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Etre né de... : enjeux actuels de la filiation
24 mars 2009
par Xavier Lacroix

Professeur de philosophie et théologie morale à l’Université catholique de Lyon


« Avant le « cogito », en amont de la liberté vient d’abord le fait d’être vivant et donc d’être né. Or, « personne jusqu’à ce jour n’a réussi à naître tout seul » (F. Quéré). La personne n’est pas une monade, mais d’emblée relationnelle. Etre ou fils ou fille de… situe dans un réseau de relations que l’on nomme « famille ». Divers débats ont lieu aujourd’hui autour de la définition de cette dernière. Certains tentent de présenter la triangulation « père – mère – enfants » comme seulement culturelle et contingente. Mais les alternatives proposées dissocient les différentes dimensions de la filiation et, finalement, de la vie. Nous montrerons que la cohérence de la filiation va de pair avec l’unité vivante entre les trois dimensions de la filiation : corporelle, sociale, relationnelle. Nous penserons aussi la filiation humaine en référence à une filiation radicale, première, celle qui nous relie à l’Origine. »

Le Président : Nous nous trouvons souvent en communion avec Xavier Lacroix, cette communion n’est pas surprenante, d’ailleurs, puisque les thèmes qui retiennent notre attention sont souvent en phase avec ses propres préoccupations.

Je vais seulement donner quelques mots de présentation.

Xavier Lacroix est un universitaire au sens plein du terme ; vous savez que, dans ma bouche, cette qualification n’est pas péjorative, bien au contraire ! Vous êtes pleinement ce qu’on appelle un enseignant-chercheur et vous n’avez pas négligé, c’est le troisième pilier normal de notre statut, les fonctions administratives puisque, outre vos activités d’enseignant et de chercheur, vous avez été (de 1997 à 2003) doyen de la faculté de théologie de Lyon après avoir été (de 1986 à 1994) directeur de l’Institut des Sciences de la Famille de cette même université.

Vous êtes actuellement professeur de philosophie et théologie morale à l’Université catholique de Lyon.

Vos spécialités sont la théologie, dont vous êtes docteur, et la philosophie. C’est ainsi que vous avez vraiment, au cours de votre carrière, rempli les fonctions d’enseignant, de chercheur et de responsable de communautés universitaires.

Vos activités de chercheur se traduisent évidemment par de nombreuses publications qu’il n’est pas question de citer de façon exhaustive. Vous m’en excuserez et vous comprendrez que je mette plus en avant celles qui touchent de plus près notre thème de cette année.

C’est ainsi que je souhaite mentionner plus particulièrement quelques uns de vos ouvrages :

-  Le mariage, tout simplement (Editions de l’Atelier, 1994 et 1998), traduit en espagnol, portugais et polonais ;

-  L’Avenir, c’est l’autre (Le Cerf, 2000), bien sûr ;

-  j’aurai une mention spéciale pour Passeurs de vie. Essai sur la paternité (Bayard, 2004), traduit en italien et polonais ;

-  j’évoquerai La confusion des genres. Réponses à certaines demandes homosexuelles sur le mariage et l’adoption (Bayard, 2005), traduit en italien, espagnol et polonais ;

-  enfin, en 2007, De chair et de parole. Fonder la famille (Bayard, 2007), traduit en italien et qui, là encore, est une référence en la matière justifiant – si c’était nécessaire – votre présence parmi nous.

Laissant de côté vos participations à des ouvrages collectifs et un certain nombre d’articles, je souhaite également citer, parmi quelques directions d’ouvrages que vous avez assurées :

-  Homme et femme, l’insaisissable différence (Le Cerf, 1993), traduit en portugais.

Pourquoi avons-nous sollicité Xavier Lacroix pour venir réfléchir avec nous ? Nous l’avons fait à propos d’un thème bien particulier dans le cadre de notre cycle de cette année. Ce thème nous est apparu immédiatement comme essentiel, fondamental à intégrer dans notre programme : Qu’est-ce que l’homme ? Très rapidement en effet, nous nous sommes dits que nous ne pouvions pas, sur ce thème-là, éviter une réflexion sur le fait que l’homme n’est pas seul, et en particulier sur la question de la filiation, notion qui est au cœur de nombreuses interrogations d’une grande actualité. Comme vous le savez, nous essayons d’allier réflexion en profondeur et souci de l’action ; cela nous est donc paru très important.

Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer quelques passages tirés De chair et de parole :

-  au chapitre I, « Trois biens élémentaires pour les enfants : » […] « Une généalogie claire et cohérente, lisible. » ;

-  au chapitre IV, « Le parent, père ou mère, n’est pas seulement un référent. L’enfant a, avec lui, ce qu’on appelle une relation « d’origine ». La relation de référent est surtout mentale, alors que la relation aux parents est foncièrement charnelle. Il n’est pas seulement le fruit de leur « projet » mais de leurs désirs, de leurs inconscients, de leur union. » ;

-  ou, a contrario, la dénonciation de la « Disparition des rapports familiaux, de la notion de parenté et de filiation. ».

Xavier Lacroix est bien celui qui peut nous permettre le mieux d’abord de prendre la mesure de cette réalité de la filiation, ensuite d’entrer dans sa complexité et surtout, pour nous, d’en dégager quelques perspectives.

Xavier Lacroix : Le titre choisi est donc : Être né de… enjeux actuels de la filiation.

Je commencerai par remarquer qu’entre le thème et votre année : Qu’est-ce que l’homme ? et celui de cette communication, bien entendu, il y a un lien très étroit.

Mais ce lien n’est pas aussi évident que cela dans la culture actuelle. Dans l’héritage occidental, dans la philosophie occidentale et dans l’Occident moderne, il n’est pas évident que l’on pense très tôt à “être né” quand on veut définir l’humain.

Pour l’Occident moderne, l’homme est d’abord le sujet, pensant. C’est l’homme du cogito : « Je pense donc je suis ». Le MOI est dans sa conscience, dans sa pensée, dans son cerveau pour certains, dans son esprit pour d’autres, mais “esprit” compris comme pensée, le cogito.

Ou alors, il est dans sa liberté. Il est en acte, en acte de liberté, ex-istence, l’existentialisme. Pour l’existentialisme qui règne en profondeur sur l’intellect – quarante ans après mai 68 –, l’homme est d’abord sa liberté comme auto-création, invention de sa vie, projet. Une phrase typique de Jean-Paul Sartre : « L’homme sera d’abord ce qu’il a projeté d’être ».

Donc, tout est dans le projet, dans la liberté, dans la décision et l’idéal serait, à la limite, d’être des self-made man. Dans cette logique de Sartre, si le projet passe avant tout, au fond, être humain serait être un self-made man, se faire soi-même. C’est ce que pensent beaucoup de nos contemporains.

Donc, par rapport à cela “être né…”, “être issu de…”, recevoir sa vie, l’avoir reçue d’une origine, la recevoir encore aujourd’hui d’une origine passe au second plan et est même parfois presque gênant. La naissance est parfois gênante dans beaucoup de pensées. J’y reviendrai. Ce qui compte, c’est le projet.

Non seulement “être né…”, mais “être né…” d’autres sujets. Car “être né…”, c’est être fils ou fille. Fille ou fils d’un homme : le père, d’une femme : la mère. C’est être en lien de filiation avec d’autres sujets : qui dit naissance dit filiation.

Selon la boutade heureuse de France Quéré : « Personne, jusqu’à ce jour, n’a réussi à naître tout seul ». Etre né, c’est être fils ou fille. Je citerai un autre auteur, Donald Winnicott, ce grand psychanalyste anglais, une pensée toute simple qui en dit long : « Un enfant tout seul, cela n’existe pas ». Ça n’existe pas !

Qui dit enfant dit parent, filiation.

Donc être né au minimum de deux autres personnes. Et quand je dis “au minimum” vous entrevoyez en fait la légion d’autres personnes, non seulement deux, mais les parents de ses parents, les aïeux qui sont très vite une centaine quand on remonte à quelques décennies, a fortiori quelques siècles, c’est-à-dire né de deux lignées, deux lignages. Donc c’est recevoir la vie d’un fil, du fil de la filiation, un double fil, puisque nous sommes dans une civilisation cognatique où nous sommes caractérisés par une double filiation : paternelle et maternelle, ce que certains voudraient diviser aujourd’hui, mais nous pouvons apprécier, au contraire. Car cette filiation cognatique, à double lignée qui s’ancre dans le corps et qui a de la valeur. Apprécions.

Donc portée ontologique de la filiation, portée signifiante de la filiation. Elle signifie.

Mais se pose la question de sa définition. Qu’est-ce que la filiation ? Et, en effet, il n’est pas si simple de définir la filiation.

Dans une première partie, je m’arrêterai sur les débats actuels.

Dans une seconde partie, je m’arrêterai sur la vie en ses commencements.

Et dans une troisième partie, je m’arrêterai sur une filiation divine.

