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Identité et Cultures
30 mars 2006
par S.E. Le Cardinal Paul POUPARD

Président du Conseil Pontifical de la Culture


L’intitulé de notre rencontre relie significativement un singulier et un pluriel, identité de la personne, d’un peuple, qui se vit nécessairement dans la pluralité des cultures. Comme du reste la Revue du Conseil Pontifical de la Culture, Cultures et foi, dont le titre exprimé en quatre langues, anglais, espagnol, français et italien, dit toujours cultures au pluriel et foi au singulier.

Je n’ai pas eu le privilège de participer à vos échanges de l’Académie tout au long de cette année. Vous devrez donc m’excuser du caractère nécessairement décalé de mes réflexions par rapport à vos travaux, et les accueillir comme un écho de mon identité toujours angevine et française, devenue aussi depuis quelques décennies romaine, en charge précisément du dialogue des cultures dans un Dicastère que le Pape Jean-Paul II m’a chargé de créer, quand il m’a demandé de quitter l’Institut catholique de Paris où j’avais eu la joie de le recevoir quinze jours plus tôt, le 1er juin 1980.

J’ajouterai un détail, et même deux qui ne manquent pas d’importance pour notre propos. Appelé à remplacer à Rome le Cardinal Franz König comme Président du Dicastère du dialogue avec les Non-croyants, j’ai, expérience faite après l’implosion de l’empire soviétique officiellement marxiste léniniste athée, demandé au Pape Jean-Paul II, qui a accepté ma suggestion, de le fusionner avec le nouveau Conseil Pontifical de la Culture qu’il m’avait demandé de créer en 1982. Ce qui fut fait onze ans plus tard, en 1993. Je croyais bien avoir ainsi assuré mon identité singulière au sein de la Curie romaine où j’avais commencé à travailler en 1959 à la Secrétairerie d’Etat du Bienheureux Pape Jean XXIII, puis jusqu’à 1971 avec son successeur Paul VI.

Mais, l’homme propose et Dieu dispose, par le truchement, si j’ose dire, pour ce qui me concerne, de son Vicaire le Pape. Alors que mon état civil, conjoint avec la qualité de Cardinal, me conduisait inéluctablement l’an dernier à la retraite - donc déjà avec un retard inouï par rapport aux us et lois français, le nouveau Pape Benoît XVI vient de me demander, voici 15 jours, d’assumer aussi avec la Présidence du Conseil Pontifical de la Culture, celle du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, clouant de surcroît par surprise l’ensemble des journalistes spécialisés qui s’appellent vaticanistes, terme qui évoque d’ailleurs pour moi irrésistiblement celui de vaticinations.

Dialogue interreligieux et interculturel.

Ces journalistes n’avaient sans doute pas été attentifs à ce que Benoît XVI avait dit en sa rencontre à Cologne, dans le cadre des Journées Mondiales de la Jeunesse, le 20 août 2005, à des représentants des communautés musulmanes :

« Le dialogue interreligieux et interculturel entre chrétiens et musulmans ne peut pas se réduire à un choix passager. C’est en effet une nécessité vitale, dont dépend en grande partie notre avenir. » [1]

Vous aurez perçu la force de l’affirmation, « une nécessité vitale », et le singulier de l’expression qui réunit dans un même dialogue les deux composantes de l’interreligieux et de l’interculturel.

D’ailleurs, dans l’Avant-propos de mon Dictionnaire des Religions [2], je cite cette remarque de l’historien anglais Arnold Toynbee : « Il n’est jusqu’à nos jours aucune civilisation qui n’ait été religieuse. » D’où la question aujourd’hui lancinante de l’identité européenne et de sa culture à un moment où des responsables européens au plus haut niveau récusent cette référence.

