elle est morcelée et divinisée dans la figure d’un panthéon débordant, l’homme cherche encore et toujours à s’approprier cette réalité extérieure pour se la concilier par des gestes religieux devenus pénibles et multiples. L’homme cherche à se concilier la bienveillance de ces divinités qu’il s’est lui-même données.

Revenons à la Genèse pour voir plus précisément l’angle sous lequel la vie humaine nous est présentée à l’issue du premier péché.

Saint Augustin, dans le grand commentaire qu’il a donné de la Genèse, se proposant de dégager le sens littéral des premiers chapitres, était extrêmement attentif à l’enchaînement rigoureux des chapitres 1, 2 et 3 du livre de la Genèse.

Le chapitre 1 nous présentant la Création dans sa pleine ampleur cosmique : la Création d’un monde harmonieux, ordonné, au terme de laquelle est établi l’homme.

Le chapitre 2 (je l’ai évoqué en quelques mots) reprend les choses d’un point de vue plus modeste, soulignant l’humble origine de l’homme tiré de l’humus, affirmant sa situation singulière au sein du monde, affirmant aussi combien il s’abîme, dès l’origine, dans un éloignement d’avec son Créateur, qui arrive dès le chapitre 3.

Saint Augustin était extrêmement attentif à l’ordonnancement de ces chapitres. (Je reviendrai plus tard, à son école, sur le statut du chapitre 1). Le chapitre 2 précède le chapitre 3 et, pour Saint Augustin et pour l’ensemble de la tradition chrétienne, la forte affirmation de ce que, si le péché a un retentissement dramatique, universel, cosmique dans l’humanité et dans l’ensemble de la Création, pour autant, il y a un fondement absolu qui demeure. Ce qui a été dit de la nature humaine, de la situation de l’homme, reste vrai. C’est un pont que la tradition, catholique en particulier, a été attentive à recueillir, situant dans leur juste ampleur, les conséquences du péché originel, sans les méconnaître, mais en affirmant que la nature humaine n’est pas aliénée par le péché, qu’elle n’est que meurtrie, blessée, diminuée, affaiblie mais non pas viciée à la base, non pas corrompue, non pas transformée. La nature humaine, la vérité la plus profonde de l’homme même, c’est notre condition de pécheur racheté par le baptême, nous restons dans une situation éclairée par le second chapitre de la Genèse.

Et pour autant, le chapitre 3, quand il nous présente le péché de nos origines, le fait d’une manière à la fois très fine au plan psychologique et en même temps très ferme. Il est inutile de revenir au récit, je voudrais juste m’arrêter quelques instants avec vous sur la conclusion.

Une fois que le péché a eu lieu - une fois que le Seigneur a mené son enquête en interrogeant séparément les différents protagonistes, une fois que le péché a commencé à manifester ses premiers fruits de peur devant la face de Dieu, d’aveuglement sur sa propre situation : l’homme accusant sa femme, la femme accusant le serpent, chacun refusant de faire face à sa propre responsabilité - il y a non seulement véritable obturation du visage de Dieu, (exprimée de façon littérale dans ce chapitre 3 où le nom sacré de Seigneur, le tétragramme biblique, n’apparaît plus sur les lèvres de l’homme.), il y a méconnaissance par l’homme de sa propre identité. En ce sens, il est précieux pour Adam et Ève de relire Genèse, 2, après la chute.

Il est toujours important pour nous de revenir à ces premiers chapitres pour redécouvrir toujours plus notre véritable nature que, par le fait du péché, nous risquons de méconnaître.

Oblitération de la face de Dieu, méconnaissance de sa propre nature par l’homme comme conséquence du péché et puis viennent les sentences prononcées par Dieu renvoyant l’homme au plus profond de sa condition qui, là encore, n’est pas reniée, n’est pas effacée « Tu es glaise, tu retourneras à la glaise ».

Et je vous lis de manière plus précise les quelques derniers versets de ce chapitre 3, la conclusion. La sentence a été prononcée par le Seigneur : l’homme est banni. « L’homme appela sa femme Ève parce qu’elle fut la mère de tous les vivants. » Incroyable affirmation ! Au moment où le Seigneur Dieu vient de prononcer une sentence de mort, la Bible nous rappelle que c’est alors que commencera la chaîne de la transmission de la vie. L’homme qui vient d’entendre prononcée par son Créateur la sentence de mort appelle sa femme Ève parce qu’elle fut la mère de tous les vivants !