Les débats actuels, pour cadrer les questions.

Actuellement, la doxa, l’opinion commune accentue beaucoup une dimension de la filiation. Vous avez tous entendu des propos dans ce sens-là. Pratiquement, travaillant dans ce domaine, presque chaque semaine, j’en entends. On insiste sur la dimension adoptive de la filiation, la dimension volontaire de la filiation.

On dira : dans la parenté ou dans la filiation, ce qui compte, c’est l’adoption. « Tout père adopte son enfant », disait Madame Dolto, ce qui n’est pas faux en un sens. On pourra le dire de toute mère, à la limite.

Donc, la reconnaissance, la nomination, bien sûr la nomination, c’est important. La famille est d’abord un lieu où l’on reçoit un nom. C’est extrêmement important. Loin de moi l’idée de dire que la nomination, la reconnaissance, l’adoption – qui est une sorte de pacte d’alliance -, soient secondaires. Mais actuellement, dans cette dimension volontaire, relationnelle, affective, ou alors sociale, juridique, passe au tout premier plan. Et tout le monde, y compris ici, peut applaudir des deux mains la phrase de César dans Fanny de Marcel Pagnol : « Le père, c’est celui qui aime ». Rappelez-vous, lorsqu’il y a un conflit, le père, c’est celui qui aime !

Importance de l’amour, bien entendu. Ce n’est pas nous qui dirons le contraire.

Le problème est que, par rapport à cette dimension-là, la dimension corporelle, la dimension charnelle qu’on appellera biologique – terme déjà réducteur car le biologique est moins que charnel – passe au second plan. Généralement, quand on parle de géniteur, actuellement, 9 fois sur 10, c’est pour dire : ce n’est pas si important que cela. Le géniteur n’est que le géniteur, ce n’est que celui qui a donné sa semence. Et qu’est-ce que la semence par rapport à l’éducation, la paternité au jour le jour, pendant des années ? La semence, cela ne prend que quelques instants. Ce n’est rien par rapport à la responsabilité paternelle. Donc, cela passe au second plan, pour certains, c’est secondaire !

J’ai encore entendu dire récemment que la paternité est essentiellement sociale. Quelqu’un disait – vous allez voir comme l’argument est faussé – « Il paraît que 7 % des fils ne sont pas réellement les fils biologiques de leur père ». C’est donc que l’élément biologique n’est pas si important. Voilà la doxa actuelle.

Pierre Legendre, un auteur un peu connu, parle même de « filiation bouchère » pour la filiation biologique qui met en avant le corporel. Donc, dissociation dans les esprits entre la dimension sociale et la dimension corporelle.

J’ai entendu, dans une réunion parlementaire, il y a quelques années, Madame Nadine Morano qui, à l’époque, était député, dire : « Il faut séparer la dimension sociale et la dimension biologique de la parenté ».

Non seulement les accidents de la vie font parfois qu‘elles sont séparées, ça c’est bien entendu. Mais « il faut séparer », c’est le député qui parlait, la dimension biologique, la dimension sociale de la parenté.

D’où cela découle de nouvelles demandes ou de nouvelles pratiques. Donc ceci va induire une pratique comme la procréation assistée avec donneur extérieur : l’IAD (l’insémination artificielle avec donneur extérieur) si l’un des deux couples n’a pas de gamètes fécondes, on fera naturellement appel à des gamètes extérieurs : spermatozoïdes ou ovocytes et on dira : ce qui compte, c’est l’amour, c’est l’adoption. On entonnera le couplet. Il se trouve que de plus en plus de fils ou de filles nés par IAD protestent et demandent à connaître leur géniteur et disent qu’ils souffrent de ne pas connaître leur géniteur. J’y reviendrai.

Même demande pour les duos homosexuels. Donc femmes, bien entendu, avec insémination artificielle ou même, aux États-Unis, hommes. Donc avec l’IAD ou la gestation par autrui donc de plus en plus de duos homosexuels, aux États-Unis, donc, recourant à la GPA, la gestation par autrui, ou la mère institution plutôt, prétendent être des pères ou des mères.

Revendication chez nous à l’adoption, à l’adoption par des duos homosexuels, dont vous avez entendu parler, bien sûr.

Ce serait une manière de dissocier parentalité et engendrement.

De même, il y a la montée du thème de la « pluriparentalité ». Une sociologue qui a beaucoup de succès : Irène Terri par exemple, se fait depuis au moins dix ans ou quinze ans l’avocate de la pluriparentalité et dit que c’est simpliste de croire qu’un enfant a deux parents, il est bien plus riche de penser qu’il en a deux, trois… Vous savez qu’on demande un statut pour le beau-parent dans les familles recomposées. On dit que la famille recomposée est un nouveau modèle de famille, cela s’entend chaque semaine. C’est une façon donc de prendre acte de la dissociation.

Dissociation donc entre la dimension corporelle et la dimension sociale ou symbolique ou volontaire.

Retenez bien ce mot “dissociation”. Il est au cœur du débat.

Vous savez que l’esprit contemporain est très porté à la dissociation. D’ailleurs « ana-lyse » veut dire dissociation, comme vous le savez. Notre culture dissocie tous azimuts. On adore dissocier, en pensée et même en acte. Et donc, actuellement, il y a dissociation entre les différentes dimensions de la parenté. Comme le disait dans un colloque Aldo Naouri : « Aujourd’hui un enfant peut avoir été conçu par un homme. Il peu avoir reçu son nom d‘un deuxième. Il peut être élevé par un troisième pendant que sa mère vit avec un quatrième ». Si, entre temps, elle s’est séparée du troisième. C’est tout à fait vraisemblable. Donc cet enfant a quatre pères qui jouent une fonction paternelle ou vaguement paternelle dans sa vie.

La dissociation est possible. La question est : est-ce qu’elle est vraiment souhaitable ?

Et vous devinez que ma réponse est : non ! Je pense que la dissociation n’est pas souhaitable pour trois types de raisons.

La première raison est que la dissociation introduit un type de discontinuité dans la vie de l’enfant.

Ce qu’il faut dire aux situations que j‘ai évoquées tout à l’heure, d’homoparentalité ou de monoparentalité ou d’adoption tous azimuts, c’est que chaque dissociation entre la dimension de la parenté introduit une discontinuité dans la vie de l’enfant. Le couple éducateur ne sera pas le couple géniteur, éventuellement ne sera pas le modèle du couple sexué du couple géniteur. Discontinuité dans la vie de l’enfant.

Une chose est de faire face aux accidents de la vie –un enfant peut être privé d‘un père ou d’une mère suite aux accidents de la vie, une autre est de l’instituer, d’instituer cette privation. Instituer dans la loi, dans le droit, qu’un enfant serait privé de père ou d’une mère ou de ce bien élémentaire qu’est la différence sexuelle entre ses parents.

Donc, discontinuité dans la vie de l’enfant et nous savons que cette discontinuité est source de difficultés, nous le savons par expérience. Un exemple : l‘adoption. L’adoption est admirable mais nous savons qu’elle n’est pas un long fleuve tranquille, qu’elle est une aventure, qu’il y a beaucoup de difficultés dans le parcours des adoptions parce que parfois parce que l’enfant doit vaincre, doit dépasser, doit assumer une discontinuité. Même chose pour l’accouchement sous X

Donc, premièrement, dissociation implique discontinuité.

Deuxième raison, beaucoup plus positive, c’est le bienfait de leur unité, le bienfait de l’unité entre ces trois dimensions de la filiation, de leur vivante unité. Les bienfaits donc de l’unité du charnel, de l’affectif et du symbolique ou du social, du juridique.

Ces trois dimensions s’enrichissent mutuellement. Il est évident que le charnel et l’affectif s’enrichissent, mais l’homme dont je suis issu, issu de deux corps, l’importance du contact charnel entre parents et enfants, pas seulement avec la mère mais aussi avec le père. L’importance du corps dans la filiation. Le corps qui est en lien avec l’affection et avec le symbolique, avec la nomination, les bienfaits de l’incarnation, de l’unité vivante, au quotidien, de ces trois dimensions.

Certes, la conception n’est pas tout. L’engendrement corporel n’est pas tout, mais il n’est pas rien. Ce n’est pas une donnée secondaire. Que la vie d’un homme ou d’une femme soit passée par le corps d’un autre, de deux autres, c’est impressionnant ! C’est même émouvant. C’est même bouleversant que la vie soit passée par un corps, par deux autres réunis.

Vu du côté du père, cela donne cette exclamation étonnante de Paul Claudel dans le Magnificat ; les cinq grandes odes. Je le cite au début de Passeurs de vie. Après son premier enfant : « Désormais, entre les hommes et moi, il y a cela de changé que je suis père de l’un d’eux ». Cela modifie sa relation à l’humanité car l’origine de l’un – en l’occurrence une fille, Marie – est passée par lui.

