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Famille et société
20 octobre 2011
par Dominique FOLSCHEID

Professeur de Philosophie à l’Université de Marne la Vallée


Le mot même de « famille » a-t-il encore un sens, alors qu’on s’acharne à faire de « la » famille un simple « modèle » culturel parmi d’autres, dépassé par d’autres, et non plus la cellule de base de la société ? Pourtant on aurait tort de parler de crise de la famille, qui jouit d’une étonnante solidité intrinsèque dans sa nature même. Ce sont plutôt ses bases qui vacillent, à cause du consumérisme ambiant, d’une sexualité en crise, d’un nihilisme de fond.

Le Président : nous avons, cette année, choisi le thème de « la famille » qui peut sembler avoir déjà été largement traité, c’est vrai. Mais il est vrai aussi que « la famille » est une question assez récurrente et tout le monde en parle.

Nous avons choisi ce sujet parce qu’il est fondamental dans notre société et qu’il y a toujours beaucoup de choses à dire. Nous essayerons de le faire, non pas en cherchant systématiquement à faire du neuf là où il n’y a pas à en faire parce que les fondamentaux restent toujours les mêmes et que nous ne souhaitons pas nous inscrire dans une perspective relativiste. En revanche, notre Académie, si elle veut vraiment donner toute sa mesure se doit, non seulement d’approfondir des sujets trop souvent banalisés, mais aussi s’attacher à mieux les présenter en renouvelant la réflexion sur la meilleure façon d’en parler. Pour entrer rapidement dans le vif du sujet, pour introduire notre réflexion, il m’appartient de vous présenter notre intervenant de ce soir, Dominique Folcheid qui est déjà intervenu, il y a quelques années, lorsque nous avons travaillé sur « la transgression ».

Je soulignais à cette époque que « spéculation et vie réelle ne doivent pas être séparées si nous voulons que la philosophie ait un sens ». Il me semble que cette remarque correspond bien à la personnalité que nous accueillons ce soir, tant il est vrai qu’elle a sans cesse contribué à ce que justement la philosophie ait un sens. Cher Dominique Folcheid , nous avons la chance de pouvoir vous écouter, réfléchir grâce à vous ou avec vous, c’est-à-dire avec un philosophe contemporain dont l’érudition est immense et qui a su constater que métaphysique et existence sont liées nécessairement. Toute votre carrière illustre abondamment tout cela.

Dois-je rappeler que vous avez commencé comme beaucoup d’entre nous, du moins de ceux qui embrassent la carrière universitaire, par être professeur de classes préparatoires en Lettres Supérieures puis en Prépas scientifiques, aux lycées La Bruyère à Versailles puis Victor Duruy et Janson de Sailly à Paris ? L’ancien de ce dernier établissement a plaisir à souligner cela... Ensuite, vous avez soutenu, à l’Université Paris IV-Sorbonne, une thèse de doctorat sur « L’esprit de l’athéisme et son destin ». Vous devenez alors professeur de philosophie générale à l’Université de Rennes 1 puis à celle de Marnela- Vallée devenue je crois aujourd’hui Université Paris-Est.

C’est dans le cadre de vos fonctions universitaires que vous avez développé toutes ces réflexions, tout cet intérêt pour l’éthique et la politique.

C’est ainsi en particulier que vous avez établi puis développé, et lorsque nous nous sommes rencontrés très récemment j’ai apprécié combien pour vous c’était presque le plus important, un partenariat avec le Centre de formation du personnel hospitalier de l’Assistance publique- Hôpitaux de Paris dans le cadre duquel vous avez fondé un enseignement de philosophique pratique destiné aux personnels de santé.

Vous avez également créé un DESS à l’époque, un Master aujourd’hui, d’éthique médicale et hospitalière qui débouche pour un nombre substantiel de médecins et autres responsables de la santé sur un doctorat de philosophie pratique. Cela illustre bien ce que je disais en introduction. Vos principaux thèmes de recherche portent sur “Éthique de la médecine et des soins”, “Médecine moderne et médecine traditionnelle africaine”, “Anthropologie philosophique”, “Problèmes de la sexualité contemporaine”, “Philosophie de la religion”.

Je n’ai retenu, vous m’en excuserez, que deux titres parmi les nombreux ouvrages dont vos êtes l’auteur. Ils permettent déjà de bien illustrer vos perspectives de recherche.

Je citerai d’abord L’Esprit de l’athéisme et son destin, un ouvrage majeur en relation évidemment avec votre thèse de doctorat. Vous vous y interrogez sur la signification réelle de l’athéisme, sa logique propre, sur l’esprit de l’athéisme qui est son identité, sa forme ou sa logique.

L’autre ouvrage que je pensais devoir signaler, c’est Sexe mécanique, la crise contemporaine de la sexualité, paru en 2002. Dans cet ouvrage, vous montrez que le sexuel tente aujourd’hui à se réduire à une activité qui ne retient que les corps, sans nom, sans visage, et qui exclut l’amour. Nous vivons à la fois une ère de désir extrême et, paradoxalement, une situation de grande misère due au fait que le désir se présente actuellement comme un besoin naturel, devant être à tout prix satisfait sous peine d’entraîner un manque insupportable.

Tout cela, qu’il s’agisse de l’athéisme ou de ces questions liées à la sexualité, nous ramène à la famille parce que finalement c’est au sein de cette dernière d’abord que ces questions se posent. Et c’est pourquoi nous avons fait appel à vous. Nous avions déjà fait appel à vous, je l’ai rappelé tout à l’heure, et nous aurions pu déjà le refaire.

L’année précédente nous avions réfléchi à “un monde sans Dieu” et à ce propos aussi vous avez évidemment des choses à nous dire.

« Jamais deux sans trois » : ce n’est que la deuxième fois que vous intervenez, ce n’est sans doute pas la dernière ! Dès maintenant, c’est avec grand plaisir que je vous accueille et qu’avec impatience nous souhaitons vous entendre.

Dominique Folscheid : Effectivement, nous allons replonger ensemble… Je vais peut-être en surprendre d’aucuns au passage, mais il faut par moments être surpris. Pour commencer, j’utiliserai une métaphore pour rendre compte de cette espèce de « marronnier » — comme on dit dans le journalisme — qu’est la question de la famille, puisqu’elle remonte au moins à Adam et Ève. Je dirai qu’il faudrait peut-être comparer aujourd’hui la famille au Bel Espoir, le bateau du Père Jaouen, qui est un vieux bateau construit, il y a plus d’un demi-siècle, mais dont il a fallu changer tous les bordés, c’est-à-dire toutes les planches recouvrant l’ossature, de façon à reconstituer le même bateau. J’ai bien l’impression que tel est le cas de la famille. Elle demeure la même en son essence, et pourtant nous sommes frappés par bien des différences, dont nous ne savons pas trop quoi faire.

Le titre de cette intervention est en lui-même problématique : « la » famille, mais quelle famille ?, puisqu’il s’avère que le singulier ne s’impose plus. Est-elle une chance pour la société ? Les contempteurs de « la » famille y voient au contraire l’un des derniers verrous à faire sauter pour déboucher sur un nouveau type de société. Ceci alors que les témoignages s’accumulent pour démontrer que la décomposition de la famille est la malchance des enfants et des jeunes.

Ce défi lancé à la famille telle que nous la comprenons, il est évident aujourd’hui. Vous avez dû remarquer, par exemple, que tous les candidats à la présidentielle étaient prêts à accueillir le mariage homosexuel sans faire de chichis, en se disant que quelques milliers de voix en plus, cela ne ferait pas mal par où ça passe. Certes, c’est un peu l’écume des choses, mais si l’on entre à l’intérieur, on s’aperçoit vite que nous sommes sans doute parvenus à un moment crucial, où l’on est vraiment en mesure de voir ce qu’est réellement le noyau dur de la famille.

La première partie de mon exposé vous paraîtra, avouons-le, plutôt pessimiste. Mais qu’est-ce qu’un pessimiste ? Il paraît, si l’on en croit une découverte récente, que les optimistes souffriraient d’anomalies au niveau du lobe frontal… Pour le pessimiste raisonnable, c’est encourageant ! Plus sérieusement, je veux dire que les multiples critiques adressées à la famille nous permettent d’atteindre ce quelque chose que j’appelle son « noyau dur », alors que naguère encore il relevait de l’évidence. Et autour de ce noyau il y avait également quantité de choses qui relevaient tellement de l’évidence que nous n’y prêtions pas attention.

Autrement dit, si la famille est aujourd’hui en crise, si elle fait l’objet d’assauts divers et variés, c’est pour nous une excellente occasion de revenir à l’essentiel en écartant le rideau des évidences. S’il faut peindre la situation actuelle au noir pour aboutir à un travail au pochoir, nous verrons apparaître par différence la figure authentique de la famille. C’est en examinant de près ce qu’on risque de perdre que l’on prend conscience de son importance.

La famille : un lieu de crise par excellence Cela ne veut pas dire que la crise de la famille que nous vivons aujourd’hui est nouvelle en tant que crise. Au contraire, dès qu’il y a eu famille, il y a eu crise. Pourquoi ? Parce que la famille est un haut lieu de crise, de par sa constitution même. En effet, elle est essentiellement faite de liens, de noeuds, la plupart inscrits dans la chair, ce qui rend ses divisions douloureuses, tragiques, violentes, parfois sanglantes. Elle unit de la manière la plus intense qui soit le naturel et l’humain, conjugue le corps organique, objectif (en allemand il se dit Körper) et le corps propre, subjectif, qui est la chair (Leib). Ces sources de conflit existent en amont, avant même qu’une famille soit constituée, avec les tensions suscitées par les projets d’alliance (pensons à Roméo et Juliette, qui illustrent le conflit entre l’amour et les intérêts familiaux). Une fois constituée, elle est le lieu des pires déchirements : celui de la rupture, de la trahison, du parricide, du matricide, de l’inceste, des cadavres dans le placard qui viennent empoisonner des générations d’innocents. Autant de drames que nous ne constatons pas chez les animaux… Autant d’horreurs possibles qui ont fait penser à certains que si l’on supprimait la famille, on supprimerait en même temps tous ces méfaits. Rien qu’en abolissant le mariage, on abolirait aussi le divorce (ce qui est d’ailleurs plus ou moins en train de se faire…). Mais pour aboutir à quoi ? Les utopies et les anti-utopies nous le disent : un monde sans familles serait un monde totalitaire et inhumain, un monde fait d’individus isolés et en même temps massifiés, des nomades sexuels qui devraient confier la procréation à des usines de production de nouveaux êtres, élevés en batterie et éduqués par l’État. C’est ce que nous montre Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

L’avantage, si l’on peut dire, est que l’on obtiendra ainsi une société d’ordre où, comme le dit Huxley, on cessera de mettre des chevilles rondes dans des trous carrés. On aura des chevilles carrées dans des trous carrés et des chevilles rondes dans des trous ronds.

Il ne manque pas d’utopistes pour envisager des systèmes de ce genre. Le mouvement « Baba cool » n’en était pas si loin, des expériences de vie collective en vase clos ont eu lieu récemment en Amérique, mais on sait que tous ont mal fini, parce que le partage équitable des femmes (je parle du point de vue des hommes) suscite forcément des sentiments de rivalité trop violents pour être ignorés. Ou alors il faut faire comme Charles Fourier : organiser méthodiquement la répartition, ce qu’il faisait en prévoyant des partouzes pour les ouvriers sortant de l’usine en fin de journée. Les plus belles femmes devaient « tourner » (déjà les tournantes !). On trouve chez Houellebecq des idées de ce genre…

Mais si la famille recèle un fort potentiel de crise, il faut maintenant ajouter que chaque type de famille privilégie certaines formes particulières de crise. Je ne veux pas dire par là que la famille n’est qu’un sous-produit historique et social, variable à l’infini, donc sans aucune réalité substantielle. Mais il faut reconnaître qu’il y a une histoire de la famille, qu’elle existe selon les temps et les lieux sous des formes particulières, sur lesquelles la culture et la religion pèsent d’un poids déterminant. Cela n’empêche pas l’existence d’éléments permanents qui permettent de dire qu’en dépit de la diversité, on a bien affaire à la famille. Mais il convient d’avoir tout cela à l’esprit pour ne pas dire de bêtises. Et sur ce point, il faut reconnaître que trop de défenseurs de la famille ne sont pas à la hauteur de la situation.