« Le Seigneur Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en revêtit. Puis le Seigneur Dieu dit : “Voilà que l’homme est devenu comme l’un d’entre nous pour connaître le Bien et le Mal, qu’il n’étende pas maintenant la main, qu’il ne cueille pas aussi le fruit de l’arbre de vie, qu’il n’en mange et ne vive pour toujours”. Et le Seigneur Dieu le renvoya du jardin d’Eden pour cultiver le sol d’où il avait été tiré. Il bannit l’homme et il posta devant le jardin d’Eden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie. » Ce paragraphe, qui conclut le récit de la chute originelle, se distingue par les considérations qu’il fait sur la vie, le statut de vivant toujours reconnu à l’homme et cette capacité qu’a l’homme de transmettre la vie.

Les exégètes, qui cherchent à multiplier les arguments pour mettre de l’ordre et essayer de situer ce texte biblique dans sa structure, sont attentifs à ces répétitions ou à ces éléments qui aident à structurer le texte biblique.

Vous noterez, si vous le relisez, les éléments de ce chapitre 3, versets 20 à 24, comme ils sont encadrés précisément, de manière presque contradictoire, paradoxale à tout le moins, par la question de la vie. « L’homme appela sa femme Ève parce qu’elle fut la mère de tous les vivants », encore une fois, audacieuse affirmation posée par l’Écriture sainte, sitôt après l’énoncé de la sentence de mort et au terme, comme en rappel souverain, encore une fois, la voix divine se fait entendre : « que l’homme ne demeure pas dans le jardin d’Eden pour qu’il n’étende pas la main, ne cueille du fruit de la vie » Et Dieu poste des chérubins pour garder le chemin de l’arbre de vie.

La Bible qui était, dans le chapitre 2, bien attentive à préciser la situation complexe de l’homme en ce monde, à la fois les pieds dans la glaise dont il a été tiré et en même temps seul de son espèce, dans une solitude originelle parce que créature spirituelle devant son Créateur, à la fin du chapitre 3, établit l’homme de manière très fine dans une situation de vie tout aussi complexe.

La nature humaine n’est pas aliénée, abîmée jusqu’à la racine par le premier péché, mais bien qu’une sentence de mort pèse dorénavant sur l’homme, la vie continue de lui appartenir. Dire cela n’est pas simplement jouer sur les mots ou essayer d’en couvrir le truisme de notre existence vouée à la mort, c’est chercher à voir combien la Bible nous éveille au sens profond de notre existence, marquée de la belle appellation de vie, promise aux yeux de la sagesse humaine et de la foi chrétienne à beaucoup plus : à une vie éternelle ; toujours placée sous le signe d’une communion réelle avec ce que les premiers parents ont pu goûter en Eden dans le cadre d’une communion immédiate et pleine avec Dieu et appelée à beaucoup plus.

Je vais essayer de préciser cette idée en utilisant l’enseignement de saint Augustin à propos du chapitre 1.

Comme je vous le disais, saint Augustin dans La cité de Dieu est très attentif à la logique d’enseignement des différents chapitres de la Genèse. C’est une œuvre tardive car saint Augustin a longtemps été bien en peine de comprendre le sens de ces chapitres difficiles ; il voulait les comprendre non pas de manière seulement figurative, spirituelle, annonçant par avance le mystère du Christ, mais dans leur sens littéral et sans aucune naïveté.

Saint Augustin, qu’il nous est bon de relire encore aujourd’hui, prévoyait qu’un jour, par leur ingéniosité naturelle, les hommes trouveraient des réponses aux questions concernant l’origine du monde, le statut des espèces, etc., il mettait en garde ses frères chrétiens en leur disant : « De grâce, ne présentez pas de réponse simpliste en disant : “l’Écriture sainte nous dit que…” Ce faisant, vous viendrez tôt ou tard à discréditer notre foi et ses contenus les plus magnifiques aux yeux de ceux qui auront trouvé, par leurs propres ressources humaines, réponse à ces questions. Et si vous prétendez que la Bible nous enseigne des réponses sommaires, simplistes et qu’un jour les hommes trouvent des réponses fines par leurs propres réponses à ces questions, vous aurez gravement discrédité notre foi avec ses contenus les plus riches, aux yeux de ceux qui ne la partagent pas encore. »

Étonnante leçon prophétique que nous donne ce saint, au Ve siècle, qui est encore grandement d’actualité dans notre mission chrétienne de rendre compte au monde de ces premiers chapitres de la Genèse.

Donc, saint Augustin, après avoir longtemps cherché à découvrir le sens de ces premiers chapitres, a finalement proposé une synthèse magistrale et extrêmement convaincante, dans laquelle il voit, en Genèse 1 le projet divin de Création vu comme en Dieu, dans sa Sagesse, partagé au sein de Dieu dans la communion trinitaire. Et saint Augustin voit aussi le dialogue, dans la communication que Dieu en fait, avec des créatures purement spirituelles : les anges.