Donc, c’est bien ce qui est en jeu dans la dimension corporelle, charnelle. Vous remarquez que je dis “charnel” et pas “biologique”. Quel dommage que l’on se limite souvent au mot “biologique” ! Le biologique relève de l’objectivité, de processus que l’on peut voir sous le microscope, que l’on peut analyser dans un laboratoire, de la science objective. Le biologique est anonyme. Ce que je vois dans le microscope est anonyme. Ce sont des processus. Tandis que la chair est personnelle. Elle est éminemment personnelle. Quoi de plus personnel que la chair ? La chair, c’est le corps vécu de l’intérieur. C’est la capacité de sentir. C’est le lieu où la vie se donne, se révèle à elle-même. Michel Henry a parlé comme nul autre de la phénoménologie de la chair comme lieu d’affection, d’auto-donation, d’auto-révélation de la vie en moi.

Et donc, c’est bien ce qui est en jeu dans la chair : la relation à l’origine. Ce qui est en jeu également dans la parenté.

Certes, l’adoption peut relayer l’origine et vous connaissez des enfants adoptifs qui grandissent bien et si parmi vous il y a des enfants adoptifs ou des parents adoptifs, bien sûr que l’adoption peut relayer l’origine, mais elle ne l’efface pas ; elle ne se substitue pas à elle. Et l’adoption heureuse, c’est quand l’origine garde sa place, qu’elle ne se substitue pas à elle, quand elle peut être nommée, quand il y a une place vide au moins, pour cette relation à l’origine. Donc, elle relaye l’origine, mais elle ne l’efface pas.

Les difficultés liées à l’IAD, disais-je en commençant, sont significatives.

Actuellement, il y a le débat sur la signification ou non du donneur de sperme ou d’ovocyte. Vous savez que la France a choisi l’anonymat. Mais a paru, il y a environ six mois, un livre très intéressant de Arthur Kermalvesen – un nom bien breton – né de spermatozoïdes inconnus. Et donc cet homme encore jeune, que j’ai rencontré depuis, témoigne de sa souffrance de ne pas connaître son géniteur. Donc, je cite quelques phrases que j’ai relevées : « 50 % de on corps venait d’une origine inconnue ». Quand il se regarde dans la glace, il se demande d’où vient tel trait. Tel trait, il le reconnaît comme venant de sa mère ou de sa famille maternelle et puis des traits inconnus eh bien viennent de l’inconnu.

« Papa et Maman n’avaient pas pris conscience que le sperme, c’est du vivant ». Derrière le sperme, il y a un corps, un corps humain, il y a quelqu’un. « Le don des gamètes n’est pas un simple don de cellules biologiques, un don de matière, de molécules biologiques ». Le gamète vient d’un corps. Derrière le gamète, il y a quelqu’un. « Qu’on le veuille ou non, le gamète transmet son hérédité ». Ce n’est quand même pas rien, l’hérédité ! « Je demande à lever l’anonymat afin de reconstituer les dernières pièces du puzzle de mon hérédité ».

Donc le débat prend de plus en plus d’importance, comme vous le savez, et 14 pays, en Europe et au-delà, ont déjà modifié leur législation et ont déjà levé l’anonymat du don de sperme : l’Allemagne, la Suisse, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Suède…

Je ne dis pas que c’est la panacée. Je ne pense pas que cela résolve tout. Cela crée des problèmes considérables, notamment une chute drastique du nombre de donneurs – ce qui n’est pas étonnant… – et puis le retour à la pratique du secret : les parents ne veulent pas qu’on connaisse le nom du donneur. On garde le secret. On ne dit pas que l’enfant a été conçu par IAD. Donc, il y a des contre-effets. Je ne dis pas que c’est la panacée. Ce que je relève surtout, c’est que le problème est insoluble. Ce qui m’intéresse, c’est l’insolubilité même du problème. Je ne dis pas l’indissolubilité, mais l’insolubilité, c’est-à-dire le fait qu’il soit insoluble. Je ne vois pas de solution.

En tout cas, connaître le géniteur ne résout pas tout. C’est encore un argument que je vais vous dire, mais quand un enfant rencontre son géniteur, c’est généralement décevant. Ce n’est tout de même pas décevant de rencontrer ¼ d’heure, 1 heure… Seulement, cela ne vaut pas une relation vivante. C’est souvent décevant. Souvent, ils n’ont rien à se dire.

Donc, je pense qu’il y a là une question sans réponse, une question insoluble et qui est révélatrice par son insolubilité même, révélatrice du fait que le gamète n’est pas que de la matière, que la dissociation crée des difficultés insolubles.

Le Comité Consultatif National d’Éthique s’est penché sur la question dans son avis 90, il y a sept/huit ans, où il a pointé ce problème de la dissociation. Il écrivait ceci : « La dissociation volontaire des dimensions biologiques et sociales de la filiation (donc dissociation volontaire, voyez) ne doit pas masquer que l’enfant, lui, hérite de fait de ces deux dimensions et de toute l’histoire qui a abouti à sa conception dans une unique filiation ».

Donc le débat sur la cohérence de la filiation me paraît très important. Et dans les débats de bioéthique qui commencent – je l’ai appris encore hier – je plaide beaucoup pour que la cohérence de la filiation reste très important. Justement, donc, c’est le troisième argument – donc, le premier était l’effet de la discontinuité, le second les bienfaits de la cohérence – c’est les bienfaits d’une généalogie claire et lisible.

Je disais en commençant que nous sommes dans une tradition de double lignée, généalogie cognatique à double lignée, ce qui ne manque pas de sens puisque nous sommes nés de deux corps.

Imaginons la lignée de ces enfants qui seraient issus, par des moyens très compliqués, et par des procréations assistées, et compliquée par la gestation par autrui…

On me racontait récemment l’histoire – ce sont des amis proches, de Paris qui ont un fils homosexuel, qui vit en duo homosexuel. C’est un peu cru comme histoire, mais enfin, voilà. Donc, ils ont voulu avoir un enfant “ensemble”, ces deux hommes. Ils ont mélangé leurs spermes, les ont envoyés aux USA pour féconder une mère de substitution, une mère porteuse. L’enfant reviendra, on fera semblant de croire qu’on ne sait pas de qui il est… Vous devinez la suite. Quelle sera la généalogie d’un tel enfant ?

Et je lisais récemment qu’aux USA, une agence spécialisée dans la gestation pour autrui, la plus importante d’ailleurs : 80 % de ses clients étaient des duos homosexuels.

Donc demandons-nous quelle serait la généalogie de ces enfants. Dans un débat que j’avais avec Serge Hefez, il y a quelques années, à propos de ces nouvelles demandes, d’un coup il relativisait beaucoup la dimension biologique, il insistait beaucoup sur la dimension relationnelle. À la fin du débat, j’en suis venu à dire : au fond, que faire de la naissance ? On voudrait construire des hypothèses, des scénarios qui correspondent aux désirs des adultes. Deux hommes, deux femmes, un couple stérile veulent à tout prix avoir un enfant. Mais l’enfant va naître. Donc cette naissance est une donnée réelle, issue de deux corps. Que faire de cette naissance ? Est-elle signifiante ? Ou la naissance est-elle une sorte de résidu bien embêtant ? On aimerait soumettre entièrement l’humain à notre volonté et la naissance a ses propres contraintes, limites, exigences. Et si la naissance est ennuyeuse, c’est la nature qui l’est aussi. Lorsque la naissance est gênante, c’est la nature qui est gênante. Et vous savez que “nature” et “naissance”, c’est la même étymologie. Vous savez tous que “nature” vient de naturus qui veut dire : qui va naître, qui doit naître. Donc, c’est la relation avec la nature qui est en cause dans la relation à la naissance.

Actuellement, il y a tout un courant de pensée anti-naturaliste : tout serait dans la culture ou dans l’intelligence.

Deuxième point : la vie en ses commencements.

Le regard sur la vie en ses commencements est révélateur. Dis-moi comment tu perçois le commencement de la vie, je te dirai comment tu conçois l’humain. Il y a des enjeux anthropologiques et même ontologiques dans le regard que nous avons sur le commencement de la vie. Par commencement, j’entends bien sûr la vie de l’embryon et du fœtus, la vie avant la naissance.

Le regard que j’ai sur la vie avant la naissance est révélateur du regard que j’ai sur la vie après la naissance. Comme le disait Olivier de Dinechin, « les critères que vous prenez quant aux débuts de la vie, vous les prenez aussi pour les vies nées ». Si je pense que dans une vie née, ce qui est important, c’est uniquement l’intelligence, le QI, la pensée, les compétences, les carnets d’adresse, évidemment, je penserai que l’embryon, ce n’est pas grand-chose parce qu’il n’a rien de tout cela.

En revanche, considérer que l’embryon est déjà un être humain, à l’inverse, modifie le regard sur l’humain ou appelle un affinement du regard sur l’humain.