Pourquoi ? Parce qu’ils confondent l’essence et les accidents, croient que l’universel doit être général et uniforme alors qu’il ne peut exister que sous des formes particulières. C’est exactement le cas de la pudeur, qui est une vertu partagée par toute l’humanité, mais qui se manifeste à travers des codes vestimentaires tellement différents et variés qu’on peut avoir du mal à la repérer. Une anecdote bien connue nous le rappelle : quand les premiers explorateurs ont débarqué en Amérique, ils ont vu des Indiennes sans soutien-gorge. Criant à l’impudeur, ils ont voulu les revêtir d’espèces de chemises de nuit, comme pour leur dire « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Elles ont hurlé au viol et à l’impudeur ! L’exemple de l’Iran actuel le confirme : le voile est requis pour les femmes, mais un mère iranienne peut allaiter son bébé en public sans choquer personne. Le sein lui-même est donc tantôt érotisé, tantôt pas.

Tout cela prouve qu’il n’est pas possible de séparer la famille de la société qui l’englobe. Quand il y a crise dans la famille, il faut toujours penser en même temps qu’il y a crise dans la société en général. La famille telle qu’elle existe, telle que la repèrent l’historien, le sociologue ou l’ethnologue est donc une réalité mixte. Quand la famille est en crise, il faut donc démêler ce qui lui revient en propre et ce qui provient du dehors. Mais en raison de son caractère fondateur, il faut s’attendre à ce que tous ces facteurs de crise se condensent, cristallisent, jusqu’à produire un abcès de fixation sous forme de familles en crise. Ce qui offre à l’analyse un terrain d’observation tout à fait remarquable pour remonter de la famille à la société. En ce sens, la famille est une sorte de thermomètre.

Une situation évolutive

Cette situation est aujourd’hui encore plus vraie que d’habitude puisque la famille subit de plein fouet des modifications extraordinaires qui, au départ, n’ont pas forcément de rapport direct avec elle. On peut alors préciser ce que j’entends par « crise de la famille », en se rappelant que le terme grec krisis veut dire à la fois « division » et « jugement ».

- Au niveau de la division, parler de « la » famille n’est plus tenable, il faut prendre en compte « les » familles. Tout un habillage rhétorique est alors mobilisé pour montrer que ce qu’on appelle « la famille » n’est qu’un cas particulier au sein d’un ensemble beaucoup plus général qui ne possède plus le même noyau dur qu’elle. Ne nous méprenons pas : parler de famille monoparentale, homoparentale, hétéroparentale ou recomposée ne se réduit pas à ajouter divers adjectifs qualificatifs à la famille, supposée fixe, mais vise à faire de cette dernière un « modèle » parmi d’autres, pas plus légitime que d’autres.
- Au niveau du jugement, la famille fait l’objet des plus vives critiques de la part de ses contempteurs. On retrouve ici une sophistique tout à fait classique consistant d’un côté à invoquer des constats des faits : « la » famille est en voie de péremption, il existe autre chose en dehors d’elle ; de l’autre côté à porter un jugement de valeur : la famille doit laisser la place à de nouvelles formes de relation.

Cette espèce de jeu de ping-pong entre constat de fait et jugement de valeur est typique de la philosophie anglo-saxonne, le clivage entre faits et valeurs remontant à Hume. Mais que veut-on ici faire dire aux faits ainsi allégués ? Que la famille telle que nous croyons la connaître n’est qu’une construction de l’histoire, ce qui explique ses multiples variantes. Elle ne doit donc rien à ce que les défenseurs classiques de la famille appellent « la nature ». Pure construction, la famille peut alors être déconstruite et reconstruite autrement. Sous la crise repérable dans les faits, on aperçoit ici que la crise est majeure au niveau des sous-jacents anthropologiques. Mais pour mieux faire ressortir ce qu’il y a aujourd’hui de nouveau, je ferai un petit détour par l’ancien.

D’abord le mot : n’oublions pas que le terme « famille » est récent. Il qui apparaît en français au XIVe siècle et il est bizarrement dérivé du mot latin famulus, qui veut dire « compagnon » ou « esclave ». En dépit de sa dimension archaïque, cette origine me semble assez suggestive quand même. On veut dire par là que la famille se détermine comme un ensemble de gens qui sont en lien les uns avec les autres, avec ou sans rapports biologiques, au fond ce qu’on appelle aujourd’hui les « familiers » ou les « proches ». Remarquons au passage que « proche » tend aujourd’hui à remplacer les termes désignant les membres d’une famille. Quand on ne sait pas quel est le statut d’une personne en lien avec une autre (épouse ? compagne ? etc.), on parle de « proche »… Il s’agit là d’une dérive certes mineure, destinée à nous éviter de faire des erreurs, mais néanmoins révélatrice de la situation actuelle.

La familia introduit une différence majeure par rapport à l’ancienne manière de parler, qui s’appuyait sur cette entité que les Grecs et les Romains appelaient la « maison », entendons la « maisonnée » (oikos, domus). Ici c’est la notion d’englobement qui domine, ce qui est bien différent. Ce qui correspond à des temps où les affaires d’alliances et de lignées, les intérêts collectifs et particuliers (ceux de la tribu, du clan, de la Cité) l’emportent sur les intérêts des personnes, sur la passion amoureuse, sur le désir qui pousse deux individus à fonder une famille. Les unions se constituent d’ailleurs largement hors mariage, et Aristote signale même qu’il n’existe pas de mot en grec pour dire « mariage ». Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’amoureux depuis que les humains existent… Pensons par exemple à l’histoire de Jacob, qui n’a pu épouser Rachel, dont il était amoureux, qu’après avoir épousé la soeur aînée et passé de longues années à travailler pour son beau-père Laban.

Pour qu’une famille soit fondée sur l’attirance et le libre choix d’un homme et d’une femme, il faudra du temps.

Pour faire court, on peut dire que cette famille est un combiné de famille romaine de l’époque impériale, marquée par l’influence du stoïcisme, et de fortes influences chrétiennes. Dans les deux cas le mariage est en principe fondé sur le libre consentement des époux. Il faut ajouter à cela le déploiement progressif de ce que Denis de Rougemont a décrit sous le nom d’ « amour romantique ». Il ne s’agit pas seulement de l’époque romantique, marquée par Goethe et les souffrances du jeune Werther, mais aussi du cycle de Tristan et Yseut, des troubadours, etc. Aujourd’hui, les affinités électives liées à la passion érotique sont évidemment la dominante, ce qui privilégie évidemment le couple, fût-ce au détriment de la famille.

Encore une fois, il faut éviter de caricaturer. Il faut faire sa part à l’histoire, lieu des évolutions et changements, mais sans oublier ce qu’il y a de permanent. On ne peut pas dire que la passion n’existait pas quand les unions étaient fondées sur d’autres bases — d’où une liste impressionnante de désordres potentiels, dont l’histoire elle-même nous fait le récit. De même, le triomphe de l’amour romantique n’empêchait pas l’existence d’unions dites « de raison », courantes il y a un siècle encore, que ces unions soient plutôt rationnelles que raisonnables, car liées à des intérêts. Ce qui n’empêchait pas non plus qu’au sein de familles ainsi fondées il puisse exister des sentiments amoureux, ou fort proches, même s’ils découlaient de l’union au lieu d’en constituer le motif.

Un autre élément intéressant, signalé par l’historien Michel Rouche, est l’importance de la femme dans l’histoire de la société traditionnelle et moderne de la famille. Il s’amuse même à pointer tout une série de termes qui montrent que les mots portent encore la trace de l’ancien matriarcat. En russe braq évoque l’enlèvement des femmes (pensons aux Romains qui ont enlevé les Sabines), alors qu’en allemand Ehe vient de « loi ». Tout au fond, il faut remarquer que dans n’importe quel système d’alliances et de lignées, il faut absolument avoir des enfants. À Sparte on avait instauré la polyandrie, au motif (pas très clair au demeurant…) qu’il fallait des guerriers et que nombre d’entre eux mouraient au combat. Mais l’exemple le plus étonnant nous est fourni par l’ethnie des Na qui vit en Chine. Chez les Na il n’y a pas de famille, seulement des femmes vivant dans des tentes et qui se font « visiter » par des hommes, soit pour le seul plaisir, soit pour avoir des enfants, mais il n’y aura ni familles ni pères proprement dits.

Les contempteurs de la famille peuvent en tirer argument : tous les modèles de famille existent, aucun n’est en droit plus légitime que les autres. Faut-il alors se rallier au relativisme historique ? Il n’en est rien. Que tout ce qui touche à l’humanité soit l’objet d’évolution historique et se particularise en fonction des époques et des cultures est une évidence. C’est même vrai des concepts que nous croyons les plus nécessaires, les plus universels, comme celui de travail ou d’infini, passés d’un sens négatif à un sens positif sous l’impulsion du christianisme. Ce sont en réalité des concepts historiques, qui se sont progressivement approfondis et modifiés jusqu’à rejoindre leur essence. Même la notion de concept nous rappelle l’importance de la vie : conceptus, en latin, désigne l’embryon, le vivant commencé. La famille humaine étant fondamentalement liée à la vie, à plusieurs titres, il n’y a rien de scandaleux à rappeler qu’elle relève de ces réalités qui font l’objet d’un travail historique. Cela ne veut pas dire qu’elle est privée d’essence pour autant. Mais comme nous le verrons, cela remet en cause une certaine manière simpliste de penser la famille comme « naturelle ».

On peut ajouter que la connaissance de l’histoire nous permet de minorer l’impression que tout change, tout coule toujours. Michel Rouche a pu ainsi montrer que nous assistions aujourd’hui à un phénomène de retour à l’archaïque, mouvement normal en cas de crise violente. Il croit pouvoir constater la réapparition de 11 caractéristiques sur 13 des systèmes matrilinéaires. Le nomadisme sexuel en fait partie, la femme devenue mère est bien le pivot des nouvelles cellules familiales, on a quantité de familles sans mariage, les femmes pratiquent la polyandrie successive, contrôlent leur fécondité, évincent les pères géniteurs (si même elles les connaissent), sacralisent le plaisir.

De l’évolution à la révolution

J’en viens à la famille récente et c’est là que nous avons quelques surprises. Lorsque je dirigeais la revue Éthique, la vie en question, qui a abandonné le papier pour devenir électronique et universitaire, nous avons publié en 1996 un numéro sur la crise de la famille. 1996, ce n’est pas vieux, et pourtant ce numéro était essentiellement centré sur la crise du couple. Cette crise existe bel et bien, elle se poursuit actuellement, comme l’attestent quantité d’enquêtes et de rapports sociologiques. Elle se traduit par la baisse des mariages par rapport au compagnonnage (ex-concubinage), l’augmentation du nombre de divorces, le nomadisme éventuel au sein du ménage. Ce type de crise est à l’évidence lié aux raisons d’être du couple moderne. Pourquoi ? Parce qu’un couple fondé sur la passion érotique vit cette passion entre un an et demi et trois ans. C’est du moins ce que nous disent les statisticiens. On peut les juger débiles, mais cela nous donne une petite idée de ce qui est requis pour qu’un couple dure dix, vingt, trente, quarante ou cinquante ans.

Mais quoi qu’il en soit du couple, dont la crise pèse indiscutablement très lourd sur la crise de la famille, il ne faut pas croire que cette dernière se réduit au affaires de couples. Ce n’est pas parce que le couple est actuellement le facteur numéro un d’apparition d’une famille que le couple constitue en tant que tel l’essence de la famille. Le couple n’est pas à la hauteur de la famille. Cette différence est évidente, trop sans doute, car elle crève les yeux : pour qu’il y ait famille, il faut qu’il y ait des enfants.

Une polémique toute récente à propos d’une campagne publicitaire est un bon exemple de ce qu’il y a de vraiment neuf aujourd’hui. La marque Eram (vêtements et sous-vêtements) nous présente en effet deux affiches où des enfants parlent. Première affiche : « Comme disent mes deux mamans, la famille c’est sacré » ; deuxième affiche : « Comme disent ma maman et son petit copain qui a l’âge d’être mon grand frère, la famille c’est sacré ». On nous présente donc deux familles « normales », ou plutôt actuelles : une homoparentale d’un côté, une monoparentale de l’autre, probablement polyandre puisque la mère a un petit copain, ce qui suppose qu’elle en a eu d’autres avant et qu’elle en aura d’autres après. On est donc dans l’option de couples hors normes, qui ont fait des choix hors normes et c’est seule la présence de l’enfant qui permet de dire qu’il s’agit de famille, et le fait d’ajouter que la famille est sacrée introduit l’élément transgressif et provocateur. Par-delà l’effet marketing, cette campagne met en évidence ce qui est fondamentalement en question. Le point stratégique sur lequel il faut cogner, mais qui nous introduit directement aux fondements de la famille, est ici clairement indiqué : il s’agit de la différence des sexes et des générations. Différence des sexes : une famille repose sur l’union d’un homme et d’une femme. Différence des générations : les enfants sont plus jeunes que leurs parents.