Genèse 1, c’est la Révélation que Dieu fait dans son Verbe, dans sa Parole, aux créatures angéliques, leur donnant de voir instantanément, pleinement, de manière synthétique la perfection achevée de son œuvre de Création. La Création dans ses principes, principes, comme saint Augustin aime à la dire, de manière philosophiquement très précise, dans son commentaire de Genèse 1.

Et puis en Genèse 2, « c’est l’histoire qui commence », le déroulement des événements où il ne faut pas chercher un cadre historique précis. Notez au passage, ce faisant saint Augustin balaye toute fausse question sur le statut des mystérieux « jours » de Genèse 1. Il leur reconnaît un statut très précis mais pas naïvement chronologique. En Genèse 2, après cette vision synthétique des projets créateurs de Dieu tels que communiqués et révélés aux créatures angéliques, le temps, le temps humain pouvons-nous dire, commence de se dérouler. En Genèse 3, le premier péché s’inscrira bien à l’intérieur de ce temps humain.

Mais alors, cela veut dire que si nous nous fions à saint Augustin et les leçons qu’il nous donne sur la situation de l’homme établi pour cultiver le Jardin, Genèse 2 est à comprendre profondément non pas comme Genèse 1 dans une perspective comme statique d’une création achevée, harmonieuse, mais dans une perspective historique, dynamique, d’une Création profondément inscrite dans l’Histoire. Comme preuve, chapitre 2, verset 5 : « Pas encore, pas encore… » La Création n’était pas située comme sous le regard synthétique des anges, elle est confiée à la main de l’homme pour être approfondie par lui, parachevée.

Cette logique est reprise, me semble-t-il, dans le dernier paragraphe du chapitre 3 de la Genèse où il y a ce jeu sur le terme de vie.

L’homme accueille déjà pour une part la vie des mains du Créateur, mais il est appelé à beaucoup plus. Qu’il s’agisse d’enrichir la Création en collaborant à l’œuvre de Dieu, en permettant à la terre de porter davantage de fruits, qu’il s’agisse d’accueillir pleinement le don de la vie, c’est cette même logique dynamique, historique de croissance qui habite les chapitres 2, 3 et suivants du livre de la Genèse.

Pour conclure, je voudrais souligner la profondeur de cette mission de gérance confiée à l’homme dans cette perspective de la Genèse, de devenir historique et essayer de situer le quatrième terme de notre réflexion.

S’il est vrai que Genèse 2 nous donne d’entrer dans un processus de Création dont le mystère se révèle peu à peu et dont la réalité se déploie progressivement, cela ne concerne pas seulement la réalité objective, extérieure à l’homme mais aussi sa propre humanité.

Le Père Paul Beauchamp, l’un des grands exégètes français de ces dernières années, commentait très finement les paroles adressées par Dieu à l’homme en Genèse 2, y voyant une mise à l’épreuve. L’homme se voyant présenter par Dieu les animaux, pour voir comment il allait réagir devant eux. Mise à l’épreuve de l’homme ; comme toujours dans la Bible, quand il y a une telle mise à l’épreuve, c’est dans l’attente d’un don plus grand que le Créateur veut faire à l’homme. Une tâche, une épreuve confiée, proposée par Dieu à l’homme pour permettre à ce dernier de franchir un seuil.

La tradition rabbinique, elle-même, a été très attentive à recueillir ce point, découvrant dans ces quelques versets de Genèse 2 l’apprentissage que l’homme doit faire de son humanité, de se distinguer peu à peu de l’animalité environnante qui risque de l’habiter ou peut-être de l’aliéner.

Dans ce récit de Genèse 2, ce n’est pas juste une clarification du rapport de l’homme à la nature qui nous est proposée, mais à travers cette clarification du regard porté par l’homme sur le monde environnant, un approfondissement, une clarification de la compréhension que l’homme a de lui-même.

La Bible, comme aimait nous le rappeler le Pape Jean-Paul II, a pour finalité profonde de nous éveiller à une compréhension authentique de l’humanité, du statut de l’homme.

En Genèse 2, en Genèse 3, il y a cet itinéraire incontournable qui nous est proposé : celui d’ajuster, d’affiner notre regard sur le monde extérieur, regard qui n’est d’ailleurs jamais théorique, de l’ordre de la connaissance, mais qui doit toujours, pour trouver sa plénitude, s’accompagner d’une activité, celle de gérance, d’accompagnement sage, obéissant à Dieu, de cette Création. Voilà quel sera le lieu même de la découverte par l’homme de sa propre humanité et de l’approfondissement de son humanité.