Le commencement n’est pas l’origine. Vous le savez, en philosophie, on distingue le commencement et l’origine. Le commencement est une notion chronologique : c’est le début. L’origine est une notion fondamentale, c’est la provenance, le principe. C’est la source, de orior, se lever. C’est “d’où se lève” orior, c’est l’Orient, l’origine.

Donc le commencement n’est pas l’origine, mais l’origine se donne à travers le commencement. Dans la tradition chrétienne, catholique, pour laquelle l’être humain est un, l’origine se donne à travers le commencement. Dès le commencement se donne l’origine qui continue à se donner encore après ! Aujourd’hui, maintenant, en chacun de nous. J’y reviendrai.

L’origine passe par le commencement.

Donc poser la question du commencement, c’est poser la question de l’origine ou de l’être, l’être même.

Demandez-vous où vous en êtes actuellement quant au statut de l’embryon. La question de l’embryon est presque une question tabou, prenons-en conscience. Un arrêt de la Cour des Droits de l’Homme, en 2004, suite à un arrêté cassant la décision de la cour de cassation : « Le point de départ de la vie relève de l’appréciation des États ». Et les États généralement, ne statuent pas eux-mêmes sur cette question. Et dans la culture actuelle, c’est un sujet presque tabou. Quand on le soulève, souvent on est mal reçu.

Vous savez donc qu’il y a trois positions en présence à propos de l’embryon. Il y a celle qui consiste à dire que c’est un simple conglomérat de cellules, donc on l’assimilent à une chose que l’on pourrait instrumentaliser comme une chose. Il y a la position du CCNE, du Comité National d’Éthique, dès 86 et depuis régulièrement rappelé encore récemment en 91 : personne humaine potentielle. Le CCNE déclarait en 86 dans texte consacré à cette question-là (avis n0 8) : « L’embryon humain, dès la fécondation, appartient à l’ordre de l’être et non de l’avoir, de la personne et non de la chose ou de l’animal ». Donc, vous voyez, il osait dire qu’il appartient à l’ordre de la personne et non de la chose ou de l’animal. « Il devrait être éthiquement considéré comme un sujet en puissance, une altérité dont on ne saurait disposer sans limites et dont la dignité impose des bornes au pouvoir ou à la maîtrise d’autrui ». Donc, sujet en puissance, personne en puissance, qui implique du respect.

On peut relever cette notion de “en puissance” qui a été souvent critiquée et qui est en effet un peu floue car, après tout, nous sommes tous en puissance. Le problème est de savoir s’il est aussi en acte. L’embryon est en effet en puissance mais cette affirmation a au moins le mérite de dire que ce n’est pas une chose. Et partout où je suis, y compris au CCNE, il y a un accord pour dire que l’embryon n’est pas une chose.

La position la plus radicale est bien sûr celle de l’Église catholique. Je rappelle quelques lignes essentielles de l’Encyclique Evangelium vitae, de 1995 : « Dès que l’ovule est fécondée, il se trouve inaugurée une vie qui n’est ni celle du père ni de la mère ». Donc une nouvelle vie est née qui n’est pas celle de la mère, qui n’est pas celle du père – qui peut le nier ? – mais d’un être humain qui se développe pour lui-même. Il ne sera jamais humain s’il ne se développe pas dès lors. Phrase tartulienne : « Comment pourrait-il devenir humain s’il ne l’est pas déjà ? C’est la science génétique de toujours. La science moderne apporte de précieuses confirmations : elle prouve que, dès le premier instant se trouve le programme de ce que sera ce vivant : une personne. Personne individuelle avec ses notes caractéristiques et déjà bien déterminées ». Plus loin : « Même si la présence d’une âme spirituelle ne peut être constatée par aucun moyen expérimental (et pour cause), les caractéristiques de l’embryon humain fournissent, dit le texte, une information précieuse pour discerner une présence personnelle de cette première apparition d’une vie humaine. Comment l’individu humain ne serait-il pas une personne humaine ? ».

Donc la position romaine, comme vous le savez, ne statue pas sur l’être de l’embryon. On ne statue pas sur l’être de l’embryon. On ne dit pas : il est une personne humaine mais : il doit être traité comme une personne.

Au passage, vous avez remarqué le défilé de cinq termes, depuis quelques minutes. Il y a le mot “être”, il y a le mot “vie”, il y a le mot “individu”, il y a le mot “sujet” et il y a le mot “personne”. Être, vie, individu, sujet, personne. Entre ces cinq notions, il y a une gradation, de plus en plus riche. Vous savez que certains ont tenté de fixer un seuil, un moment décisif où on passerait de l’individu à la personne, par exemple. Donc certains retiennent des seuils. Certains retiennent la nidation qui est très souvent retenue aujourd’hui, la division qui a lieu au 14e jour, le système nerveux central, la sensibilité, la viabilité. En fait tous s’accordent pour dire qu’aucun seuil n’est concluant, aucun seuil n’est vraiment persuasif, vraiment déterminant, tous le reconnaissent et donc ce qui domine c’est le continuum. Et donc le continuum, la continuité est difficile à penser. Bergson avait dit déjà que la pensée avait du mal à penser le mouvant, la continuité du mouvement. La pensée aime bien fixer des seuils : à partir de…

Et donc, puisqu’il y a continuum, deux positions en découlent : soit l’ontologie progressive : on dira que l’embryon est progressivement une personne et doit être respecté de plus en plus.L’ontologie progressive tente beaucoup plus d’esprits aujourd’hui, y compris nous-mêmes. Chacun pense qu’il faut beaucoup respecter à 8 mois qu’à 15 jours.

Mais la position catholique est beaucoup plus radicale : continuum signifie “respect dès le commencement”, puisqu’il y a continuité : respect total des commencements.

Ceux parmi vous qui ont l’esprit le plus critique ont pu remarquer que dans l’argumentation de l’Encyclique une fragilité, c’est la mise en avant du biologique et du génétique. L’argumentation repose presque exclusivement sur le biologique et le génétique, notamment les 3 milliards d’informations contenues dans chaque cellule ! C’est vrai que c’est impressionnant.

Mais vous savez que le génétique n’est pas tout, que le biologique n’est pas tout et il faut entendre les points de vue qui actuellement nous disent : il faut faire attention, le relationnel, cela compte aussi. L’enfant naît aussi de la relation avec sa mère. Il y a consentement de la mère. Il y a une relation extrêmement intime qui se passe entre la mère et l’enfant, donc prêtons aussi attention au relationnel.

Donc il faut compléter le biologique par le rationnel et le croyant, lui, ajoute une troisième dimension : le mystère. Le croyant affirme que l’être humain ne naît pas que de l’addition de processus biologiques, biochimiques, moléculaires plus le désir parental, la relation parentale, l’amour maternel.

Nous croyons qu’il y a un troisième terme, qui n’est pas un troisième terme d’ailleurs, qui ne fait pas nombre. Mais il y a une troisième instance, une origine première, qui n’est pas troisième, qui ne fait pas nombre avec les deux précédentes, qui leur est intime, qui est première : le mystère, le mystère de l’action créatrice de Dieu.

Trois dimensions intégrées, là encore le biologique, le relationnel qui n’est pas rien c’est vrai, le mystère.

Et là, je cite le psaume 139 qui sert de transition avec ce qui va suivre :

« C’est toi qui m’a formé les reins, qui m’a tissé au ventre de ma mère. Je te rends grâce pour tant de prodiges. Merveille que je suis ! Merveilles que tes œuvres ! Mon âme, tu la connaissais bien. Mes os n’étaient point cachés de toi quand je fus façonné dans le secret, brodé au fond de la terre. Mon embryon, tes yeux le voyaient. Sur ton livre ont été écrits tous les jours qui étaient fixés et chacun d’eux y figure ».

Donc, pour le croyant, l’enfant voit dès le sein de sa mère la présence du Créateur, l’action créatrice de Dieu.

La question sera : comment ne pas la penser de manière simpliste, magique, un Dieu interventionniste, qui bricolerait entre les molécules ? Non, non, non ! Comment penser, justement, cette initiative créatrice du Créateur, dès le sein de la mère.

Troisième point : être né de l’Origine

Donc l’attention au commencement nous rend sensibles au fait que l’origine nous échappe, que l’origine nous précède et même des non-croyants sont sensibles à cela.

Par exemple, je cite le très beau livre de Denis Marquet : Père. C’est un auteur littéraire qui part du regard sur l’enfant. Je pense en effet qu’il peut être bon de parler de l’embryon à partir de l’entant. On a affaire à un être personnel, spirituel.

Et pourquoi ne serait-il pas personnel, spirituel quinze jours avant ? et un mois avant ? et trois mois avant ?

Partir de l’enfant. Et Denis Marquet écrit ceci : « Dans les yeux d’un nouveau-né, si l’on sait voir, il est possible de lire l’infini. Le regard d’un nouveau-né est un vertigineux mystère ». Je pense partir de cela : le vertige du regard d’un nouveau-né.