Or c’est cette double différence qui est aujourd’hui remise en cause, de manière directe ou indirecte. C’est pourquoi le tableau que je vous présente vous paraîtra sans doute horrible. Mais nous devons le prendre à la manière d’une figure au pochoir, puisque en mettant au jour ce qui menace la famille dans son essence même, on révèle ce qu’elle requiert comme fondement. Une fois décelée l’importance des différences fondatrices, on peut aussi identifier ceux qui vont défendre « la famille ». Ils seront de deux types.
- Les ringards (un peu comme je suis, mais je ne suis pas le seul, et surtout je ne m’en contente pas) vont faire valoir la dimension intrinsèquement naturelle de la famille. Mais le point faible de cette position est de savoir en quel sens prendre ce terme de « nature ».
- Les autres, représentés par une bonne majorité de psychanalystes, assurent la défense de l’ordre symbolique, lié à l’inconscient, lequel est intemporel, donc indifférent aux constructions historiques. L’ordre symbolique, rappelons-le, désigne l’ensemble des distinctions anthropologiques majeures qui donnent sens aux sociétés humaines ainsi qu’aux individus. Sur quoi repose cet ordre ? Sur la différence des sexes et la distinction des générations. Or ce sont précisément ces deux dimensions qui sont aujourd’hui mises à mal.

Bien entendu, il y a aussi des psychanalystes qui sont hostiles à l’ordre symbolique. Pour vous offrir un match, j’ai choisi d’en opposer deux, un pour chaque camp. À ma droite, comme dans un match de boxe, j’ai Michel Schneider, auteur de Big Mother, un livre passionnant sur l’influence du maternage dans la crise de notre époque. Il n’est pas catholique, il se proclame athée, donc nous sommes tranquilles… À ma gauche j’ai Michel Tort, auteur de La fin du dogme paternel, qui veut visiblement la peau de Michel Schneider.

On a donc un conflit au sommet. Si Michel Rouche refaisait son article, il se verrait conforté par Michel Schneider sur le retour subreptice au matriarcat. De récents travaux cités récemment dans Le Figaro le confirment, notamment en ce qui concerne l’apparition des « nouveaux pères », des pères doux, que leurs mères n’élèvent plus comme « de jeunes coqs de bruyère », mais comme des « chapons dodus ». Ils sont tout mignons avec leurs enfants, dociles à l’égard de leurs femmes, mais ils sont capables de ficher le camp à la première occasion, et l’on se demande bien pourquoi… Il suffit de lier ce phénomène à l’apparition des gender studies venues des États- Unis, qui sont pour certaine large part un mixte de féminisme radical et de défense de toutes les variantes de l’homosexualité, et l’on obtient un tableau de fond, de nature à ébranler beaucoup de choses et aussi bien des gens.

D’où la question : qu’est-ce qui a pu faire qu’une telle révolution devienne possible ?

L’esprit AMP

La réponse n’est pas très compliquée : il nous faut prendre en compte l’impact considérable dû à l’apparition des techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP). Il en existe bien des formes, mais la seule qui ne soit pas transgressive, parce qu’elle est de nature prothétique, est la FIV homologue, dans laquelle ce sont les gamètes d’un couple stable, composé d’un homme et d’une femme, qui sont utilisés. Cela n’empêche pas de s’interroger sur la stérilité — s’il s’agit bien de stérilité, car l’affaire est très compliquée… — tant il est vrai qu’elle n’est pas une maladie mais un état, comme l’a justement dit Jean-François Mattei, médecin généticien. Dans tous les autres cas, il y a transgression à dose variable : ce sont les FIV hétérologues, avec donneurs extérieurs (de sperme, d’ovules, ou des deux), ce qui rend possible à des couples de même sexe d’avoir quand même des enfants. Qu’on ajoute des mères porteuses et l’on obtiendra une décomposition intégrale.

Vous allez immédiatement me dire que ces techniques ne concernent qu’une petite minorité de gens. C’est exact. Cela concerne environ 2 % des naissances (16 000 à 20 000 enfants par an en France, mais sachant le faible rendement de la FIV, cela représente cinq fois plus de tentatives). Mais s’en tenir là est refuser de voir que l’arbre cache la forêt et que celle-ci est progressivement envahie de lianes tueuses et autres ronciers étouffants. Car l’essentiel est ailleurs. Il est dans l’esprit nouveau qui souffle sur notre époque et qui concerne tout le monde, ceux qui ont recours à l’AMP comme ceux qui ne l’utilisent pas. J’ajoute qu’il en va de même à propos du clonage, qui n’a encore jamais été réalisé chez les humains — à ce qu’on sait, du moins — mais qui joue dès maintenant un rôle de paradigme en aiguisant des désirs fous, en ouvrant des perspectives délirantes. Bref, le fait que ces pratiques artificielles soient minoritaires ou irréalistes importe beaucoup moins que leurs retombées sur l’esprit public. Ce sont nos désirs et finalement nos comportements qui en manifestent les effets.

Il faut donc prendre le phénomène AMP à la hauteur où il se situe. Comme le dit mon amie Monique Vacquin, psychanalyste, il s’agit de la plus grande révolution survenue dans l’humanité depuis Adam et Ève. À côté, les autres révolutions sont, si je peux dire, de la gnognote… Pourquoi ? Parce que ce qui était absolument incontournable a été contourné : il est devenu possible d’avoir des enfants sans avoir la moindre relation sexuelle. À l’époque où Jacques Testart et René Frydman travaillaient ensemble à l’hôpital Antoine Béclère (on les disait « pères » d’Amandine, tout un programme…) une blague courait à propos des femmes en manque d’enfant qui venaient les consulter : « déclenchons le plan hors-sexe ! ». Et il y a une suite possible à ce plan, qui consiste à se libérer de la sexualité tout court : c’est le plan clonage, où les femmes pourraient à la limite se passer des hommes.

Au regard de l’histoire, cette révolution — au sens quasiment astronomique d’inversion de l’orbite d’un astre — est d’une brutalité inouïe. De Mai 68 à 1978 (date de la naissance de Louise Brown, premier bébé-éprouvette), la question était : « comment faire l’amour sans faire d’enfants ? ». Après 1978, symboliquement s’entend, la question est devenue : « comment faire des enfants sans faire l’amour ? ». Que s’est-il passé ? Une rupture paradoxale au niveau du lien. Le nexus ne va plus avec le sexus. C’est paradoxal parce que le sexus signifie la division, donc la séparation, ce qui paraît interdire le lien. Or pour qu’il y ait lien, il faut de l’altérité — donc du sexus. S’il n’y a pas de différence il n’y a pas de lien, seulement de la similitude, de la reproduction ou répétition du même. On se retrouve dans la position de Narcisse qui se penchait sur un miroir d’eau pour chercher de l’autre et ne trouvait que le reflet de son propre visage, donc du même. Il en est mort noyé, on le sait, à trop vouloir fusionner avec lui-même qu’il prenait pour un autre, pendant que la nymphe Écho, qui était amoureuse de lui, murmurait « hélas, hélas… ».

On se retrouve aussi au plus près du mythe d’Aristophane exposé par Platon dans le Banquet. Ce mythe nous dépeint les êtres originaires sous forme sphérique, avec quatre bras et quatre jambes. Sphériques donc parfaits, autosuffisants. Ils étaient soit androgynes, soit mâle-mâle, soit femelle-femelle. Saisis par l’hubris, la démesure, ils ont entrepris d’escalader le Ciel pour prendre la place des dieux. Pour les punir, Zeus les a coupés en deux. Désormais, ils devaient rechercher en pleurant leur moitié perdue et, pour engendrer, ils devaient déposer leur semence dans la terre, comme le font les cigales. Apollon, secourable, est venu les réparer, en rassemblant sur le devant leurs organes sexuels. Enfin ils pourront s’unir corps à corps… Mais ils sont prévenus : s’ils continuent dans la démesure, ils seront à nouveau coupés en deux et ils marcheront désormais à cloche-pied.

Comment ne pas être saisi par ce mythe ? La quête de la moitié perdue, c’est l’origine de l’amour romantique, de nature fusionnelle. L’engendrement par l’intermédiaire de la terre, c’est la copulation par l’intermédiaire de l’éprouvette, la FIV de l’AMP. Le recoupement d’après la première coupe, qui a produit la différence des sexes, c’est la sexualité inféconde comme l’homosexualité…

Certes, la sexualité humaine est toujours en tension entre ces deux dimensions de plaisir et de reproduction. La femme n’est pas comme les femelles animales assujetties au rut. Mais avec ces innovations, la tension est devenue carrément clivage. Nous avons d’un côté ce qui s’appelle aujourd’hui « le sexe », le sexe tout court, qui est ce qui reste de la sexualité humaine quand on en a ôté l’amour et la procréation. Le sexe réduit à des branchements d’organes, conformément à leur forme anatomique. À la limite, du pointu engagé dans du creux pour produire du spasme sans que la différence sexuelle soit forcément requise. Dans un livre publié en 1977, donc déjà ancien, Le nouveau désordre amoureux, Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut ont pu choquer en osant écrire que les relations entre un homme et une femme sous contraception étaient assimilables à des relations homosexuelles, en raison du rejet de la fécondité. Dans mon livre Sexe mécanique, je suis allé plus loin en montrant qu’au fond « le sexe » n’avait pas de sexe. Cela ne se voit pas forcément, mais l’indifférence au sexe des partenaires est au fond du « sexe ». Ceux qui en ont un peu plus conscience se diront volontiers « bi » voire « trans ».

Ce clivage de la sexualité humaine aboutit ainsi à poser d’un côté le sexe, de l’autre la fécondité, clef de la génération. Mais parce qu’il y a dissociation, redoublée par le fait que la procréation peut fort bien se passer de relations charnelles, la procréation change elle-même de nature. Le discours commun l’a compris car on parle maintenant de reproduction. Mieux encore, on incline à penser la reproduction – je reprends sciemment ce terme – en termes de production. C’est déjà ce qui est déjà en train de se faire aux États-Unis, comme le montre dans sa thèse l’une de mes doctorantes, qui travaille dans la génétique. Les gamètes sont dans le commerce, à des tarifs variés : un top-model diplômé de Harvard peut tirer jusqu’à 30 000 $ de ses ovules. C’est bien moins cher pour les étudiants mâles, du genre 300-400 $ la dose. Un petit boulot comme un autre, qui permet de survivre pendant la semaine… On peut consulter sur Internet les antécédents des donneurs, voir ce que leur progéniture a donné, aussi signer des contrats avec des laboratoires (deux enfants garantis sans gènes délétères connus en deux ans, pour 50 000 $ ; même chose en Inde, avec les mêmes techniques, pour seulement 8 000 $). Certains laboratoires sont spécialisés en enfants de type scandinave, etc., d’autres en parents homosexuels, mais tous peuvent recourir à la surrogate mother, la mère porteuse, requalifiée chez nous en « gestatrice pour autrui » (siglée GPA, où l’on voit qu’on fait ruisseler la générosité avec le « pour autrui » et coupe court au débat en le neutralisant avec un acronyme…). Pour l’heure, la mère porteuse fait fureur à Hollywood, chez les couples homos bien sûr, mais chez les hétérosexuels aussi. Il y a deux ans, on en était à 1 000 enfants ainsi « produits ». Mais comme le disait en plaisantant l’un de mes collègues d’histoire : « les Américains ne devront pas s’étonner si leurs enfants portés par des mères mexicaines n’aimeront que la guitare et la tortilla ».

Parce que oui, il y a des facteurs épigénétiques et pas seulement génétiques… Mais la mode est lancée, on voit aujourd’hui aux États-Unis des pancartes « utérus à louer ». Cela se fait moyennant contrat, qui contraint à des examens médicaux rigoureux, et envoi d’huissier au moment de la naissance si jamais la « mère » refuse de livrer le paquet cadeau (c’est arrivé).

La dissociation généralisée

On a l’habitude de dire, en France, qu’on n’en est pas là et n’en sera jamais là, en raison du principe de gratuité des dons. Bernard Edelman, juriste et philosophe bien connu, estime que l’argument ne vaut rien puisque l’on a juste affaire à un commerce à prix nul. Mais passons, on voit ici que nous cherchons surtout à valoriser un emballage moralisateur… De toutes façons, commerce à titre onéreux ou gratuit, le résultat est exactement le même : nous obtenons un tableau où les déterminations naguère encore les plus solides et les mieux ancrées, comme celles de père, de mère, de frère ou de soeur, solides car liées à la nature, ne valent plus. Le vocabulaire en témoigne, qui a dû se renouveler pour coller à la situation.