J’aimerais ajouter combien il est important de mettre en dialogue connaissance et action : connaissance juste du monde extérieur et action sage à l’égard de ce monde, connaissance de sa propre nature et approfondissement comme coopération à l’engendrement en soi de sa propre humanité. Combien sont à mettre en rapport connaissance et action et combien nature extérieure et nature humaine sont à situer dans leur lien le plus profond.

L’homme, même s’il est dans une singularité unique en ce monde, est pleinement chez lui. Le message pacifiant de l’Écriture sainte est bien celui-là. L’homme ne doit pas se laisser aliéner dans une création : aliénation de la violence, aliénation du culte polythéiste, mais au contraire, profiter de sa relation avec la nature pour se laisser toujours plus humaniser. Quant au quatrième point, quant au terme d’arrivée, je crois qu’il est difficile à situer. Je voudrais en proposer un, mais avec réserve, celui de « joie » et rester sur le même champ du sentiment.

Celui de joie, parce que ce faisant je crois que nous sommes profondément fidèles à la Genèse et particulièrement au chapitre 1. Le chapitre 1 est caractérisé par un vocabulaire digne d’acclamations. « Comme c’est beau ! », s’exclame le Créateur. Expression typique des Psaumes, invitation adressée par le Créateur à l’homme à faire sienne cette louange divine de la beauté de la Création marquée de l’empreinte même du Créateur.

« Comme c’est beau ! ». Voilà l’invitation que Genèse 1 adresse à l’homme : entrer dans la joie même du Créateur devant la profusion et l’harmonie de la Création. Un chant d’acclamation, de louanges, adressé par l’homme à son Créateur devant la découverte enthousiaste de la richesse de la Création.

Une des figures de la tradition chrétienne qui me vient spontanément à l’esprit dans cette perspective est, bien sûr, saint François d’Assise. Celui des saints de la tradition chrétienne qui a eu le rapport le plus juste à la création environnante. Loin de toute peur, loin de toute appropriation, avec cette sage forme de gérance, la tradition franciscaine est marquée au double sceau de la pauvreté et de la joie. La pauvreté à l’école de l’Évangile dans ce rapport chaste, mesuré, aux richesses du monde et la joie ; comme un couple qui vient éclairer notre réflexion de ce soir et proposer un bon pôle d’équilibre ; non plus la peur, non plus l’appropriation, mais cette attitude toute franciscaine de joie et d’accueil humble et respectueux de la Création. Je crois que cela peut proposer des pistes, ou en tout cas des directions spirituelles précises pour ces questions qui continueront à faire l’objet d’études de votre Académie, notamment sur l’enjeu de la gestion des ressources, les questions économiques. Et la question de la Providence qu’il reviendra d’examiner également dans ses rapports humains.

ÉCHANGE DE VUES

Nicolas Aumonier : Mon Père, vous avez parlé de la manière dont l’homme avait été créé à partir du sol.

J’ai été surpris, en vous entendant, parce qu’il me semblait que la glaise n’était pas le sol, mais la partie fertile du sol et donc quelque chose d’ontologiquement meilleur.

Alors je me suis demandé s’il y avait là une piste pour préciser la nature de la distinction homme/animal. La glaise ou le limon sont-ils quelque chose d’ontologiquement différent parce qu’ils seraient liés à la fécondité ou à la conscience de la fertilité ?

Ma seconde question porte sur le développement durable et l’attitude juste qu’il conviendrait d’avoir vis-à-vis de la nature. Pensez-vous que la question politique du développement durable soit un piège malthusien, ou bien qu’il appartient (aussi) aux chrétiens de défendre un rapport juste, authentique à la nature ? Et, par là-même, un juste rapport de l’homme à ses semblables ?

Père Jean-Marc Daul : Pour la première question, il y a quelques éléments de réponse que je peux proposer.