Plus loin, il écrit : « Une chair d’humain ne sert qu’à tracer une ligne invisible qui relie la terre au ciel ». Donc, une chair d’humain suggère l’invisible : la ligne invisible qui relie la terre au ciel.

Et donc l’enfant n’est pas seulement le fruit de l’union de ses parents. Il n’est même pas tout à fait juste de dire que les parents soient à l’origine de l’enfant. Demandons-nous si les parents sont l’origine de leur enfant. Oui et non, vous le sentez bien. En un sens ils le sont parce que l’origine est passée par eux, mais ils ne sont pas l’origine. Le père ni la mère ne sont pas l’origine de leur enfant. Des auteurs comme Denis Vasse montrent qu’il y a des conséquences dramatiques quand un père ou une mère se prend pour l’origine de son enfant.

Mettre un enfant au monde, c’est le recevoir. Ce n’est pas le fabriquer. On ne fait pas un enfant, on ne fabrique pas un enfant, Dieu merci. C’est le recevoir, et le recevoir d’une mystérieuse origine.

Dire que l’enfant est “autre”, c’est le B A - BA de la parenté. Reconnaître qu’il est autre véritablement, absolument, c’est reconnaître que la source de sa vie est autre. Dire qu’il est “tiers”, c’est dire que l’origine de sa vie est tierce : un autre, ni “je” ni “tu”.

Donc certains laissent cette Origine innommée. Certains agnostiques disent : « L’origine nous échappe ».

Le propre du chrétien ou du juif, de celui qui hérite de la bible, de l’héritage biblique est d’oser nommer cette origine comme Père, la reconnaître comme père. Le père qui est dans le présent, qui non seulement qui a été père quand j’ai été conçu mais dont je reçois la vie aujourd’hui. Je suis en relation avec l’origine dans le présent, pas seulement il y a quarante, cinquante, soixante-dix ans. Chacun a l’expérience d’avoir reçu sa vie de l’Origine.

Il suffit de fermer les yeux, comme dit Michel Henry pour entendre en soi le bruit de sa naissance. Quand nous fermons les yeux, quand nous prions, quand nous nous recueillons, nous pouvons entendre en nous le bruit de notre naissance. Nous recevons la vie dans le présent. Nous ne l’avons pas seulement reçue il y a quarante ou cinquante ans.

Et donc, cette source inconnue - « Bien que sais-je que la source jaillit et fuit », dit Saint Jean de la Croix - dans la nuit, cette source inconnue nous osons la nommer “Père”.

Mais, comme le dit Paul Ricœur : nommer n’est pas se représenter. On ne se représente pas Dieu comme un père. Toute re-présentation du père comme un patriarche barbu, une sorte de Père Noël là-haut dans son nuage est idolâtrique. Ne pas se représenter Dieu comme masculin. Un livre paru il y a quelques années s’appelait : Dieu sans barbe. J’aurais aimé trouve ce titre. Dieu n’est pas masculin, il n’est pas viril. Donc, nommer Dieu comme “Père”, ce n’est pas se le représenter comme père.

Mais c’est faire l’expérience de la filiation, c’est se reconnaître comme fils. Et fils dans le Fils, dira Michel Henry. Nous nous reconnaissons davantage comme fils lorsque nous regardons le Fils, le premier vivant. Et, en tant que philosophe – je dis bien : en tant que philosophe – Michel Henry écrit ceci : « Le Père engendre éternellement le Fils, si nous entendons par là le premier vivant en qui nous sommes fils ou fille dans le Fils ».

Donc, nous faisons cette expérience que, comme il le dit, la vie est plus qu’une propriété du vivant. La vie ne peut venir que de la vie et nous nommons donc “Père” cette source.

Je vous signale qu’il y a une notion de plus apportée par l’héritage chrétien qui est celle de don. Or, le don de la vie n’est pas une émanation, une émanation immédiate. Nous ne coulons pas de la vie divine comme un fleuve coule de sa source.

La création, la filiation elle-même sont l’expression et le fruit d’un don. Qui dit don, dit acte. Qui dit acte dit donateur, et donateur séparé. Dans la tradition judéo-chrétienne nous sommes séparés de la source, de l’origine, Dieu est le Tout Autre. “Saint” veut dire “tout autre”.

La paternité biblique est une paternité d’alliance. C’est par alliance que Dieu nous donne sa vie. C’est par alliance que Dieu est père pour nous. C‘est au fond une paternité adoptive.

Et on peut citer des textes bibliques. Jérémie 3, Deutéronome 32 où l‘on voit donc Dieu adopter son peuple comme son Fils. « Tu m’appelleras “Mon père”, tu seras pour moi un fils ». Donc, il y a un pacte entre le Créateur et nous, ce n’est pas seulement une émanation.

Je terminerai par une question.

Irons-nous jusqu’à dire, avec Michel Henry : « Aucun homme n’est fils d’un homme et pas davantage d’une femme, mais seulement fils de Dieu » ?

À première vue, cette phrase peut séduire et dire : c’est vrai, un enfant n’est pas absolument fils d’un homme ou d’une femme, mais seulement de Dieu. Celui qui a une foi ardente et l’esprit pieux va se dire : oui, c’est vrai ! Je suis fondamentalement le fils de Dieu, pas le fils de monsieur Untel et de madame Untel.

Donc cette phrase peut séduire et elle a une part de vérité. Dans l’absolu, je crois que c’est vrai. Mais vous sentez bien que ceci peut être discutable. Ce qui est dommage c’est qu’on oppose, dans cette phrase, être fils d’un homme ou d’une femme ou être seulement fils de Dieu. Il oppose la naissance corporelle, charnelle dans ce monde-ci et la filiation divine. Ce en quoi il dépend d’une tradition : le gnosticisme qui oppose ce monde-ci au monde divin.

Donc nous pourrions opposer la filiation divine à la filiation humaine ; cela pourrait être tentant puisque la vie absolue vient de Dieu, mais le propre du christianisme est de ne pas les opposer. Nous n’opposons pas la vie divine et la vie humaine.

Et c’est le sens même de la vie humaine – j’y reviens – qui est en jeu.

La question est : est-ce que la naissance est importante, oui ou non ? La naissance charnelle du bébé qui est accouché par une maman et qui a été conçu par un homme et une femme. Et donc, si la naissance est importante, le corps des parents est important, les médiations par lesquelles passe l’éducation sont importantes, et la vie divine passe par les médiations. Il ne passe pas seulement par des médiations, il est aussi immédiat, mais il passe aussi beaucoup par des médiations charnelles de la filiation humaine

Entre la Vie au sens absolu et la vie corporelle sensible, il n’y a pas coïncidence, c‘est vrai. Michel Henry nous rappelle que la vie au sens absolu, n’est pas seulement la vie corporelle sensible. Donc, il n’y a pas coïncidence, mais il n’y a pas non plus dualité. Il n’y a pas non plus disjonction : d’un côté l’une, de l’autre côté l’autre. Le christianisme affirme leur unité.

Et l’unité – appelons-la biologique pour une fois – et la vie absolue n’est pas représentable, mais elle est expérimentée. Nous l’expérimentons. Nous recevons la vie absolue à travers la vie sensible et donc postulée par toute philosophie du corps vivant.

L’enjeu de la filiation, vous l’avez compris, est bien celui de l’unité du corporel et du spirituel.

S’il y a un moment où le spirituel et le corporel ne peuvent pas être dissociés c’est bien la naissance.

ÉCHANGE DE VUES

Nicolas Aumonier : Merci, cher Monsieur, pour votre communication qui stimule notre réflexion.

Je souhaiterais être à la limite de la provocation sur un point de votre dernière partie.

En prenant la paternité divine – adoptive, dites-vous - comme modèle de toute paternité, n’apportez-vous pas de l’eau au moulin de ceux qui estiment que la paternité biologique importe moins que la paternité adoptive ?

Xavier Lacroix : Certains ont dit que l’Église ou le christianisme avait contribué à disqualifier les pères ou, on pourrait dire, à disqualifier la dimension biologique, la paternité en rappelant que Dieu seul est père et “n’appelez personne sur terre, père, car vous n’avez qu’un père qui est aux Cieux”. Ce n’est pas de moi, c’est de Jésus.

Donc on a pu entendre aussi que l’on affaiblit les pères ou on peut dire en soulignant que cette paternité est adoptive, ce qui affaiblirait sa dimension biologique.

C’est une possibilité, c’est un risque, mais ce n’est pas du tout une fatalité parce que, pour ce qui est des pères humains, quand le père est lui-même fils et même reconnu comme fils, il est grandi. Un père qui reçoit de l’Origine, qui sait se situer comme fils – un père qui prie, par exemple – qui adore plus grand que lui, qui sait avoir affaire à plus grand que lui, il est lui-même grandi. Il n’est pas disqualifié, parce que la paternité, en profondeur, a besoin elle-même d’être réceptive à un don premier.

Et la culture de la paternité divine (si on peut parler ainsi) en Occident, a contribué à développer une paternité tout court.