Jusqu’à présent, on pouvait répéter sans craintes l’adage « Pater incertus est, mater certa est ». Pour le père, c’est toujours vrai, mais un nouveau type de père est apparu, qui n’est pas un père puisque considéré comme simple « fournisseur de matériel génétique » (sic !). Mais n’allons pas si vite : quelle différence entre un donneur de sperme, un amant épisodique (autrefois qualifié de père naturel) ou un violeur ? La tradition qui veut que tout homme ayant fécondé une femme soit père reste vivace. Elle a même un solide argument en sa faveur : le simple fait que même au sein d’un couple marié, c’est cet acte qui fait le père. À condition, bien entendu, qu’il y ait un enfant à la sortie, ce que confirme l’idée que c’est l’enfant qui fait le père — mais l’enfant de ce père. La seule exception est l’adoption, où c’est le droit qui fait le père (père adoptif, s’entend). Reste que la controverse se poursuit, surtout quand il y a anonymat du don, comme l’attestent les recherches de certains enfants, comme le font aussi des personnes d’âge mûr, nées vers 1943-44, issues du Lebensborn hitlérien. Un tribunal allemand a d’ailleurs décidé récemment qu’un donneur était bien le père… Résultat, le Danemark est l’un des rares pays d’Europe à poursuivre dans le don de sperme (et il en exporte aux États-Unis).

Il n’en demeure pas moins que l’on parlera à bon droit aujourd’hui de paternité dissociée : père biologique, père légal, père éducatif, père affectif, en ajoutant le père adoptif et l’incertain donneur. Mais si les pères ont été quelque peu baladeurs dans notre histoire, c’est évidemment du côté de la mère que la dissociation est la plus sensible. Il n’y a plus de « mère certaine » ! Il y a des mères qui ne seront jamais vraiment mères, car elles auront fourni les gamètes mais n’auront jamais porté d’enfant. Elles n’auront pas senti leur enfant bouger, pas vécu la montée du lait, etc. Les mères porteuses ne seront pas vraiment mères non plus : elles auront porté un enfant pendant neuf mois, mais cet enfant ne sera ni leur fils ni leur fille, elles n’auront pas de bébé à nourrir, soigner… On pourra ainsi décompter cinq façons d’être mère : mère génétique, mère utérine, mère légale, mère éducative, mère affective. On ajoute même maintenant à la liste la « mère d’intention », pour désigner la femme qui revient d’un pays étranger où toutes les pratiques sont permises avec, dans les bras, un bébé dont elle n’est pas vraiment la mère — peut-être mère génétique, mais ni mère utérine, ni mère légale (d’où leurs revendications en revenant en France…). Mais c’est encore du côté de l’enfant, qui est celui sans qui il n’y a pas de famille mais seulement un couple, que la dissociation est la plus grande et révèle à quel point notre anthropologie est remise en cause. En effet, sitôt que la génération naturelle issue de la rencontre charnelle est remplacée par un dispositif artificiel, on assiste à la technicisation de la procréation. Technicisée comme l’est n’importe quel processus de production, où l’on part d’un projet, se fixe un objectif, se procure des matériaux, mobilise ingénieur et ouvriers, le tout se réalisant sur le mode de l’extériorité. Ce qui justifie le livre publié en 1990 par Jacques Testart sous le titre La magasin des enfants.

C’est pourquoi la notion de « projet d’enfant », entrée dans le vocabulaire courant et légitimé par la loi via le « projet parental », est de nature intrinsèquement subversive. Il fait de l’enfant un objectif posé en avant de soi, qu’il convient de réaliser, donc de produire. Un enfant ob-jet, littéralement. Mais un enfant qui fait nécessairement l’objet d’un désir, d’un désir d’enfant, sans quoi on ne s’engagerait pas dans l’AMP. Ce qui nous donne finalement un enfant qui fait l’objet d’un désir d’objet.

Or nul n’ignore que le désir est par définition réversible, donc que l’enfant désiré, infiniment désirable, peut se convertir en enfant indésirable. Il suffit qu’il soit porteur d’un défaut génétique ou autre, auquel cas on l’élimine. Soit avant la naissance, à la suite d’un diagnostic prénatal (DPN), soit avant implantation dans l’utérus, à la suite d’un diagnostic préimplantatoire (DPI). Il ne s’agit pas ici d’une simple « dérive », comme on le répète complaisamment. On a au contraire affaire au déploiement nécessaire d’une logique. On se comporte envers l’enfant de la même manière qu’une personne qui aurait commandé une voiture et en refuserait la livraison, sous prétexte que le véhicule n’est pas de la couleur demandée. Quand on entre dans le magasin aux enfants, on a le droit de choisir, de sélectionner, de réclamer une garantie, de rendre le produit non conforme à ses désirs. L’enfant n’est plus accueilli tel qu’il est, respecté comme donné à lui-même, mais mesuré et évalué en fonction d’une demande à satisfaire. L’enfant du projet parental est le projet d’un autre et non projet de lui-même, sitôt qu’il vit. Car tout être vivant tend spontanément à se développer pour devenir luimême. Les faits sont là : les diagnostics se multiplient, aussi les interruptions médicalisées de grossesse (IMG). Un député s’est indigné récemment à l’Assemblée de constater qu’il restait encore 4% de trisomiques dépistés qui ne faisaient pas l’objet d’une interruption de grossesse (l’une de mes étudiantes, médecin travaillant dans ce secteur à La Pitié conteste ce chiffre, on aurait au moins 99 % d’éliminés). Mais c’est devenu la norme, qui se dit en bon français « éradication de la trisomie 21 », comme si l’on pouvait éradiquer la trisomie sans éliminer les trisomiques… On en a fait autant à Chypre pour la thalassémie. On ne sait pas encore si on doit en faire autant pour la Corse, certes moins atteinte…

Si l’on écoute Jacques Testart, l’avenir est au DPI généralisé, une fois qu’on saura cultiver en laboratoire des fragments d’ovocytes prélevés sur des petites filles à l’occasion d’une opération de l’appendicite. Car la limite actuelle de nos performances vient du petit nombre d’ovules (300 ou 400) que peut produire une femme pendant toute sa vie. Quand on pourra disposer de centaines d’embryons, on pourra pratiquer un tamisage embryonnaire de masse, et à ce momentlà, victoire ! On n’implantera que les exemplaires jugés sains, on disposera peut-être même d’utérus artificiels (ectogénèse), on n’aura même plus besoin d’IVG ni d’IMG… La moralité publique aura fait un grand bon en avant et les femmes seront enfin des hommes comme les autres… Bien entendu, nous sommes ici dans le fantasme. Seules quelques maladies monogénétiques sont vraiment identifiables, la plupart des autres sont issues de combinaisons qui peuvent aussi bien donner d’excellents résultats. Comme le souligne une blague américaine : à supposer qu’on puisse identifier un jour le patrimoine génétique de Mozart et le répliquer pour produire un enfant, rien ne prouve que si cet enfant n’est pas élevé à la dure par le terrible Leopold Mozart, on n’obtiendra pas un excellent vendeur de pizzas au lieu d’un nouveau Mozart… On peut déjà choisir le sexe de l’enfant, et cette option va certainement se généraliser. Mais pour le reste, on cultive une génétique imaginaire qui fait l’impasse sur les facteurs épigénétiques, les sollicitations de l’environnement, etc. On est dans la fantasmagorie, mais la fantasmagorie fait marcher l’humanité et la technique est là pour tenter de la rendre réelle.

La désymbolisation

La réalité est que le biologique ne fait pas tout, loin de là. Comme le dit Michel Schneider, un géniteur est biologique, mais un vrai père est symbolique. Or on élimine radicalement le symbolique quand on se passe de la différence des sexes et des générations. Il y a des degrés divers de déni du symbolique au sein de l’AMP, mais on peut en arriver là : quand l’alliance charnelle est remplacée par un kit procréatif constitué à partir de critères strictement génétiques, médicaux et utilitaires (par souci de performance), quand on utilise des embryons cryogénisés dont l’âge n’est pas celui de la fécondation, implantés éventuellement dans l’utérus de la grand-mère (cela s’est fait en Australie), ou bien quand on veut fournir un bébé à une femme ménopausée, on instaure le chaos.

Sans aller forcément jusqu’à ces extrémités, le déplacement de la procréation vers la production implique la dissociation entre filiation et transmission. Le langage des laboratoires en témoigne : au lieu de filiation, on parle de « traçabilité » du sperme, et la donneuse d’ovules est une « pondeuse »… L’enfant pourtant bien vivant qui est au bout du processus est un « enfant de personne », selon le mot d’Axel Kahn. Or la filiation consiste à donner à l’individu une place dans l’ordre des générations et la différence des sexes. Ce qui exclut le « c’est mon choix », où l’enfant est voulu, voulu comme ci ou autrement. Un enfant n’est pas l’incarnation d’un désir d’enfant, il doit pouvoir se représenter qu’il est bien inscrit dans une lignée, pour avoir sa place, mais aussi qu’il n’est pas l’objet d’une volonté, parce qu’il y a dans son origine du hasard, de l’accident, ce qui exclut qu’il ne soit qu’un sousproduit biologique ou un simple assemblage extérieur réalisé en laboratoire.

Mais là où la psychanalyse ne voit que de la négativité, du manque, Descartes allait bien plus loin, reprenant philosophiquement l’idée chrétienne de création. Mon origine n’est pas moi, écrivait-il, car si elle dépendait de moi, je me serais créé bien mieux que je ne suis. Elle n’est pas non plus mes parents, qui ont certes configuré ma part matérielle, mais qui n’ont pas pu faire de moi un être pensant par lui-même et découvrant dans son esprit l’idée de l’infini.

Sur la réalité substantielle de l’enfant comme être singulier, l’AMP fait l’impasse, car elle scinde la filiation entre son versant strictement biologique, lié à l’origine des gamètes, et son versant social et légal. Sauf dans le cas de la FIV homologue, elle coupe la filiation de la transmission d’un héritage que personne ne possède puisque les parents de l’enfant l’ont également reçu de leurs propres parents. On escamote l’hérédité, donc la lignée, donc l’histoire, au profit d’une opération de laboratoire réalisée hic et nunc, en fonction de choix différents, fondés négativement sur les précautions (éviter des gènes délétères) ou, positivement, sur le désir de performance. Mais heureusement pour l’enfant, elle ne dit rien de sa réalité ontologique puisqu’elle l’ignore absolument. L’enfant issu de l’AMP pourra donc se considérer comme le fait Descartes : refuser d’assigner son origine à son mode de production.

Il n’empêche que ces défaillances au niveau symbolique auront forcément des conséquences au niveau psychique, donc inconscient. Les bilans de santé objectifs produits par la médecine technicienne à propos des enfants FIV relèvent donc largement de l’imposture. Qu’ils concluent à des performances similaires à celles des autres enfants ou à quelques déficits mineurs, ils mettent à côté de la plaque. Si casse psychique il y a, elle se verra dans 10, 20, 30 ans ou plus. Alors où est le problème ? Il est avant tout dans le rôle symbolique du père, car la fonction paternelle consiste avant tout à empêcher la fusion entre la mère et l’enfant. Or nous savons aujourd’hui à quel point la relation fusionnelle mère-enfant est source de dangers. Des travaux réalisés par mes étudiants sont éloquents sur ce point : quand vous avez des jeunes qui se droguent, cherchez la mère fusionnelle, cherchez la mère qui a accumulé aussi les compagnons et s’est fait larguer à chaque fois. Ce n’est qu’un exemple, il mérite toute notre attention. Il n’est pas étonnant que l’importance du père symbolique soit le cheval de bataille de bien des psychanalystes. La reprise du nom de la lignée paternelle joue ici un rôle important. Hannah Arendt disait que l’on a la vie d’un côté (la mère), le monde de l’autre (le père). L’influence des théories du gender Avant d’aller plus loin, je vais vous dire deux mots sur les théories du gender. C’est très compliqué parce qu’il y a quantité de théoriciens et de théoriciennes et que la culture spécifiquement américaine y est fortement présente.

Elle l’est sur deux points. Le premier est la tendance au dualisme, due au protestantisme. D’un côté le corps, de l’autre l’esprit ou l’âme. D’autres dualismes, qui pour une part découlent du premier, pour une autre concordent avec lui, s’y agrègent : celui des faits et des valeurs, de la nature et de la culture, du fait et du droit. On retrouve aujourd’hui ce dualisme de fond dans le mouvement libertarien, dont l’influence est massive sur la bioéthique internationale. L’auteur majeur est ici Tristram Engelhardt, qui soutient que l’idée de personne humaine est confuse et qu’il convient de la « clarifier ». On aura donc d’un côté l’être humain en tant que pure espèce biologique, de l’autre côté la personne humaine. Il s’ensuite que tous les humains sont des humains mais que tous ne sont pas des personnes, car pour être une personne, il faut avoir été reconnu comme personne par une autre personne. Les humains qui ne sont pas des personnes (les « human nonpersons » ou « impersonnes ») sont les comateux, les handicapés profonds, les embryons et les nouveau-nés. Mais pour ces derniers, cela dépend : ils peuvent être reconnus comme personnes s’ils font l’objet du désir d’autres personnes, sinon ils n’en sont pas. On comprend ainsi le sens du mouvement pro-choice : tout dépend du choix que l’on fait.