Effectivement, la traduction de la Bible de Jérusalem est très précise dans sa traduction de l’hébreu et rend bien compte de deux termes différents : glaise et sol. Pour autant glaise pour l’usage du modelage de l’homme [Genèse, 2, 7], sol pour le cas des animaux, même chapitre 2 au verset 19. Le terme qui est utilisé pour l’homme, la glaise, « adama » (il y a un jeu de mots avec adam, l’homme, adama, la glaise), le terme est extrêmement commun, c’est l’argile qu’on trouve en profusion dans le Golfe de Mésopotamie, pays aves lequel Israël s’est familiarisé pendant la déportation à Babylone. Quand Israël est en déportation pendant deux générations, au début du VIe siècle avant le Christ, dans un pays où l’on n’a pas de bois, où l’on n’a pas de pierres et on construit donc en faisant comme en Égypte avec des briques, avec de la glaise. Or, il se trouve que là-bas la terre a une couleur rouge, adama. Et c’est on ne peut plus commun, on ne peut plus quelconque. Donc, il y a tout de même cet aspect extrêmement banal. Alors, je ne sais pas du tout s’il y a des considérations à tenir sur la qualité particulière de l’adama qu’on utilisait pour la construction. En tout cas, c’est le matériau, la ressource la plus abondante qu’il soit, quelque chose d’extrêmement vulgaire.

Maintenant, prenons bien acte de ce que la Bible opère une distinction entre cette glaise, la glaise du sol dont l’homme est tiré et puis le sol en général. Il y avait en effet une spécification. Mais il n’est dit nulle part : « Dieu utilise une matière privilégiée, la crème ou le meilleur ».

Cette distinction est à bien nuancer, à bien pondérer par le fait que cette glaise est extrêmement commune, ce qui n’en fait en rien un élément précieux du sol qui aurait été réservé à la Création de l’homme. Et puis autre point, une distinction plus forte en termes bibliques, me semble-t-il, entre glaise, sol et la terre, erres.

Glaise, sol, comme des réalités du monde environnant, pour un usage matériel. Erres, c’est le pays, par excellence Israël, le pays, la terre que Dieu donne à son peuple.

C’est en termes bibliques, la distinction la plus ferme ou la plus opérante que celle de la glaise adama, le sol dans l’aspect matériel et d’autre part erres, la terre.

Il y aurait beaucoup de considérations à poursuivre sur le lien étroit du vocabulaire désignant ces réalités de terre, de glaise, de sol et la réalité humaine.

Les passages, soit du Nouveau Testament, soit de l’Ancien Testament qui annoncent déjà d’une manière prophétique la Résurrection de la chair, situent très souvent, en binôme, la perspective de la Résurrection et la relation avec la terre, avec le sol, comme en écho très cohérent à cette première page de la Genèse où l’homme reçoit la vie en étant tiré du sol.

Quand il s’agit d’Ézéchiel, au chapitre 36, qui voit prophétiquement la résurrection des morts ; quand il s’agit de la Béatitude prononcée par le Christ : « Heureux les doux car ils posséderont la terre » – Béatitude dans laquelle la tradition chrétienne voit l’annonce de la Résurrection –, dans un cas comme dans l’autre, il y a toujours un lien très étroit, recueilli par l’Écriture sainte et par la tradition chrétienne, entre la plénitude de vie voulue par Dieu pour l’homme et l’affection du rapport de l’homme à la terre.

Il y aurait là une direction très riche à explorer.

Alors, spécifiquement sur l’usage du terme… Le terme d’erres, de terre, est très sérieusement à prendre en compte dans cette discussion ou dans cet enjeu.

J’aime répéter les choses, donc je me permets de répéter ces quelques éléments de réponse pour la première question de Nicolas Aumonier : il y a une différence effectivement entre glaise et sol, mais la différence la plus opérationnelle me semble être un autre terme : erres, qui fait référence davantage à la terre, à la Création, à l’Alliance et au renouvellement que Dieu accomplit pour son peuple. L’ensemble est à prendre en compte si on veut faire un bilan théologique complet de la manière dont la Bible nous parle de manière concrète de la perspective de la résurrection des corps. L’homme est établi dans une situation humble dès sa Création.

Pour la deuxième partie de la question, sur la perspective du développement durable : du point de vue proprement théologique, la vraie perspective avec laquelle la Bible et la tradition chrétienne mesurent la communion, c’est celle de la pleine expansion de la famille que Dieu veut rassembler, donc une extension qui n’est pas seulement spatiale mais aussi temporelle. La communion des saints, si elle est pour le croyant l’icône emblématique de ce qui doit être ou ce qui est appelé à être la générosité chrétienne, une générosité réelle, entre frères, et qui puise à l’abondante source qu’est Dieu, c’est donc l’icône de cette générosité chrétienne. Et elle manifeste bien dans quelle famille est la pleine mesure de la circulation des biens.

Voilà, me semble-t-il comment je proposerai de situer théologiquement l’enjeu du développement durable, de mesurer la profondeur de solidarité qui nous relie à travers les générations.