L’image du père en Occident est une très belle histoire. Le livre de Jean Delumeau et autres le montre. On a dépassé le paterfamilias romain vers un père tendre, attentif, aimant. Dès le psaume 113 on peut lire : « Comme est la tendresse d’un père pour ses fils, tendre est le Seigneur pour qui le craint ».

Un auteur du Moyen-Age, Jean Benedetti, disait : si un père ne remplit pas ses devoirs envers ses enfants, il ne mérite plus d’être appelé “père”.

Donc, en Occident, nous avons une culture de la paternité qui a été inspirée, en fait, par le modèle divin. On enrichit le père humain quand on le reconnaît comme fils de Dieu et non pas comme autoproclamé comme le père de Franz Kafka qui se voulait la mesure de toute chose, autocrate. C’est une négation du père cela, en fait.

Pour la dimension adoptive, je reconnais que souligner exclusivement cela pourrait porter à cela.

J’ai dû être bref. En fait, si nous réfléchissons à la manière dont nous sommes enfants de Dieu, je crois que cela est pluridimensionnel. Par exemple, on dit couramment dans l’Église que l’on devient enfant de Dieu par le baptême. Ce n’est pas un dogme, mais c’est une vérité première de la foi chrétienne que l’on devient enfant de Dieu par le baptême. Et en même temps, nous croyons que nous recevons la vie de Dieu avec la naissance. Nous croyons en profondeur que naître, c’est recevoir l’Origine, cette même origine qu’on appelle : père.

Alors, est-ce que l’on reçoit la vie avec la naissance ou avec le baptême ? Ma réponse : les deux. Et donc, on pourrait dire que la relation au père divin est pluridimensionnelle comme la relation au père humain. Les trois dimensions : corporelle, symbolique et relationnelle, valent aussi pour la relation à Dieu. Nous recevons la vie divine avec le corps, en naissant. Tout humain est enfant de Dieu. Ni vous, ni moi ne croyons que seuls les chrétiens sont enfants de Dieu ! Et pourtant, on chante au baptême : « Tu es devenu enfant de Dieu. Alléluia ! ».

Nous recevons la vie sensible, la vie corporelle à la naissance, du Créateur. Nous recevons la vie chrétienne, la vie explicitement chrétienne, explicitement filiale avec le baptême, nous devenons explicitement chrétiens, nous avons une relation vivante de l’obéissance concrète à Dieu.

Tout cela pour vous dire que l’adoption n’exclut pas la dimension sensible, pas uniquement corporelle. La paternité divine n’est pas que adoptive. Ce serait trop rapide de le dire, vous avez raison. Elle est totale. Donc, elle concerne la vie en tant que telle et elle est symbolisée, explicitée par les sacrements, par le baptême, par la vie de l’Église.

Quand on dit : adoptive, cela veut dire qu’on suppose un “oui”. Même si nous croyons que Dieu donne la vie, la vie tout court, comme le dit Denis Vasse : « Devenir vivant suppose notre accord ».

Nous ne recevons pas l’origine comme nous recevons l’oxygène ou l’azote de l’air ; nous disons oui ou non. A chaque instant nous disons oui ou non à la vie.

Donc, quand on parle de Dieu adoptif, on ne veut pas faire l’apologie de la seule adoption. On veut souligner que, premièrement, cela passe par un don, un acte de don, acte de don du Créateur, Or, qui dit dondit acte. Il ne dit pas émanation. Et que, deuxièmement, à ce don correspond un “oui”, un acte aussi.

Francis Jacques : Monsieur Xavier Lacroix, j’ai particulièrement apprécié votre texte et je l’ai apprécié par rapport à d’autres voix sur le même thème, par exemple celle d’Axel Kahn qui dit qu’on peut être père ou mère par le cœur, par les désirs, par la transmission de valeurs sans avoir rien légué de ses gènes à ses enfants. Le texte que vous nous avez donné d’entendre lui répond. Et je me sens de votre côté. Je préfère votre texte au sien.

J’ai beaucoup apprécié votre refus de la dissociation. Je suis sensible à d’autres cas où il faut refuser la dissociation. Par exemple : l’identité. On veut toujours travailler avec une seule catégorie : tantôt c’est la différence, tantôt c’est l’identité, tantôt c’est la relation. Et pourquoi pas les trois ? Il n’est pas bon de dissocier ! Emmanuel Kant travaillait avec 12 catégories pour définir l’objectivité. Il ne les laisse pas dissociées, mais cherche et trouve le fil directeur, le Leitfaden.

Ma deuxième remarque concerne l’Origine. Ici je vais mettre un bémol, mais vous allez sûrement l’entendre. Origine, commencement, Création. Voilà trois termes, trois catégories qui travaillent en des types de textes différents. Il me semble qu’on a tout intérêt à les distinguer (non certes à les dissocier) avant d’œuvrer à leur convergence.

L’Origine plutôt dans le texte de la cosmologie scientifique. C’est dans un modèle d’évolution de l’univers que le Big Bang répond à la question catégoriale de l’origine : il correspond à une variation gigantesque de structure, température, densité dans un univers hyper¬concentré. Le modèle empirico-mathématique longtemps caché dans les équations de la relativité géné¬rale d’Einstein est maintenant convoqué par nos télescopes. Le Commencement se retrouve davantage dans la catégorie métaphysique de Commencement, notamment dans la Partie la plus métaphysique de la Somme de Thomas d’Aquin. Il faut que le temps existe pour qu’on puisse évoquer une chronologie. Enfin la Création qui relève du théologique et du texte religieux de la Genèse. Pour le savoir des experts, il existe un mur infranchissable au-delà de dix puissance moins quarante qui sépare le cosmologiste de la réalité originelle ; le temps du monde em¬pirique ne commence qu’avec le monde. Du même coup, le mystère religieux de la création est au moins préservé ainsi que sa certitude propre.

Considérant que la science est la mieux placée pour décider de ce qui existe, les contem¬porains abusés par la vulgarisation s’ima¬ginent que le discours cosmologique occupe un terrain naguère occupé par le discours religieux. Ou alors ils sont tentés d’identifier la singularité ini¬tiale du modèle standard avec le premier jour de la Genèse, l’état primor¬dial de l’énergie avec le fiat lux du récit biblique. Pourtant, l’interroga¬tion s’établit ici sur un autre pied et intègre d’autres aspects. Le dogme de la création ne nous renseigne pas sur l’his¬toire du monde, mais sur le rapport de Dieu et du monde. Il ne nous impose donc pas plus le décompte du temps de la rela¬tivité, en milliards d’années, que le décompte du premier chapitre de la Genèse en six jours. Je crois qu’il est important de rappeler la différence pour ne pas tomber dans un concordisme de mauvais aloi.

Ma troisième remarque concerne votre troisième partie à laquelle je souscris tout à fait. Comment confesser le Fils ? Je suis quant à moi très frappé par deux références majeures. D’abord la prière de Jésus, bien sûr, le Pater noster qui est un hymne à la filiation. C’est le rassemblement de tout l’être dans l’invocation du nom du Père, ce nom qui était peu utilisé par Israël. Ensuite et surtout par les mots du centurion à la mort de Jésus. Sa confession dit : « Vraiment cet homme était le fils de Dieu ». Le voyant expirer ainsi, le centurion, ce païen, lit sur la Croix du Christ, sur le Christ mort, sa filiation divine. N’est-il pas impression¬nant que ce ne soit pas le déchirement du voile du temple, l’obscurcissement, la venue des ténèbres qui ait marqué pour lui la reconnaissance du Fils, mais le moment même où il vient de rendre l’esprit, le moment de la mort du Fils ? En Marc 15 je découvre que l’œuvre de sollicitation paternelle et d’obéissance filiale vécue jusqu’au bout « arrive à sa perfection au moment de la mort de Jésus » (Ghislain Fafont). Disons que l’histoire comme aventure de la filiation va s’ouvrir à partir de la Résurrection, et ce sera la matrice et comme le modèle du temps humain. Quelque part au milieu des temps apparaît le mystère pascal qui donne le sens ultime de la filiation.

Xavier Lacroix : Je suis en plein accord avec ce que vous dites. Vous le menez plus loin, je vous remercie beaucoup.

Effectivement, dans la troisième partie, je distingue en fait trois moments. Dans l’euristique, dans la découverte, il y a le moment « origine ». Le temps où l’on découvre le principe, la source nous échappe, est invisible, nous précède. L’origine nous précède. Sagesse humaine. Un non-chrétien peut le dire.

Puis il y a le temps « création », la reconnaissance de Dieu comme Créateur. J’ai peu prononcé ce mot, mais j’aime beaucoup ce mot : création. Et même, je préfère parfois parler du Créateur plutôt que de Dieu. « Dieu » peut être un terme abstrait, Créateur, c’est concret. Il désigne un principe de nouveauté, qui suscite la vie et l’être, les tire du néant. C’est un acte de don aussi. Dieu suscite du nouveau.