Le second point est l’importance prise aux États- Unis par la guerre des sexes (mais passons sur certains épisodes récents…). Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, l’avait déjà noté : ce pays est en même temps celui de la liberté des femmes, de leur assujettissement aux tâches domestiques, et d’une certaine rivalité avec les hommes. Les mouvements féministes ont donc eu tendance à associer la sujétion dont pâtissaient les femmes à la domination des hommes en raison de leur appartenance au sexe masculin. Mais non pas pour la raison, déjà énoncée par Aristote, que l’homme est physiquement le plus fort, ce qui conduit seulement à une domination de fait. La réalité, aux yeux de ces féministes, est que les hommes, pour légitimer et garantir leur oppression, ont prétendu fonder leur droit à dominer sur le fait naturel de leur sexe masculin. Or comme il n’y a aucune connexion entre le fait d’être mâle ou femelle et le droit à dominer, il faut admettre que ce droit n’est qu’une construction historique, donc culturelle, sans aucun fondement en nature.

On se heurte alors à des préjugés bien partagés, par P’tit Gibus dans La guerre des boutons (« le chef, c’est celui qui a le plus long zizi »), par Freud (la femme se caractérise par le manque de pénis) ou par Lacan (« la femme n’est pas toute »). Pour que la femme soit « toute », il faut éliminer la collusion indue que les hommes établissent entre le pénis comme organe et ce que Lacan appelle le phallus, qui est distinct de l’organe. Bref, on peut revendiquer le phallus (le pouvoir) sans disposer de l’organe. On ajoutera même que cette histoire de phallus n’est qu’un simple discours imposé par Lacan, et que n’importe quelle femme peut s’emparer dudit phallus pour affirmer, si ça lui chante, que c’est elle qui le détient.

Dans ces conditions, on comprend l’agressivité dont bien des théoriciens du gender font preuve contre la psychanalyse… Ce qui a incité certains d’entre eux à constituer une autre psychanalyse, qui souhaite en finir avec le complexe d’OEdipe et le rôle majeur accordé au père, en tant que séparateur de l’enfant par rapport à la mère. D’où le projet de Michel Tort : « en finir avec la religion du Père ».

Que signifie exactement gender ? On comprend bien l’intention : il s’agit de dissocier le sexe biologique du sexe tel qu’il est vécu, donc le sexe psychique et social. C’est ce dernier qu’on nomme gender. Mais comment le traduire ? Rendre gender par genre, comme c’est l’usage le plus courant, ne veut rien dire au fond. Parce que parler comme on le fait d’identité de genre suppose l’existence d’une pluralité de genres, ce qui revient à renoncer à l’unité du genre humain. Traduire par espèce, comme on l’a proposé, ne convient pas non plus car le gender désigne exactement l’inverse : l’identité sexuelle d’origine psycho-sociale, qui n’est pas naturelle. C’est pourquoi, en langues romanes, il faudrait traduire gender par sexuation : le sexe que l’on se donne, indépendamment de la sexuation naturelle. On pourra donc se choisir homosexuel, et reprendre avec Didier Eribon l’idée que l’homosexualité est une culture. En psychanalyste, Michel Schneider fait le rapprochement avec la célèbre émission de télévision « C’est mon choix ». Ce qui revient à dire, au fond, que choisir son sexe, c‘est comme choisir entre le sucré et le salé.

Qu’en est-il au niveau de la sexuation naturelle ? Suffit-elle à déterminer l’identité sexuelle ? Depuis que l’homme existe, cette identité est fondée sur les caractéristiques anatomiques constatées à la naissance : c’est un garçon ou c’est une fille. Ce qui définit ce qu’on nomme le sexe d’assignation (terme que pointe déjà la critique : c’est le sexe assigné par d’autres — sous-entendu, au nom d’une idéologie intrinsèquement phallocentrique : a-t-il ou non un zizi ? Cela suffit, et c’est décidé !). La génétique a confirmé l’évidence du dimorphisme sexuel apparent : avec XX on est une femme, avec XY on est un homme. Mais on n’a ici que le génotype (le matériel héréditaire). Pour arriver au phénotype (caractères particuliers d’un individu), il faut aussi prendre en compte le sexe gonadique (déterminé par la présence des testicules ou des ovaires), le sexe organique (déterminé par les organes internes, comme la prostate, et externes : les seins, le système pileux), le sexe hormonal. La biologiste américaine Anne Fausto-Sterling a ainsi proposé, en 1993, d’ajouter aux deux sexes de base trois formes intercalaires, ce qui fait cinq sexes.

Quand il y a discordance entre ces diverses composantes, on parlera d’intersexualité, qui est en réalité extrêmement rare (peut-être de l’ordre de 1 sur 4000). En prenant en compte le phénotype, on se rapproche de la bipolarité du masculin et du féminin, qui se retrouvent à des degrés variés dans les deux sexes.

Les déterminations sexuelles de base, qui font le mâle et la femelle, ne sont donc pas aussi simples qu’on le croit. Mais elles restent fiables en raison de la concentration massive des individus autour du type de référence. Il n’en va pas de même pour les polarités sexuelles que sont le masculin et le féminin, partagés à doses variables. En majorant souvent à l’excès cet écart, on obtient les théories les plus radicales du gender, ce qui n’est pas vrai de toutes.

Dans les positions extrêmes, en effet, on considère que ce n’est pas la sexuation naturelle mais la sexuation culturelle et sociale qui constitue notre identité sexuelle. Mais comment une telle dissociation est-elle possible ? De nombreux auteurs insistent sur l’importance majeure de la langue (rejoignant ici Lacan, par ailleurs honni : l’homme est avant tout un être de langage, un « parlêtre »). Car la langue aurait été contaminée par l’oppression masculine. Pourquoi en anglais dit-on he plutôt que she, en allemand man (phonétiquement proche de Mann, l’homme), quand on désigne l’homme en général ? Conclusion, il faut commencer par changer les mots, car en les changeant on va changer les mentalités de tous ceux qui sont enfermés dans les préjugés sans qu’ils en aient conscience, c’est-àdire nous tous.

On va donc soutenir que nous sommes tous enfermés dans une langue qui prédispose tous les enfants à l’hétérosexualité. Un exemple intéressant, ici, est ce qu’on appelle le mothering, le maternage. Selon cette thèse, les femmes soumises à une langue dominée par l’expression masculine élèvent leurs petites filles en futures femmes, donc les prédisposent à être hétérosexuelles et à être opprimées par leur futur mari. Il faut donc démolir le mothering ! Et pour ce faire, il faut faire élever les enfants par un couple de même sexe, de façon à ce qu’il n’y ait aucune oppression de l’un par rapport à l’autre. Je vais vous citer quelques formules à titre d’illustration.

La plus célèbre est celle de Simone de Beauvoir, qui avait tout dit dès 1947 : « On ne naît pas femme, on le devient ». La puissance corrosive de cette formule tient uniquement au silence dont elle recouvre le dymorphisme sexuel de naissance, puisque l’on naît mâle ou femelle. Or il est vrai que cela ne suffit pas à faire de nous un homme ou une femme. Sur ce point, les théories du gender ne font qu’enfoncer une porte déjà grande ouverte par Aristote, comme nous le verrons plus loin.

Bien entendu, ce n’est pas à Aristote que Simone se réfère, mais à Sartre, clamant que l’homme n’a pas d’essence car il n’a qu’une existence, pour la raison que l’homme se définit par son pro-jet, ce qui en fait le projet de soi-même. On découvre ici un lien objectif, sous forme de rencontre tout à fait étonnante entre théories du gender et existentialisme sartrien. Le lien, c’est le féminisme militant.

L’une des plus célèbres théoriciennes des gender studies le confirme : il s’agit de Judith Butler, qui a écrit, entre autres, Troubles dans le genre (La Découverte, 2005). Elle est féministe, lesbienne et elle a eu un enfant avec sa compagne (donc via AMP). Elle est l’une des meilleures pour démolir la « femme-femme » mais, comme le dit ironiquement Schneider : on évacue la femmefemme par la porte et c’est la mère et le maternage qui reviennent par la fenêtre, parce que tout ceci crée un genre de monde marqué par le féminin. Qu’il y ait du bon dans les revendications féministes est évident, mais on voit que dans bien des cas on se retrouve dans une dialectique de type maître-esclave, donc dans le ressentiment le plus classique : on revendique la place des hommes et l’on imite les hommes.

Mais allons plus loin, car c’est la reproduction de l’assignation des identités sexuelles qui se reproduit de génération en génération. Dans l’éducation des enfants par papa et maman, on reconduit des rôles d’assignation qui n’ont pas été choisis et qui n’ont fait que naturaliser ce qui n’est en fait qu’une construction historique au profit de la domination masculine. Les identités de genre dérivant des systèmes de parenté, les modifier aura donc pour effet de remodeler les configurations de sexe. Jusqu’à présent, les enfants seraient prédisposés à l’hétérosexualité en leur fixant une place, le complexe d’OEdipe étant construit dans ce but. Ce dispositif construit donc le désir hétérosexuel. Et Michel Tort, adversaire de Michel Schneider, d’en conclure qu’une possibilité bisexuelle rendrait l’hétérosexualité moins obligatoire. Et là, nous aurions enfin une « vraie révolution sexuelle ».

La subversion par le langage

On sera sans doute étonné de cette collusion entre le féminisme radical et la cause « gay, lesbienne, bi et trans » (pour « transsexualisme »). Ce qui suggère que nous avons à l’évidence affaire à un noeud qui se situe au coeur même de la sexualité humaine. On est bien loin des banales revendications féministes concernant la place et les rôles que nos sociétés et nos familles réservent aux femmes. Le point de rencontre objectif est à chercher du côté de la dénégation de la différence des sexes, alors qu’on point de vue subjectif on est dans la protestation. On se révolte contre l’oppression masculine quand on est féministe, on ne veut plus vivre dans la honte de n’être pas comme les autres, d’être regardé de travers, moqué, humilié quand on est homosexuel (ce qui explique les défilés qualifiés de « fiertés »), donc soumis à l’oppression hétérosexuelle. On devine ici la présence cumulée du ressentiment et du désir de transgression. Car d’une certaine manière, on ne peut s’empêcher de penser à l’épître aux Galates, où saint Paul affirme qu’il n’y a plus ni homme ni femme — mais en précisant que ce n’est vrai que dans le corps du Christ. Et dans son épître aux Romains, il établit un lien entre le refus de la vérité divine et l’inversion sexuelle, dont il nous dit qu’elle est d’abord le fait de la femme. Nous avons donc affaire à des militants engagés dans un combat de libération contre l’oppression, masculine d’un côté, hétérosexuelle de l’autre. Vous me direz à nouveau qu’il s’agit dans les deux cas de petites minorités. Numériquement parlant, c’est exact. Mais il ne faut pas s’y tromper, leurs revendications ne sont pas limitées à leurs intérêts spécifiques, à des demandes de tolérance adressées à la société pour qu’on fasse à des « différents » une petite place au soleil public. On ne réclame pas à l’État de modifier ses lois sur le mariage pour offrir un strapontin à des cas exceptionnels, au sein d’une société qui restera majoritairement ce qu’elle est. Non, ce que revendiquent ces militants concerne la société entière dans ses liens avec la différence des sexes. On ne réclame pas des concessions, on attaque. L’idéologie pointe ici son grand nez si l’on prend au sérieux les déclarations et les écrits d’Éric Fassin, sociologue, professeur à l’École normale supérieure, l’un des maîtres français des gender studies (textes sur son site internet). Il pose en effet cette question cruciale : la famille hétéroparentale est majoritaire, mais pourquoi estelle le modèle et pas un modèle comme un autre, fût-il majoritaire ? Il accuse donc l’hétérosexisme alors que les féministes se contentent du simple sexisme. Pour supprimer l’hétérosexisme, il faut changer les moeurs et les lois (entendons : celles qui valent pour tous !), car l’hétérosexisme est la cause de l’oppression dont souffrent les gays et gouverne l’ordre social qui discrimine les homos. Telle est l’idéologie dominante, donc invisible pour ceux qui y sont soumis. Or le mot « homoparentalité » à lui seul crée un écart. Là réside sa fonction révolutionnaire, car il permet de rendre problématique le « bon sens » pour le réduire à ce qu’il est en réalité : un simple préjugé. Didier Eribon, journaliste et écrivain engagé de la cause gay, le confirme : les nouveaux droits accordés aux homosexuels ne laissent pas la société dans son homophobie latente, mais ont « un effet de déstabilisation de l’ordre familial, sexuel, de genre, beaucoup plus fort que la subversion incantatoire ».