Laurent Mortreuil : Une fois compris le message (d’un côté la peur et son corollaire l’appropriation, de l’autre la joie, la gratitude conduisant à la gérance) la question qui se pose est la suivante : comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

Père Jean-Marc Daul : Je doublerai peut-être la question. Qui est concerné par ce passage ? Et puis : comment s’opère-t-il ?

Qui est concerné par ce passage ? Là encore, l’enseignement de la Bible me semble extrêmement ferme. Ce n’est pas juste une tâche qui survient malencontreusement après le premier péché. C’est une tâche qui est profondément inscrite dans la nature même de l’homme. D’emblée, il y a cette mission confiée par le Créateur à l’homme de cultiver la terre, d’emblée, avant le premier péché, Dieu vient présenter à l’homme des animaux pour éveiller l’homme à sa propre humanité et permettre à l’homme de l’approfondir.

Comment faire ? S’il y avait une réponse simple… Ce qui me paraît très éclairant, c’est que, d’un bout à l’autre de Genèse 2 à 3, le dialogue entre Dieu et l’homme est maintenu. Ici, on a besoin de les restaurer par Dieu.

Le statut de la Parole me paraît extrêmement important dans ces chapitres. Toute la Création est située sous l’angle de relations ex nihilo par la Parole en Genèse 1. En Genèse 2, Dieu présente à l’homme les animaux qu’Il avait modelés du sol pour voir comment l’homme les nommerait. Il y a un exercice de langage qui est proposé à l’homme. Et quand l’homme s’est enfoncé dans la peur, s’est enfermé dans une solitude, Dieu lui adresse la parole : « Où es-tu ? ». Et Dieu qui connaît visiblement ce qui vient de survenir interroge l’homme pour que l’homme rende compte verbalement de ce qui vient d’avoir lieu.

C’est là que je verrai la piste la plus solide de l’Écriture sainte pour aborder cette question difficile. Cette question d’une conversation maintenue avec le Créateur et de se laisser rejoindre par la Parole de Dieu, cet exercice de nommer de manière toujours plus juste la réalité environnante et la manière, ce devoir de mémoire pour la naissance aussi, de purification de la mémoire en nommant, en identifiant sagement les comportements dont nous sommes responsables et qui ont apporté le désarroi ou la disharmonie dans ce monde.

Charles Meunier : J’ai lu récemment dans La Croix un petit article où on parlait de la dégradation de la nature par l’homme et l’activité humaine, et l’on rendait responsable de cet abus de la nature la religion judéo-chrétienne qui a pris à la lettre les termes : « cultivez la terre, soumettez-la ». Le terme « soumettez-la » aurait pris le sens de « faites en ce que vous voulez » et l’homme s’est cru ainsi autorisé à exploiter la terre au sens économique, péjoratif, du terme. Qu’en pensez-vous ?

Père Jean-Marc Daul : C’est comme vous le dites, le sens péjoratif !

Pour en rester toujours aux lignes bibliques, Genèse 1 nous donne un sérieux contrepoids au risque de compréhension faussée, d’une mauvaise interprétation de cet ordre divin, Genèse 1 étant traversé justement par cette dimension digne de louanges, donc de joie enthousiaste devant la beauté de la Création. Il s’agit de joie devant la profusion du monde créé, concept qui peut être sérieusement discuté par la science contemporaine. Est-ce que le monde est vraiment si harmonieux ? Est-ce qu’il est vraiment habité d’une telle profusion ?

C’est le langage que la Bible, que les sources emploient pour désigner la Création. Je crois bien que les sciences ou les enjeux contemporains posent une réelle question à une perspective qui nous paraît un peu trop enthousiaste, trop naïve.

Mais il demeure que ces lignes sont fermement dessinées, dans le premier chapitre de la Genèse, comme une sérieuse antidote à l’entreprise de spoliation et d’abus des ressources de la nature.

L’autre aspect, qui me paraît vraiment essentiel, c’est de bien comprendre, à l’école de la Bible, combien l’enjeu de notre juste relation au monde n’est pas extérieur à l’enjeu de notre propre humanité ou de notre humanisation. Il y a une interférence ou une interaction tellement profonde entre la manière dont l’homme gère la réalité concrète qui l’entoure et la manière dont l’homme édifie ou abîme sa propre humanité.

En ce sens, peut-être plus au plan moral, psychologique, il faut faire sentir la gravité des attitudes qui sont données à notre liberté, leur retentissement terrible pour certaines dans le domaine économique ou d’entreprise à l’égard du monde que cela peut avoir sur notre propre identité humaine.

Stéphane Ragusa : J’ai une question sur l’harmonie du monde que vous venez d’évoquer, et la maladie dans ce cadre. La maladie fait-elle partie de cet inachèvement du monde, que l’homme doit compléter, par exemple en découvrant les antibiotiques ou en inventant des traitements, ou est-ce plutôt une conséquence du péché originel ?