Et puis il y a le terme de « père » ou de « paternité ». Le mot est d’origine familiale, d’origine humaine, mais il faut toute l’Ecriture ; il faut les 1700 pages de la Bible pour le prononcer en vérité.

Nous n’aurions pas su inventer tout seuls que Dieu est Père.

Déjà, dans l’Ancien Testament, Dieu est appelé Père. Il l’est assez peu de fois, en fait. Il est évident que c’est l’écoute du le Fils qui nous révèle que Dieu est Père. C’est la filiation, en fait, qui nous est révélée. Le Père, personne ne l’a jamais vu. Le Fils, il a été vu. Nous avons le témoignage du Fils.

Et je suis d’accord avec vous pour dire que c’est dans l’obéissance, l’obéissance la plus grande, la plus extrême de la Passion qu’Il se révèle absolument, totalement comme Fils. Le mystère de la Passion-Résurrection comme expression extrême de la filiation, c’est très profond. Je vous suis entièrement.

Et j’ajouterai pour terminer une phrase de l’évangile qui me parle beaucoup en ce moment – j’ai toujours une phrase de l’évangile qui m’habite, suite à ma prière –, c’est la phrase de Jean 4 : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé ». Donc je contemple ou j’écoute celui qui a dit : ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé. En méditant cette parole, j’entre consciemment dans le la vie filiale : l’obéissance consentie à la volonté du Père.

Bernard Vivier : Juste avant de me présenter, je voudrais vous dire que n’étant ni philosophe, ni médecin, ni juriste, ma question risque d’être bien petite. Je vous demanderais de l’accueillir avec indulgence.

Donc, je m’appelle Bernard Vivier et je suis fils de Edmond Vivier et de Arlette Capelin. En disant cela, je pose déjà un peu ma question.

Quand on est « fils de… » on a naturellement une fierté, une origine, un nomlié à une terre : celle de mon père est du Rouergue, celle de ma mère est du Bourbonnais.

Le nom, dans l’état-civil est finalement installé depuis peu de temps et on doit même à la Révolution française de l’avoir fixé de façon certaine.

Mais être « fils de » dans d’autres peuples a quelque chose d’important : être « fils de » fait partie de son nom. Et vous avez parlé tout à l’heure d’une généalogie claire et visible.

Tout récemment, les lois ont changé et le choix du nom a été considérablement élargi. Les parents peuvent choisir de donner le nom du père ou de la mère, ou du père et de la mère.

Or cette possibilité installée dans la loi ne semble pas avoir bouleversé, dans notre société, les habitudes. Cela dit, on voit bien les dérives et les troubles que cela peut provoquer.

Ma question est toute simple. Qu’est-ce qu’un philosophe peut dire à un législateur, aujourd’hui, sur cette pratique, sur ce nom qui n’est plus obligatoirement celui du père ?

Xavier Lacroix : Tout à fait, naître, c’est recevoir un nom et un prénom. J’ai peu travaillé le sens que cela a, mais j’ai quand même un peu réfléchi ou lu : c’est capital ! Un enfant sans prénom ni nom, c’est impensable. Imaginons un enfant sans prénom ni nom. Il lui manquerait vraiment une dimension d’humanité essentielle, une place unique.

Naître, c’est recevoir un prénom et un nom, les deux. Un nom qui est inscrit dans une lignée et puis le prénom qui est plus individuel, plus singulier. Le sociologue Luc Boltanski a montré que cela était reçu comme la reconnaissance de la singularité.

Ce qui naît hors langage, ce serait seulement un individu d’une espèce, comme on peut voir un chien de plus ou une souris de plus. On reconnaît un être dans sa singularité en lui donnant un nom et un prénom. Le prénom qui est lié à une histoire choisie, lui : un saint patron, une référence, un modèle... On a pu relever, dans l’esprit de ce que vous dites, que la relation au nom a changé depuis cinquante ou cent ans.

Dans une culture traditionnelle, mettons au XIXe siècle, le nom désignait surtout une lignée, un lignage. Derrière le nom on entendait “ben” ou “son”, on entendait : le fils de…

Actuellement, le nom est plus vu comme une sorte d’apanage personnel, de la propriété personnelle.

Mais la question que vous posez est de savoir si l‘on choisit le nom du père ou le nom de la mère.

Un article de Bruno Frappat était paru dans La Croix peu après cette mesure s’intitulait : « un repère se perd ». Et je fais partie de ceux qui ont pensé que cette mesure n’était pas une bonne chose parce qu’elle feint de croire en l’égalité de l’homme et de la femme.

Le rouleau compresseur de la légalité et de la discrimination est passé par là et on fait semblant de croire que l’homme et la femme étaient égaux devant la naissance, ce qui n’est pas le cas. Quelles que soient les lois, l’homme et la femme ne sont pas égaux devant la naissance. Et l’inégalité est plutôt au détriment de l’homme. Parce que la maternité est évidente, il est évident qui est la mère et aucun lien n’est aussi fort, il faut dire ce qui est, qu’entre une mère et son enfant. Donc la paternité pose d’un poids corporelle et affectif considérable. Et donc, jusqu’à maintenant, le fait que le père donne le nom rétablissait un certain équilibre.

La paternité est moins visible que la maternité.

Je commence par cela dans le chapitre 1 de mon livre Passeur de vie. La paternité, au fond, est invisible quand on y pense. Alors que la maternité est évidente. La grossesse est évidente, même plus l’accouchement. Donc, on compense cet invisible par la donation du nom, mesure symbolique. Ce qui est inscrit dans une lignée paternelle qui vient contrebalancer en un sens la filiation maternelle.

Donc, cette fausse symétrie, comme Bruno Frappat, je pensais qu’un repère se perd dans un moment où la paternité est la plus fragilisée. Peut-être qu’il y a deux cents ans, les mères étaient plus fragilisées que les pères, mais actuellement (je développe ça aussi), c’est l’inverse. Les femmes ont beaucoup plus de droits que les hommes, par rapport à la naissance, et notamment avant. Une femme peut priver un enfant de père ou un père son enfant, surtout hors mariage.

Donc, actuellement, il y a plutôt inégalité des hommes par rapport aux femmes dans ce domaine-là et donc cette mesure risquait d’en rajouter.

Alors, il se trouve que, comme vous l’avez suggéré, le bon sens équilibre les choses quand même parce que jusqu’à présent, on note qu’il y a eu peu d’incidences de cette règle et qu’une très grande majorité des couples continuent à donner le nom du père à leur enfant, comme si d’instinct, intuitivement, on sentait que le poids symbolique du nom compensait l’évidence charnelle de la maternité.

André Dembinski : Ma question est d’abord une réflexion. Tout à l’heure, quand vous avez dit : l’amour-création-alliance. Alliance par le biais de la création, mais je pense que peut-être on peut déjà dire que la création, c’est une alliance. Comment fait-on porter, dans le domaine de la naissance, une notion humaine avec une notion de vérité ? Création et vérité. S’approcher de Dieu par auto-protection, en s’approchant de la vérité de Dieu. Qu’en est-il de ce moment de création, de ce rapprochement avec la vérité absolue ?

Xavier Lacroix : Je ne suis pas sûr de répondre directement à votre question.

Une pensée que j’aime bien est que la création est le premier temps de l’alliance. C’est théologiquement très vrai. Création veut dire séparation dans la tradition judéo-chrétienne. Dieu crée une altérité. Dieu est « saint », signifie : Dieu est « autre », ce qui signifie que la création est autre aussi. Si Dieu est autre, nous sommes, nous aussi, autres que Dieu.

Donc création signifie séparation et séparation surmontée puisqu’il y a don de la vie. Ce don de la vie est donc un acte d’alliance. Vous savez que dans la Bible il y a plusieurs actes d’alliance : l’alliance avec Noé a précédé l’alliance avec Abraham, puis avec Moïse.

Voilà donc ma réponse : la création comme premier temps de l’alliance.

Henri Lafont : Je remercie vivement monsieur Xavier Lacroix de sa communication qui apporte une lumière renouvelée sur l’homme.

Le thème du cycle de cette année est : Qu’est-ce que l’homme ? Et il ne fait pas de doute que l’homme est composé d’un corps et d’une âme. Mais cela le définit-il suffisamment ? il me semble qu’on pourrait aussi mettre en lumière l’un des points communs à tous les hommes, celui d’être des fils, au point de définir l’homme comme étant un fils d’homme. Et il n’est pas courant de l’entendre ; vous l’avez évoqué et je vous en sais gré.

Vous avez insisté, à propos de la procréation, sur le processus de dissociation comme source de désordres. C’est vrai et il faut observer cependant que nombre de nos contemporains s’en félicitent et considèrent comme un progrès considérable d’avoir dissocié des liens fondamentaux de la nature humaine. La principale dissociation réalisée à notre époque technique a été consommée par la rupture du lien entre l’activité sexuelle et la procréation. La volonté de briser ce lien profond entre la vie sexuelle et la procréation, a permis de justifier la pilule. Puis on est passé à la fécondation in vitro, qui porte la dissociation à son comble, ce que vous avez relevé en montrant en particulier à quel point elle était dommageable lors de l’utilisation de gamètes étrangers au couple.