Contrairement à ce que croient des politiciens naïfs qui ne pensent qu’à moissonner quelques voix de plus en se ralliant les gays, c’est la normalité elle-même qui est contestée. La revendication en vue de légitimation de familles homosexuelles implique la délégitimation de la famille ordinaire puisque le fondement qu’est l’union entre deux personnes de sexe différent n’est plus un fondement. De sorte que la famille hétérosexuelle devient, comme l’autre, objet de choix, d’engagement, en fonction d’une brassée de critères différents (goût sexuel, identité psychosociale, etc.).

Où trouve-t-on essentiellement le relais de la subversion ? Dans le vocabulaire. Platon en avait déjà fait la démonstration dans la République : pour pervertir les moeurs, il faut commencer par prendre d’assaut la « citadelle de l’âme », subvertir les maximes morales inculquées à la jeunesse en inversant le sens des mots. Quand les noms des vices deviennent des noms de vertus et les noms de vertus des noms de vices, on a gagné. Levinas a précisé la méthode à employer : c’est ce qu’il appelle la « rhétorique », prise non pas dans le sens courant de langue bien faite, mais dans le sens de discours destiné à subvertir la liberté d’autrui par un langage persuasif (ce qui nous renvoie aux sophistes).

Déjà le simple fait de parler d’hétérosexuels ne va pas. de soi. C’est en réalité un pléonasme puisque ce terme redouble l’évidence de la différence des sexes en désignant ceux chez qui sexuation et sexualité concordent spontanément Mais son emploi est de nature subversive, car cela permet d’implanter une fausse fenêtre en face de l’homosexualité, comme s’il ne s’agissait que de possibilités équivalentes bien qu’elles soient différentes (comme le sucré et le salé…). Or on sait que heterosexual a été fabriqué en 1892, à partir de l’homosexuel, terme lui-même créé par le Hongrois Karoly Maria Benkert, en 1869, puis lancé à la suite d’un article publié par le neurologue Wesphal en 1870. Michel Foucault l’a très bien compris, il s’agit d’une innovation qui n’a que peu de rapports avec les moeurs antiques : « le sodomite était un relaps. L’homosexuel est maintenant une espèce » (La volonté de savoir, p. 59). C’est la fin de l’inverti, du déviant, du pervers, du sodomite, etc., au profit d’un autre type d’être, d’une nouvelle « espèce » d’humains.

Le piège fonctionne aujourd’hui à merveille : sitôt qu’on est questionné, on doit s’avouer hétérosexuel. On ferait mieux de refuser de se qualifier ainsi, pour ne pas accréditer l’idée qu’il y a au moins deux grands types équivalents de sexualités, qui sont des positions, des choix, des cultures. D’ailleurs il n’y a pas d’outing possible pour un hétérosexuel, alors qu’il est possible pour l’homosexuel (mais certains extrémistes vont encore plus loin, en présumant que tout hétérosexuel est un homosexuel qui s’ignore ou qui ne s’avoue pas…).

Mais le clou est l’invention de la familles « homoparentale », à tous les sens du clou : celui qu’on enfonce à grands coups de marteau et celui auquel on accroche tout le reste. Comme le dit Éric Fassin : « La réalité des familles homoparentales conduit à repenser la définition de la famille ». Du coup, la famille « normale » devient une sous-espèce au sein d’un genre dans lequel il n’y aura plus de « parents » mais de la « parentalité ». Parler de parentalité permet d’éviter de parler de parents, en latin parentes, du verbe parere qui signifie « engendrer ». L’avantage est évident : on peut parler de parentalité à propos de personnes incapables d’engendrer… Au sein de ce nouvel englobant qu’est la parentalité, il y aura ceux qui engendrent comme ceux qui n’engendrent pas. Égalité partout, fin de la discrimination ! Et pour river leur clou à ceux qui osent émettre la moindre critique, voire oser simplement ouvrir un débat, on utilise l’arme de dissuasion massive qu’est l’accusation d’homophobie — terme construit pour les besoins de la cause alors qu’il ne dit même pas ce qu’on veut qu’il dise, puisque la phobie désigne la crainte de quelque chose. Voilà un mot qu’il faudrait rayer de notre vocabulaire car c’est un superbe exemple de rhétorique au sens lévinassien du terme… Mais quoi qu’on fasse, oser critiquer l’idée d’homoparentalité vous fera tomber sous l’accusation d’hétérosexisme, voire de sexisme tout court. À ce stade, on n’en est plus à une contradiction près puisque l’on vous dit d’un côté que tout ce que l’on tient pour naturel n’est qu’histoire, donc que l’homosexualité est une culture, et l’on finit par vous accuser de racisme, ce qui fait retour à l’idée d’espèce naturelle. Ces bases une fois posées, on peut décliner tous les nouveaux types de familles. On aura la « famille recomposée », qui est en réalité une famille démembrée et autrement organisée dans une phase ultérieure, comme s’il s’agissait d’un puzzle. On aura la famille « monoparentale », qui n’est dans la plupart des cas constituée que d’une mère abandonnée avec ses enfants. On est ici très proches de la femme de ménage transformée en technicienne de surfaces, la mutation verbale ayant pour véritable objectif d’accréditer l’idée que « la » famille n’existe pas, que la famille encore majoritaire en nombre n’est qu’une sous-catégorie parmi d’autres, donc qu’elle ne jouit d’aucune réalité substantielle et, à la limite, qu’elle a moins d’importance que d’autres.

On retrouve ici le joint avec l’AMP. En effet, notre droit positiviste a cru bon d’écrire noir sur blanc, dans la loi dite de bioéthique de 1994, que l’AMP était réservée à un couple formé d’un homme et d’une femme, vivant ensemble un certain temps. Il ne s’agit ici que des conditions d’accès, mais n’est-il pas dangereux de mettre noir sur blanc ce qui allait de soi ? Ces conditions peuvent évidemment être modifiées par une autre loi, qui laisserait tomber la différence des sexes. On pourrait tenter un rapprochement avec l’affaire du lancer de nains, jeu stupide d’origine australienne. Contre le consentement de nains français à être lancés, il a été jugé que ce jeu était attentatoire à la dignité humaine. Ce n’est à proprement parler qu’un cas de jurisprudence. Mais pour quelques collègues juristes, une telle décision a peut-être son revers si l’on l’interprète comme un déplacement d’un principe vers le droit positif, puisque ledit droit est réformable à l’envi. C’est ce qui se passe en tout cas aujourd’hui pour l’AMP : pourquoi un homme et une femme et non des gays et autres lesbiennes ? Pourquoi un an ou deux de vie commune et pas trois mois ? Nous y sommes : le sujet réel, concret, ne se pense plus que comme sujet de droit abstrait, comme personne juridique détachée de son corps, simple sujet de droits créances (les « droits à »). Il ne s’agit plus des droits liberté, ou droits de l’homme, qui ouvrent des latitudes au nom de la liberté (par exemple, le droit de propriété n’est que le droit de devenir propriétaire si on le peut et le souhaite, il ne rend pas automatiquement propriétaire), mais de droits réclamant des tiers qu’ils satisfassent nos demandes. Et au nom de l’égalité des sujets de droit, on exige satisfaction égale, lors même que la réalité concrète fait des sujets réels des inégaux, dotés de capacités bien différentes.

On n’hésite pourtant pas à sortir de sa poche cette espèce de couteau suisse qu’est devenu le principe de non-discrimination. Dès que l’on se juge privé d’une satisfaction accordée à d’autres, on hurle à la discrimination. On ajoute ensuite la stigmatisation, puisque du seul fait qu’on n’est pas traité comme les autres, on est désigné comme différent des autres… Le paradoxe, ici, est qu’en revendiquant pour les homosexuels le droit de se marier et d’accéder à l’AMP, qui sont des droits accordés aux hétérosexuels, on se présente à la fois comme différents (puisque homosexuels) et identiques. Ce qui revient à dire : nous voulons être traités comme les autres alors que nous ne sommes pas comme les autres. Mais c’est bien ainsi qu’il faut prendre le « Manifeste pour l’égalité des droits », rédigé par Didier Eribon et Daniel Borillo, publié dans Le Monde du 17 mars 2004. Il ne s’agit plus de réclamer une tolérance sociale, garantie par la loi, gardienne des libertés, mais d’obtenir reconnaissance et légitimation.

Nature ou culture ?

Pour terminer je vais quand même vous rassurer un petit peu. De toutes façons, les contempteurs de la famille ne l’emporteront pas en paradis. Les enfants issus de l’AMP sont vraiment des enfants. Si des clones humains existent un jour, ils seront vraiment des humains. La propagande gay, bi et trans aura beau faire, Romeo tombera toujours amoureux de Juliette. Et comme l’a montré Hegel, mieux que bien d’autres auteurs, la famille jouit d’une substantialité morale intrinsèque car elle est le seul type de société unissant la nature (l’union charnelle) et la relation intersubjective proprement humaine.

Encore faut-il que la défense soit à la hauteur du défi. Or il faut reconnaître qu’elle est trop souvent déficiente. On s’est beaucoup trop appuyé sur la formule stéréotypée qui fait de la famille la « cellule de base » de la société. C’est évidemment une métaphore, mais elle est dangereuse, car elle est fâcheusement naturaliste. Ressortir à tout bout de champ le vieux moulin de la famille « naturelle » est un piège, parce que le mot « nature », en français, désigne aussi bien l’essence que la nature naturelle. C’est Jean- Jacques Rousseau qui a affirmé le plus fortement que la famille était la seule société naturelle existant au monde, mais il l’entend au sens biologique du terme ! Et pour sa part non biologique, proprement humaine, la famille n’a rien de naturel car elle doit être issue d’un contrat…

C’est pourquoi il est navrant d’entendre les sarcasmes d’Éric Fassin, à la radio, à propos de la récente déclaration des évêques contre le mariage homosexuel. Peut-être que les évêques s’y sont-ils mal pris, toujours est-il que les défenseurs de la famille « naturelle » sont capables des pires sottises. Du genre « une femme ne peut pas jouer au foot parce qu’elle est une femme » ; « une femme ne peut pas mettre de pantalon parce qu’elle est née femme ». On pourrait dire tout autant qu’un homme ne peut pas porter de jupe, alors que les Romains en portaient, comme encore les Écossais. On dit aussi que les petites filles doivent être en rose, alors qu’on sait que le rose est une affaire de marketing inventée il y a trente ans, tous les enfants étant en blanc auparavant, pour faciliter la lessive.

La meilleure arme du clan pro-homo et progenre aujourd’hui réside justement dans la critique du caractère naturaliste de la famille, qui sert de bunker illusoire à bon nombre de ses défenseurs. Car il est ensuite trop facile de démontrer que l’assignation des rôles sociaux, l’affectation des fonctions, la nature des vêtements, etc., n’ont rien à voir avec la nature. La preuve en est que tout cela a toujours varié dans l’histoire, que les cultures sont diverses, et ainsi de suite. Autrement dit, naturaliser la famille c’est tendre à ses adversaires des verges pour se faire battre. La difficulté n’est pas que sémantique, pas non plus anthropologique au départ, mais philosophique. En grec déjà, le mot « phusis » pouvait désigner l’essence comme aussi la nature (sauf que notre moderne nature n’existait pas, elle était animiste…). En latin « natura » veut dire « essence », et dans le titre de l’ouvrage de Lucrèce, De natura rerum, c’est « rerum », les choses qui sont, qui vise la nature ! Et quand les philosophes et les moralistes parlent de conduites conformes à la nature, ou contre-nature, il s’agit bien entendu des hommes, car rien n’est contrenature dans la nature naturelle ! Ou bien cela existe parce que viable, ou bien cela n’existe pas. Il existe ainsi des espèces de dorades capables de changer de sexe en fonction du nombre de mâles et de femelles disponibles dans le banc. Il existe aussi des coccinelles qui changent de sexe quand on les déplace de Rennes à Paris. Et après ? Cela prouve juste que l’espèce est soumise à la pression de la vie, il n’y a aucune moralité là-dedans. Alors quelles sont les bonnes armes ? J’en évoquerai deux.