Père Jean-Marc Daul : J’ajouterai volontiers la mort !

La Bible paraît nous dire des choses contradictoires sur le sujet. Dieu n’a pas fait la mort, affirme le livre de la Genèse. Alors, pour essayer de bien situer l’enjeu de la sagesse, l’enjeu de cet énoncé, c’est en Genèse 3, c’est par volonté expresse du Créateur que l’homme se retrouve exposé à la mort.

Je crois volontiers qu’on peut prendre au sérieux cet enchaînement de création à partir de la glaise, d’établissement dans le jardin d’Eden, d’expropriation, pour retrouver ce que la théologie chrétienne a situé pour l’homme, créé dans une situation dans laquelle il est exposé à la fragilité, à la mort, très vraisemblablement aux maladies aussi, où il est préservé – saint Thomas d’Aquin parlait du don preter naturel –, une sorte de surcroît, encore extérieur à la nature humaine de l’homme. L’homme est, par la bienveillance naturelle de Dieu, protégé des choses auxquelles, par nature, il est exposé : la mort, la maladie. Et ensuite l’homme, comme conséquence et châtiment, se retrouve soumis à ce qui menaçait, d’emblée, sa nature. L’homme pouvant mourir ensuite, l’homme ne pouvant pas ne pas mourir, aujourd’hui.

Je crois qu’il faut essayer de bien prendre au sérieux cette condition de l’humilité originelle de l’homme et combien cette situation d’être exposé à la maladie, à la mort, est profondément constitutive de la condition humaine d’origine, même si le Créateur, par cet acte extérieur à la nature humaine – preter naturel, ce n’est pas surnaturel – ne permet pas un exhaussement de la nature humaine, ce serait une sorte de don trop extérieur à l’homme et que l’homme risquerait de perdre.

Au Paradis, si par la Grâce de Dieu nous y sommes, nous ne pourrons pas perdre ce qu’Adam a perdu.

Henri Lafont : Une remarque rapide, à propos du péché originel : vous avez donné l’impression de situer le péché en plusieurs étapes. Peut-être ne l’avez-vous pas fait, mais cela pourrait ressortir de votre propos, à savoir : Adam mange "la pomme", puis Caïn tue Abel et enfin s’enferme dans sa solitude .

Vous resituez les trois événements dans le même contexte originel. Or, il me semble que ce qui constitue le péché originel, c’est le caractère fondateur de la souillure, d’où son effet héréditaire. Cette tache a donc rejailli sur Caïn et toute sa descendance, mais le péché de Caïn, bien que significatif de la déchéance profonde de l’homme, de la misère morale de l’homme, n’est plus un péché originel. Nous pouvons dire qu’il est un des archétypes du péché, ce que vous avez montré.

Père Jean-Marc Daul : Je vous rejoins entièrement sur le statut très particulier et exclusif du péché originel. Vous avez souligné cette dimension de propagation héréditaire. Je voudrais ajouter aussi comme dimension constitutive et qui signe son caractère exclusif, le point dont il fait choir, le point d’où il fait tomber, c’est le péché par lequel l’homme s’éloigne de la Grâce. À la différence des autres actes contraires ou hostiles à Dieu qui auront lieu par la suite. C’est le premier qui a comme singularité de partir et faire tomber l’homme hors de l’état de grâce dans lequel il était établi à l’origine.

Ce que j’ai voulu dire, ce n’est pas du tout de brouiller les cartes ou de mettre un peu tout sous une appellation vague de péché originel. Il y a bien ce caractère simple et unique, le seul qui cause propagation et le seul qui écarte de l’état de grâce originel, donc unique en ce sens.

Ce que j’ai voulu souligner, c’est la profonde communion d’espèce entre les premiers péchés, que la Bible énonce et nous donne à repérer et qui, en un sens, procèdent tous d’une logique semblable, comme une attestation supplémentaire, justement, de ce caractère héréditaire. Plus on regarde de près le texte de Genèse 3 et plus on réalise : croquer un fruit a de telles conséquences… Le texte est très précis sur la profondeur des enjeux qui sont à l’œuvre. Il y a vraiment un éloignement complet de la face de Dieu.

Cela étant, le péché originel, ce péché originel unique, signe bien sa force de propagation héréditaire car dans son sillage, émergent des péchés qui lui ressemblent et qui procèdent de la même logique au plan psychologique, au plan moral, au plan spirituel.