Il me semble qu’on devrait appliquer cette critique à la procréation médicalement assistée, sans apport de gamètes étrangers. En seriez-vous d’accord, considérant qu’il y a une continuité, avec une aggravation progressive, depuis l’introduction de la contraception, puis de l’insémination artificielle et de la procréation médicalement assistée sans apport puis avec apport de gamètes étrangers ? Bien entendu, je passe sur les autres conséquences de ces techniques.

Ne se pourrait-il qu’une réflexion sur la place des gamètes dans la procréation médicalement assistée soit approfondie, comme vous l’avez évoqué, peut-être sans insister. Reconnaître la particularité que sont ces cellules germinales qui, bien que n’étant pas des êtres humains, sont des cellules vivantes dotées du rôle particulièrement important, de transmettre un patrimoine en vue de la génération.

Jean-Paul Guitton : Je voulais tout d’abord faire une remarque sur l’intervention de Bernard Vivier à propos des nouvelles dispositions concernant le nom de famille.

La loi de 2002 permet en effet de choisir le nom de famille. Je suis beaucoup plus pessimiste que vous parce que cette loi n’a que sept ans : les effets s’en feront sentir à long terme. Je regarde les naissances dans ma commune, il y a quand même environ 10 % d’enfants qui se voient attribuer le nom double, ce qui paraît énorme, alors qu’il n’y avait au départ aucune demande sociale ! Les effets pernicieux se constateront à la deuxième ou troisième génération : dans vingt-cinq ans on commencera de mesurer les dégâts dans la société, quand les liens agnatiques ne seront plus portés par les patronymes.

Mais je voulais vous poser une question, à propos d’un terme que vous n’avez pas employé, celui de procréation. Est-ce que la procréation ne constituait pas un lien naturel entre vos deux premières parties et la troisième ? Et est-ce qu’il n’est pas très heureux qu’il y ait ce terme que personne ne conteste, apparemment, parce qu’il porte en lui des réponses implicites aux dissociations dont vous avez souligné tous les dégâts ?

Nicolas Aumonier : Je souhaiterais poursuivre en prolongeant la question d’Henri Lafont.

Vous avez parlé de ce qui n’était pas dissocié. Vous en avez fait l’éloge et je vous suis tout à fait.

Mais je voudrais, là encore, vous poser une question dans les coins.

Si nous sommes un jour en présence d’un transfert de noyau humain dans un ovocyte humain énucléé, à supposer que cet être puisse être viable, que dirons-nous qu’il est : un être humain abîmé, handicapé, exposé au vieillissement précoce de ses télomères ? Devons-nous considérer un tel être comme faisant partie de la filiation humaine, ou comme un être qui n’en fait pas partie ? Il me semble que, même abîmée, même travestie en chimère, la filiation humaine s’étend à de tels êtres, parce qu’ils sont issus d’une rencontre, celle d’un noyau et d’un cytoplasme, provenant de deux cellules différentes dont l’une au moins provient d’une cellule humaine. Mais ce qui est très problématique, c’est qu’il s’agit d’une filiation humaine qui n’a plus besoin d’un homme et d’une femme, ni même de parents. A voir les recherches actuelles et leur financement souvent militaire, certains ne cherchent-ils pas à réinventer Sparte pour envoyer au front des soldats sans famille ?

Xavier Lacroix : Je ne reviens pas sur votre propos sur le nom du père. Je suis d’accord, la question se pose, en effet.

Donc l’ancrage de la fécondité dans la sexualité.

J’ai peu insisté, effectivement, sur ce point que j’ai beaucoup développé par ailleurs. La notion de procréation est très belle puisque le pro-créateur est celui qui est en avant du créateur, qui est entre le créateur, mais qui n’est pas lui-même le créateur.

C’est très beau, cette notion de procréateur se distinguant bien du créateur. Ce n’est pas nous qui faisons les enfants. Comme disait Madame Dolto : les adultes croient qu’ils font des enfants, mais heureusement, les enfants ne se laissent pas faire !

Donc procréateur est un très beau terme, c’est entre l’enfant et le créateur. Médiateur de l’acte créateur mais pas auteur de l’acte créateur lui-même. Alors, effectivement, je pense qu’il est important de souligner aujourd’hui la continuité entre sexualité et procréation, continuité au moins de sens et même effective quand il y a procréation.

On peut oser dire et enseigner, je l’enseigne même devant des jeunes, qu’il y a continuité de sens entre sexualité et procréation.

Et c’est là qu’on peut distinguer « actes » et « mentalité ». La régulation des naissances, la maîtrise de la conception ou même si l’on veut la contraception dissocient deux actes : l’acte d’union et l’acte de procréation. Une situation bien légitime : si l’on veut une paternité et une maternité responsables, il faut maîtriser.

Le problème est plutôt la mentalité contraceptive qui divise non seulement deux actes, mais deux significations. Actuellement dans les esprits, la mentalité sexualité et la mentalité procréation sont de plus en plus divisées. On pense l’une sans l’autre. On ne peut parler pendant deux heures de la sexualité sans parler de la fécondité ou en en parlant que comme d’un inconvénient, d’un accident à éviter.

Donc, on pense l’une sans l’autre et inversement, on va penser la fécondité ou la procréation hors sexualité. C’est là que je retrouve ma distinction « actes » et « mentalité ».

Il y a quelques temps, Maurice Godelier, anthropologue connu, déclarait à propos des revendications homosexuelles : « désormais, la sexualité n’est plus indispensable à la procréation ». Dans mon livre De chair et de parole je commente cette phrase. Il part du fait que les PMA existent et il en induit qu elle n’est plus indispensable : on peut procréer maintenant sans sexualité. Donc on en fait une norme, une nouvelle norme. Et certains ont dans la tête, dans la mentalité que désormais la procréation est déconnectée de la sexualité.

À ce moment-là, cela devient grave : la procréation devient un acte technique et donc elle est dissociée de cet accueil de la vie qui a lieu dans la sexualité. Et donc c’est là que l’on peut distinguer le recours aux PMA comme palliatif onéreux, aléatoire et pénible aux PMA comme nouveaux modèles de fécondité. Et donc, en ce moment, nous sommes un peu entre les deux. En train de passer de l’un à l’autre.

Pour répondre précisément à votre question, je distingue PMA et insémination artificielle avec donneur, l’IAD. J’ai posé le problème de l’IAD, mais il faut savoir que le nombre est relativement limité puisque c’est à peine 6 % des PMA qui passent par un donneur extérieur. Donc, 94 % sont au sein du couple.

L’insémination artificielle, quand elle a lieu au sein du couple, je reconnais qu’il y a un inconvénient, une limite, qu’il y a un problème qui tient essentiellement à l’objectivation de la procréation. Le lieu de la procréation devient la paillasse de laboratoire, est objectivé, et donc est moins garanti le respect du mystère de la naissance.

Mais je suis de ceux qui disent : si c’est au sein du couple, cet inconvénient n’est pas gravissime, il peut être accepté au profit d’un bien grand qui est la naissance. Donc, quand c’est au sein du couple, je pense qu’il n’y a pas un problème moral majeur. Il y a un problème mineur, un problème moral possible, mais pas majeur sauf que, telle qu’elle est pratiquée actuellement en France, elle implique la suppression d’embryons. Telle qu’elle est pratiquée en France, elle est liée aux embryons sur numéraires puisque l’on féconde plusieurs ovocytes, donc on se prépare aux embryons surnuméraires et puis on va congeler et actuellement en France, nous avons 170 000 embryons congelés.

Donc déjà la congélation pose question et puis, ces embryons, que vont-ils devenir ? Leur avenir est absolument incertain et ils ont de fortes chances d’être détruits.

Donc dans les PMA, ce qui pose le plus de problème, à part le don de gamètes extérieurs, c’est la pratique des embryons surnuméraires qui implique tant de destructions d’embryons et qui est à l’origine d’autres questions. Après, si on se pose des questions sur l’expérimentation, c’est parce qu’ils existent, ces embryons.

Il y a deux pays voisins : l’Allemagne et l’Italie, où l’embryon surnuméraire est interdit, où on ne procède à la fécondation que d’un seul ovocyte. Le problème est déjà moins grave.

Pour le clonage, je dirai qu’il y a une filiation amputée. On priverait l’enfant d’avance d’une dimension importante de sa filiation : le fait d’être biparental, bilinéaire. L’être humain est ainsi fait que l’être humain pourrait se développer par des relations saines. Mais il y a une grave amputation au départ. Et pour répondre aussi, vous savez qu’en France, ce n’est pas à l’ordre du jour. Il y a une sorte de consensus très général contre une telle pratique

Séance du 5 février 2009

 
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