La première est issue des remarquables commentaires que Marie Balmary, psychanalyste, a fait des textes de la Genèse. Dans un ouvrage intitulé La divine origine, mais sous-titré de manière surprenante « Dieu n’a pas créé l’homme », elle met en lumière une différence radicale au sein de la Création. Car si Dieu crée les êtres vivants autres que l’homme « chacun selon son espèce », cette mention est absente dès qu’il s’agit de l’homme, de l’Adam (le « terreux » ou « glébeux »), qui est créé par Dieu à son image et à sa ressemblance. Les Pères y ont vu, avec des nuances diverses, la marque de l’esprit et de la liberté comme spécifiques de l’homme. Ce qui veut dire qu’il est exclu de réduire l’homme à sa donne naturelle de base, car un être d’esprit et de liberté est doté d’une capacité créatrice propre (certes toujours seconde). L’homme ne se reproduira pas non plus « selon son espèce ». Et il humanisera aussi son environnement en transformant la nature pour en faire un monde. Comment ? Par son travail, qui requiert la relation avec l’altérité, dont la première forme est l’autre homme, mais cependant différent par son sexe. La différence homme-femme apparaît ici fondatrice de l’humanité. C’est pourquoi l’homme — l’Adam — ne pouvait pas rester seul, sinon il ne serait pas humain. Il a fallu la relation avec Ève, un être semblable à lui, mais de sexe opposé et complémentaire. On pourrait dire en riant : Adam l’a rêvée, Dieu l’a faite.

L’autre référence est, elle, strictement philosophique et anthropologique. On la doit à Aristote, un bon païen, donc indemne par définition de la critique souvent adressée aux défenseurs de la famille : qu’ils ne font que parler en chrétiens, ce qui ne vaut pas pour les autres. Que nous dit Aristote ? Que l’homme a deux natures et non une seule. Il y a bien sûr, à la base, la donne naturelle, telle qu’elle est issue de la génération. Mais cette nature-là ne nous fournit que des dispositions, lesquelles doivent devenir ensuite des manières d’être habituelles (des habitus) et c’est ce résultat qui constitue la nature seconde. Comment cela se fait-il ? Par mimésis, par imitation (entendons, par l’éducation, qui commence avec le langage, se poursuit par la formation morale et intellectuelle). C’est Pindare, un poète, et non Nietzsche, qui a tout résumé en une sentence : « Deviens ce que tu es ». Chez Aristote, cela se dit autrement : « l’essence (phusis) d’un être, c’est sa fin (télos) ». Parce qu’il existe des êtres qui sont immédiatement ce qu’ils sont (les dieux), d’autres qui doivent le devenir. On pourrait donc dire que ce qu’il y a de naturel en l’homme, c’est qu’il n’est pas naturel. Entendons : la nature humaine ne se réduit pas à sa donne biologique. Autrement dit, l’homme est un être de langage, de désir et de liberté. En distinguant ainsi les niveaux, Aristote peut montrer, dans les premières pages de sa Politique, que l’humanité a bien pour base la différence naturelle des sexes, et que pour assurer la génération, il faut la relation entre le mâle et la femelle. Mais aussitôt après il nous parle de l’homme et de la femme, ce qui montre, à la différence de la formule de Simone de Beauvoir, que l’on devient femme une fois né femelle. Mais il montre aussi qu’il y a une différence entre les deux, et c’est dans cet espace que l’histoire et la culture jouent leur rôle, car on n’est pas femme de la même manière selon les époques et les civilisations.

C’est également grâce à la différence entre nature primaire et nature seconde que l’on peut parler, chez l’homme, de conduites conformes à la « nature » ou « contre-nature ». En effet, puisque la nature (phusis) n’est pas immédiatement donnée, mais doit devenir ce qu’elle est, il peut y avoir des écarts entre ce qu’exige l’essence de l’homme et ce qu’il réalise en pratique. C’est vrai dans tous les domaines : comme le rappelle Aristote, les mêmes éléments qui font les bons habitus peuvent aussi en produire de mauvais. On peut donc acquérir des vertus comme des vices. Et quand on apprend la cithare, on peut devenir un bon ou un mauvais cithariste. La raison profonde de ces difficultés de la condition humaine est à chercher, par-delà les inégales dispositions des individus, dans la nature même de la liberté, qui est puissance des contraires.

Hegel ira plus loin qu’Aristote pour penser la famille, même si Aristote a bien vu qu’il faut lire toute l’affaire en deux sens opposés. Le premier consiste à partir du couple mâle-femelle, qui devient le couple homme-femme puis famille, sitôt que paraît l’enfant. Le second consiste à partir au contraire de la Cité, car il faut qu’existe une Cité organisée et ordonnée pour qu’existent des familles. Nous pouvons le vérifier encore aujourd’hui : quand un État sombre dans l’anarchie, les familles sont ébranlées, dispersées, on voit reparaître des seigneurs de la guerre, des bandes, et les rapports entre les sexes tournent à la violence et à la prédation.

Or ce qui se constate au niveau factuel s’explique par la nature même de la famille, qui n’est pas seulement un couple auquel s’ajoutent un ou plusieurs enfants, comme s’il s’agissait d’un « ensemble » au sens des mathématiques. La famille, dit Hegel, est au contraire une entité spécifique, supérieure à l’ensemble de ses composantes. Elle n’est pas le résultat d’un contrat entre individus autonomes et volontaires, comme le pensait Rousseau. Elle combine la puissance naturelle de la vie, par l’union des sexes, mais intégrée dans une unité spirituelle supérieure. Le point de départ subjectif peut être l’inclination de deux êtres à s’unir, mais le point de départ objectif est le libre consentement de deux personnes. Elle est une société « naturelle », au sens où elle fond ensemble nature et liberté, et non artificielle ou conventionnelle, comme le sont les sociétés anonymes à responsabilité limitée, dont les membres sont liés par des CDD. La famille, poursuit Hegel, est ainsi la première composante du monde du droit au sens large, droit dépassant de toutes parts le droit des juristes, la deuxième étant la société et la troisième l’État. Si nous jugeons à cette aune notre situation présente, nous ne pouvons que remarquer l’affaiblissement de la famille dans sa substantialité même. Ses ruptures après divorce, ses réaménagements, ses formes adventices privilégient grandement les intérêts individuels. Faire de la famille un facteur important d’épanouissement personnel, comme l’attestent certains sondages, est un compliment empoisonné. Au fond, on assiste à un mouvement global de privatisation de la famille, quelle qu’en soit la forme.

Cette situation est plus que paradoxale : contradictoire. Un bon exemple en est le pacs, qui permet l’apparition de familles si les pacsés ont des enfants. Et pourtant, comme le dit Michel Schneider, le pacs est à la fois mariage et le contraire du mariage. Il donne les avantages du mariage en limitant grandement ses contraintes. Il récuse la base même du mariage par son indifférence à l’égard de la différence des sexes, ce qui revient en fait à la nier. Il est un libre pacte privé mais qui a obtenu reconnaissance publique et produit des effets publics. Il devrait donc représenter l’idéal du mariage fourre-tout, ouvert à tous. Et voilà que la revendication de l’accès au mariage est plus vive que jamais de la part de ceux à qui on a offert le pacs comme un os à ronger. Là on ne peut manquer de se dire, comme le suggérait la publicité d’Eram évoquée au début de cette intervention, qu’il y a quelque chose de sacré dans la famille, qui continue de la rende attractive, sinon fascinante, y compris dans le décorum des noces, avec tenues de mariés, témoins, acte officiel, etc. Autrement, on ne comprendra pas pourquoi revendiquer un statut « qui mime le modèle honni tout en transgressant ses normes de base », comme le dit fort bien Catherine Labrusse-Riou.

Échange de vues

Rémi Sentis : Vous avez abordé des notions fondamentales concernant la nature humaine. Cette problématique permet de revenir sur un article de Luc Ferry (Le Figaro du 8 septembre) qui se veut défenseur de la théorie du gender et qui attaque frontalement l’Église catholique parce qu’elle parle conception de la loi naturelle. Après une charge contre une morale fondée sur la loi naturelle, il affirme : « La nature est tout sauf une norme morale ; l’éthique républicaine se constitue dans une lutte acharnée contre la logique brutale qui règne dans la nature ». Face à ce glissement sémantique entre plusieurs acceptions du concept de nature, quelle est votre analyse ?

Dominique Folscheid : Mon ex-collègue Luc Ferry a beaucoup dérivé depuis qu’il n’est plus universitaire au sens strict… Je dirai qu’il y a beaucoup de confusion dans cette affaire. Le naturalisme a effectivement été beaucoup trop pratiqué. Pourquoi ? Parce que la division sexuelle est on ne peut plus naturelle. On a cru pouvoir tirer de là que tout le reste était naturel au même sens du terme : les rôles de l’homme et de la femme, les relations d’autorité, etc. C’est là que les théories du gender, dans leur partie critique, peuvent nous être utiles au titre de piqûre de rappel.

Elles soulignent en effet la plasticité de l’humain, le fait que l’humain tel qu’il est naturé doit s’humaniser, devenir homme ou femme, appartenant à une certaine culture, et c’est au sein de cet écart entre le point de départ et le résultat que tous les éléments de différenciation sont possibles. C’est tout à fait évident. À Tahiti, par exemple, il existe une tradition consistant à élever un garçon comme une fille (ce sont les mahu). On peut aller très loin en ce sens… Cette plasticité de la nature, chez l’homme, est aujourd’hui admise par tous les neurologues. Après avoir été d’une rigidité totale à une certaine époque, la science est convaincue que le cerveau est extrêmement plastique, ce qui nous sauve au cas où nous serions victimes d’un accident cérébral (AVC) pas trop méchant. Savoir que l’homme est à advenir, que l’humanité est une tâche, comme disaient les Grecs, et que ce qu’il considère comme sa « nature » est devant lui pour une large part, c’est très important ! Cela s’oppose au discours trop souvent tenu sur la « programmation génétique ». Il est faux que nous soyons génétiquement programmés ! Cette conviction remonte au milieu du XXe siècle, on la doit en partie à Schrödinger, qui était avant tout mathématicien, physicien et philosophe. La génétique moderne a démontré qu’il n’en était rien : nous avons des prédispositions génétiques, nous sommes tous porteurs de gènes délétères. À part un petit nombre de maladies monogéniques, dans la très grande majorité des cas, ce qui importe est l’expression de ces gènes, qui dépend de facteurs internes et externes. On peut donc aller se coucher tranquilles…

Rémi Sentis : Notamment, il attaque l’Église catholique et la loi naturelle.

Dominique Folscheid : Oui, mais quand l’Église catholique parle de loi naturelle, qu’est-ce qu’elle entend par là ? Si elle relisait son saint Thomas d’Aquin, elle verrait déjà que c’est beaucoup plus compliqué que cela. Il y a cinq ou six types de lois, dont la loi divine, c’est compliqué, et quand en plus on écrit en latin, on ne parle pas forcément de la même chose. Le premier problème, en français, c’est l’adjectif « naturel ». Du coup, la notion de loi naturelle est plombée. Si l’on pense que la nature fait la loi, on parle d’autre chose, on est dans la jungle… Si l’on pense ainsi la loi naturelle, on se retrouve vite chez les Bonobos, et certains auteurs comme Pascal Picq en tirent que ces singes nous offrent un modèle en nous incitant à faire l’amour, pas la guerre…

Henri Lafont : Il est difficile d’assimiler ex abrupto ce que vous venez de nous dire après un exposé aussi dense et brillant. Nous le ferons à la lumière de vos propos si riches.

Mais j’apprécie tout particulièrement que vous nous ayez aidés à revenir sur la notion même de famille et surtout à reconsidérer la famille à la lumière du concept de nature.

J’ai toujours été très embarrassé par cette référence à l’ordre naturel, à la loi naturelle et surpris de vous voir le considérer vous-même avec une certaine méfiance. Pourtant, comment ne pas observer que le magistère catholique vient de déployer une argumentation magistrale sur le droit naturel, la loi naturelle, l’ordre naturel. J’aimerais vous entendre de manière plus exhaustive sur ce sujet même s’il dépasse le cadre de votre communication.