On pourrait aller beaucoup plus loin encore dans les pages de la Bible. Genèse 6, c’est en un sens, par abus de langage, le péché originel de l’humanité avec le déluge. Exode 32, le péché originel d’Israël établi dans un état de grâce nouveau avec l’événement du Sinaï et qui en tombe immédiatement avec le veau d’or.

Donc, la Bible joue volontiers avec cette catégorie de péché originel, me semble-t-il. Il y a bien le statut unique de Genèse 3, cette force de propagation, d’imitation du péché et en même temps la diversité des situations dans lesquelles un événement analogue intervient.

Le Président : Je voudrais dire, au risque de paraître réducteur, que l’économiste que je suis a été très intéressé par votre propos. Celui-ci n’était pas seulement économique bien évidemment, mais je constate, de ce point de vue, sans savoir si c’est de la bonne ou de la mauvaise économie, que cette façon de prendre le fruit et de le manger, à propos de laquelle vous avez employé le terme de consommation, s’oppose très justement à la notion d’investissement.

De même, à une époque où l’on parle beaucoup de la non croissance, vous avez bien expliqué cette notion de croissance.

Et comme notre Académie a le souci que ses réflexions puissent déboucher sur des préconisations pratiques, j’aimerais, tout en restant dans votre perspective qui est celle de la Bible, de la théologie, savoir ce que nous pourrions en tirer comme leçon pour l’action.

Pour cela, je reprendrai votre propos, mais en l’inversant : si je vous ai bien suivi, la gérance est en quelque sorte la découverte de notre humanité ; que devons-nous faire alors vis-à-vis de ceux qui ne sont pas en mesure de gérer ? Ou, si nous passons de la gérance au travail, que pouvons-nous faire pour ceux qui n’ont pas de travail et qui se laissent ou se sont laissés aliéner ?

En définitive, y a-t-il une perspective biblique qui pourrait nous permettre d’éclairer ce que nous pourrions faire, sans tomber dans l’assistance ou l’assistanat, pour que chacun retrouve son humanité ou conserve son humanité, dans sa capacité ou dans le développement de sa capacité de gérer ?

Père Jean-Marc Daul : Il y a une bienveillance particulière de Dieu à l’égard des pauvres du peuple. Il y a des appels renouvelés, notamment dans le livre du Deutéronome, à une telle bienveillance active à l’égard de ceux qui risquent de se retrouver en marge des circuits socio-économiques ordinaires. Les catégories bibliques sont par exemple la veuve, l’orphelin, l’étranger : celui qui n’a pas de terre à cultiver, donc qui n’a pas de sol. Plus largement, cela peut être aujourd’hui celui que la vie ne rend pas à même de prendre part à la vie socio-économique de l’humanité.

Il y a l’affirmation de la bienveillance de Dieu à leur égard, ce commandement réitéré de bienveillance de notre part à leur égard. J’aurais tendance à lier les deux.

Voilà pour les données bibliques.

Pour les données de la tradition.

Dans le compendium de la doctrine sociale de l’Église, dans tout un chapitre, il y a une affirmation très claire de l’enseignement du magister chrétien sur le plein emploi fortement affirmée comme étant un objectif devant être recherché.

Quoiqu’il en soit, l’Église ne se prétend pas s’imposer comme expert économique, qu’elle est ou qu’elle n’est pas, mais rappeler ce qui au regard de la foi demeure, quelles qu’en soient les difficultés ou les complications de mise en œuvre pratique, et dans les investissements définis par le magister de l’Église, un point devant être visé dans la vie sociale : le plein emploi.

Là aussi les hommes font preuve de beaucoup d’ingéniosité en la matière et il me semble qu’il y a aussi beaucoup de lieux, éventuellement peu productifs, mais qui se sont développés pour permettre à des gens moins taillés ou moins qualifiés ou qui ne sont plus aptes à une vie professionnelle ordinaire de trouver un lieu réel ce qui demeure un enjeu essentiel parce qu’il est un lieu d’humanisation.

Le Pape Jean-Paul II, qui avait travaillé en usine pendant quelques-unes de ses années en séminaire, a écrit sa première Encyclique en matière sociale avec un titre révolutionnaire : Laborem exerces, l’exercice du travail. Et sous une perspective résolument philosophique, le corps entend très précisément cet enjeu essentiel d’humanisation du travail. Je crois que c’est là un des appuis majeurs des affirmations traditionnelles du magister de l’Église décidant de l’importance du plein emploi.

Ne pas autoriser cela, c’est ne pas permettre à tel ou tel de notre prochain de trouver le plein épanouissement de son humanité.

Séance du 18 octobre 2007

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