Dominique Folscheid : Il faut d’abord rappeler que le mot « cellule » date d’une époque où l’on considérait que la société était organique. On parlait du roi comme du père de ses sujets, et ainsi de suite. On était dans la métaphore, mais aussi bien plus que dans la métaphore, dans une autre conception globale, discutable comme telle, mais qui aujourd’hui ne passe plus du tout. De plus, l’idée de société organique a beaucoup changé depuis le darwinisme social et c’est un naturalisme social, à vocation totalitaire, qui l’a emporté (pensons à la « biocratie » d’Auguste Comte et à la « biopolitique » critiquée par Michel Foucault). Si vous voulez, il y a eu sabotage du concept… C’est pour cela que je vous ai dit qu’il y avait un peu trop de planches pourries dans la barque de saint Pierre… Mais ce n’est pas vrai du Pape actuel, qui est un penseur de premier ordre. Il a déjà fait évoluer des doctrines vieillies, par exemple sur les rapports entre éros et agapè. Il reste quand même beaucoup de travail à faire. Si l’on continue à radoter, en répétant des formules figées dont on ne pense pas le sens, on se plante complètement. C’est ce qui arrive quand on invoque l’ « ordre de la nature ». Qu’est-ce que c’est, l’ordre de la nature ? Si on en reste au naturalisme, on donne raison à Luc Ferry, qui lui oppose évidemment l’ordre de la République ! Contre la loi de la jungle, les lois de la Cité ! Mais si vous repensez l’ordre de la Création, là vous avez une chance de rétablir la vérité, mais pas en puisant dans les théories du gender, car on a mieux à faire. Mais comme vous le dites, Dr Lafont, c’est « dur à assimiler ». Pour arriver au simple, il faut avoir défriché pas mal de choses avant. En plus, aujourd’hui, il faut aller au feu. C’est facile, il suffit d’aller sur Internet où prolifère toute une littérature sur ces questions de gènes, de nature, de sexualité…

Vous savez, j’en ai bavé sur le sexe, si j’ose dire, pour écrire mon livre. Oh, ce n’était pas une affaire centrée sur le porno, la documentation provenait de ces revues de type intercalaire qu’on trouve chez les marchands de journaux. Mais cette forme de sous-culture est un miroir remarquable des représentations en vigueur dans la population. Et là, on découvre que les gens oscillent sans arrêt entre la conviction que tout est nature, ou que tout est culture… Dans les discours tenus sur l’homosexualité, c’est évident : les uns soutiennent qu’elle est naturelle, les autres qu’elle est culturelle… Pour l’histoire du gender, c’est pareil. On a affaire à un ensemble composite, avec une forte couche mi-intello, mi-militante, par ailleurs très médiatisée par des gens directement intéressés qui font du lobbying. Le commun des mortels ne s’en rend pas compte, et quand ils se rendent compte des méfaits, c’est trop tard. Il en va de même chez les hommes politiques, dont la réflexion sur ces questions n’est pas avancée du tout. Quand je me rendais avec Monette Vacquin à des réunions de préparation des lois dites « de bioéthique » de 1994, je me souviens très bien de la stupéfaction des politiciens qui écoutaient nos propos. On n’a guère avancé depuis.

Jean-Paul Guitton : je voudrais revenir sur l’un de vos propos pour vous le faire préciser. Vous venez de rappeler la perversion du langage et l’usage, même l’abus qu’en font les médias et qui influe sur ce que nous pensons, et qui influence sans aucun doute les déclarations des hommes politiques.

Actuellement nous avons une ministre de la famille, qui est tout à fait charmante, et qui tient des propos très sympathiques sur la famille. Mais je l’ai entendue deux fois récemment, et à chaque fois, elle avait une petite phrase au milieu de son discours, qui consiste à dire : « … mais la société a évolué et il faut bien vivre avec son temps : il y a maintenant de nombreux modèles familiaux. »

Que faut-il penser et dire à propos de ces modèles familiaux ? Est-il raisonnable d’accepter plusieurs modèles, quand ce n’est pas plusieurs normes familiales ?

Dominique Folscheid : Ce discours est le discours convenu sur les « modèles familiaux ». Évidemment, c’est le discours de la complaisance. Concrètement, on ne peut que le critiquer et contre-attaquer sur le discours en posant la question : « qu’est-ce que vous voulez dire par là ? ». Mais attention, nous n’en voulons pas à ceux qui vivent en couple selon des formules variées, marginales, que nous pouvons réprouver par ailleurs, sur le principe. Ces affaires, telles qu’elles sont vécues, ne nous regardent pas et elles ne regardent pas l’État non plus, autrement c’est le totalitarisme. On ne va pas regarder dans les chambres à coucher ce que font les gens ! Or c’est pratiquement ce que faisait Ceausescu en Roumanie. À l’époque, sa politique était l’inverse de celle qui prévaut aujourd’hui dans bien des pays : elle était nataliste, anti-avortement, antihomo… Un vrai modèle ou anti-modèle qu’on nous envoie volontiers dans les gencives. C’est la preuve qu’un régime totalitaire, même si l’on croit bon d’en approuver certaines dispositions, est mauvais en soi, et totalement contre-productif quand on croit pouvoir en faire un exemple. Il en va de même aujourd’hui en Afrique, où il arrive qu’on pende des homosexuels ou qu’on les passe à l’acide. C’est tout à fait insupportable. Il n’empêche que la plupart de nos amis africains sont révulsés à l’idée qu’on puisse avoir des mariages homosexuels. Ils pensent que l’Europe est devenue folle, l’Amérique encore plus. Ils ont une tout autre idée des unions, qui est peut-être sommaire, peut-être vague, parce que c’est une idée partagée par l’homme de la rue, qui repose sur une autre conception de la nature. Mais cette conception est encore marquée par l’animisme, elle n’est pas naturaliste. Donc quand ils estiment naturel le respect de la différence des sexes, ils ne l’entendent pas comme nous, qui inclinons à la réduire au biologique.

Mais il ne faut pas se leurrer : je pense qu’au point de vue stratégique, c’est fichu. Autrement dit, que nous allons y passer, comme c’est déjà le cas dans la plupart des pays environnants. Mais ce n’est pas une raison pour se laisser déstabiliser. On peut encore résister sur bien des points, par exemple refuser de se déclarer hétérosexuel si l’on nous questionne, refuser de qualifier sa propre famille de monoparentale s’il vient à manquer l’un des deux parents. C’est par les mots que le désordre s’installe dans le monde, disait bien Camus. Si l’on n’y fait pas attention, on aura demain des dossiers à remplir pour la SNCF où il faudra cocher des cases indiquant le modèle de famille pour lequel on demande une carte de réduction (famille hétéro, homo, bi, tri, etc.). À ce niveau, on est complètement dans la subversion ! J’ai par ailleurs entendu dire qu’il y avait des écoles primaires où l’on faisait remplir des imprimés où se trouvaient des mentions comme «  premier parent, deuxième parent »… Oui, c’est le vocabulaire qui constitue la première force de frappe ! Or le vocabulaire subversif est en train de nous envahir.

Bien sûr, il faut admettre que l’humanité ne peut pas être idéale, qu’il faut fixer quelque part une limite pour offrir une marge suffisante de tolérance. C’est la grande différence entre la morale et la politique : la politique ne consiste pas à diriger les humains tels qu’ils devraient être, mais uniquement tels qu’ils sont. La politique n’a pas à s’identifier à la morale. On n’est plus au temps d’Aristote, qui soutenait que les lois devaient également être morales, même s’il admettait que le légal diffère du moral. Faire sa part à la faiblesse humaine, faire la part du feu est de bonne politique. Saint Louis aurait ouvert les maisons closes, dit-on. Il se comportait ainsi à l’opposé du moine Savonarole, qui avait tenté de rendre Florence intégralement morale. Concrètement, on peut donc se ficher du fait que quelques familles d’homos vivent dans notre quartier. Mais là où cela ne va plus, c’est quand les militants et lobbyistes de la cause viennent nous déstabiliser et nous délégitimer en soutenant que nos familles classiques fabriquent de futures femmes opprimées avec nos filles et des homos refoulés avec nos fils ! Je refuse absolument qu’on m’accuse d’avoir prédisposé mon fils à l’hétérosexualité, de ne pas lui avoir laissé le libre choix de son identité sexuelle ! Autrement dit, nous ne devons pas nous laisser dévorer par l’accusation d’hétérosexisme. Mais pour pouvoir nous défendre, il faut avoir exploré le dossier, analyser le vocabulaire de la subversion, et ainsi de suite. Il faut même, pour commencer, avoir conscience que l’on est attaqué. Or aujourd’hui, on voit bien que la plupart des gens, qui n’ont aucun souci d’identité sexuelle, ne savent même pas qu’ils sont attaqués. Ils croient qu’il s’agit simplement de faire des concessions à une petite minorité et qu’après elle nous fichera la paix, cessera d’envahir Notre-Dame, de critiquer les évêques, l’Église catholique et bien sûr le Pape. Une fois mariés, ils réclameront autre chose, continueront leur travail de sape et leur grignotage. C’est déjà commencé à l’Éducation nationale : on va parler du gender dans des cours de sciences naturelles (sic) et on a introduit la rubrique « famille homoparentale », par ailleurs encore illégale…

J’ai dit tout à l’heure qu’ils ne l’emporteraient pas en paradis… Je rejoins ici Axel Khan quand il parle de l’AMP : que ce sera toujours plus agréable de faire la chose dans un lit que dans une éprouvette !

Nicolas Aumonier : Je souhaiterais intervenir en vous posant trois questions partiellement liées entre elles.

Comment réagissez-vous à ceux qui prétendent que la théorie du gender, apparue dans les discussions à l’Onu sur les questions de population vers la fin des années 1980, relèverait d’une stratégie de lutte contre ce que certains, aux Etats-Unis notamment, estiment être la surpopulation de notre planète, en contribuant à faire reculer l’âge auquel une femme a son premier enfant ? Que faut-il à l’idée de nature pour l’emporter sur celle de genre ?

Que pensez-vous, d’autre part, des conceptions éthiques selon lesquelles il existerait des éthiques plus masculines, comme l’éthique universaliste kantienne, et des éthiques plus féminines comme celles du care, du prendre soin ? La notion de nature humaine comme fondement d’une éthique universelle peut-elle résister à des théories distinguant des natures et des éthiques radicalement hétérogènes entre elles, afin, pensent-elles, de mieux atteindre la singularité de nos vies ?

Enfin, vous dites, citant Aristote, que la nature n’est pas biologique. Pour soutenir cette thèse d’une manière cohérente, ne faut-il pas partager la même vision cosmologique qu’Aristote ? Comme notre modèle cosmologique a changé, ne faut-il pas soutenir que la nature n’est peut-être pas que biologique, mais qu’elle est aussi biologique ? Un homme n’est pas une femme, et la sexualité d’un jeune homme n’est pas celle d’une jeune femme. L’idée d’une nature cosmologique ne nous expose-t-elle pas à plus de changements de paradigmes qu’une nature biologique ?

Dominique Folscheid : Je répondrai d’abord à votre troisième question que c’est un peu dur mais qu’on y arrive ! Bien entendu il y a une couche biologique, que je qualifie de nature primaire, ou de donne naturelle, qui est extrêmement importante. Et cela, même si l’on analyse de très près cette donne naturelle à propos de la sexualité, pour constater que l’identité sexuelle n’est pas réductible à la seule apparence anatomique. Les cas d’intersexualité sont très rares, mais l’homosexualité est beaucoup plus répandue. Le fait qu’il n’y ait aucune commune mesure entre les deux démontre que l’identité sexuelle est massivement influencée de l’extérieur. L’idée d’une homosexualité « naturelle » n’est quasiment pas soutenable.

En ce qui concerne la polarité masculine ou féminine de l’éthique, c’est une thématique qui est intégrée aux théories du gender. Dans un manuel d’éthique que j’ai pu feuilleter dans une librairie de Washington, ouvrage collectif dirigé par Peter Singer, disciple un peu extrémiste de Tristram Engelhardt, il y avait effectivement des interventions militant en faveur de cette distinction. Personnellement, je ne suis pas convaincu. Je crois que c’est plutôt une affaire d’époque, donc de situation de la moralité en un temps et en un lieu donnés. Quand un pays est dirigé par une noblesse féodale, c’est la morale de l’honneur qui prime. Dans les sociétés démocratiques, la situation est très différente, la dominante sera plutôt à la morale du ressentiment, à la victimisation, parce que l’on vit dans un régime où les individus sont mus par le désir d’égalisation des conditions. Quant à l’éthique du « prendre soin », l’éthique du care, elle ne me semble pas si novatrice qu’on le dit. Elle est déjà présente dans la distinction entre cure et care, présente chez Cicely Saunders, qui a lancé le mouvement des soins palliatifs. L’éthique du care est au fond une manière de théoriser la pratique éthique des personnels soignants. Enfin, en ce qui concerne votre question sur l’éventuel complot anti-surpopulationniste, je vous avouerai que je n’y crois pas. Il y a bien assez de facteurs explicatifs plus convaincants, comme le consumérisme généralisé, le désir de jouissance immédiate, l’insouciance à l’égard des lendemains qui ne chantent plus (car personne ne croit plus aux promesses révolutionnaires, à part quelques attardés). Avec Paradise now et No future, on a déjà des mots d’ordre voulant dire, au fond, « après nous le déluge ».

Séance du 20 octobre 2011

 
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