Les universaux transculturels

L’identité du « Je » s’éprouve dans la reconnaissance de l’altérité d’un « Tu », mais le rapport à l’Autre, dans sa différence reconnue, pour être assumée pacifiquement, appelle une référence commune à des valeurs transculturelles qui, pour s’exprimer de manière différente, n’est sont pas moins communes et reconnues comme telles. D’une personne à l’autre, d’un groupe humain à un autre, d’une culture à une autre, il s’agit toujours d’un véritable respect et non d’une nouvelle tolérance, sous peine d’osciller du relativisme sceptique à l’affrontement violent du fondamentalisme religieux pour défendre des valeurs perçues comme menacées. C’est ainsi que le repli identitaire émerge et prolifère sur le terreau de la dissolution des valeurs. Ce fut le thème de mon intervention à l’Unesco, le 24 novembre 2004, sur Les universaux transculturels.

Ni les cultures, ni les religions ne sont des entités closes. Mais durant des millénaires, elles ont été d’ordinaire juxtaposées dans l’espace : Europe chrétienne, religions traditionnelles africaines, bouddhisme, hindouisme, taoïsme en Asie, ou elles se sont succédé dans le temps : religions préhistoriques, anatoliennes, suméro-babyloniennes, égyptienne, grecque, iranienne, romaine, étrusque, inca, aztèque, olmèque, maya, etc. Je l’ai mieux compris en préparant mon Dictionnaire des Religions (PUF 19933) [3].

Aujourd’hui, le brassage accru des populations et l’explosion des moyens de communication brisent les frontières et bouleversent les repères traditionnels. Comme l’observe justement un théologien africain, Juvénal Ilunga-Muya qui enseigne à l’Université Pontificale Urbanienne à Rome, l’économique et le politique ne sont pas seuls à être transformés, de façon aussi intense que rapide, par ces changements spatio-temporels, qui appellent la nécessité d’une redécouverte de l’identité chrétienne comme relation.

Une autre voix, bien connue des Parisiens, le dit d’une autre manière :

« Toutes les facultés doivent être évangélisées, à commencer par l’intelligence... Contre la tentation grande actuellement des relativismes culturels. Y a-t-il ou non des valeurs universelles ? Je suis convaincu que cela va être un des grands débats à venir. Sans doute y a-t-il beaucoup de pluralité dans bien des domaines. Mais aussi des impératifs moraux. Il faut défendre tout ce qui est de l’ordre de l’anthropologie chrétienne. » [4]

Unicité et transcendance.

Cette réflexion est pour moi fondamentale, et je l’ai retrouvée d’ailleurs remarquablement exprimée dans l’intéressante Revue Oasis créée l’automne dernier par mon confrère et ami, le Cardinal Angelo Scola, ancien Recteur d’Université comme moi, l’Université Pontificale du Latran, et actuel Patriarche de Venise. Nous parlons d’identité au singulier et de cultures au pluriel. Mais quelle est la nature de ces réalités ? Quelle que soit la façon dont on l’affronte, l’identité est toujours un problème complexe et compliqué. Quant à la culture, elle comporte toujours deux dimensions étroitement liées entre elles : une dimension particulariste et une dimension universaliste. Car dans chaque culture, c’est toujours de l’homme qu’il s’agit, et comme le disait Jean-Paul II dans son langage philosophique intraduisible : chaque homme est irrépétible. Par ailleurs, aucun homme non plus ne peut être réduit aux conditions socio-culturelles de son existence. C’est en fait l’unicité et la transcendance de tout homme dans la singularité de son identité par rapport à ces conditions, qui constituent la double possibilité de la pluralité des cultures et en même temps de leur ouverture aux autres cultures. J’ai tenté de l’exprimer dans le passage du Vademecum du Conseil Pontifical de la Culture sur La pastorale de la culture consacré aux Identités et minorités nationales, dont je me permets de vous donner connaissance :

«  Si leur unité de nature constitue tous les hommes membres d’une seule et même grande communauté, le caractère historique de l’humaine condition les rend nécessairement attachés de façon plus intense à des groupes particuliers : de la famille aux nations. La condition humaine est ainsi placée entre ces deux pôles - l’universel et le particulier -, en tension vitale singulièrement féconde, si elle est vécue dans l’équilibre et l’harmonie.

Le fondement des droits des nations n’est autre que la personne humaine. En ce sens, ces droits ne sont rien moins que les droits de l’homme considérés à ce niveau spécifique de la vie communautaire. Le premier de ces droits est le droit à l’existence. « Personne - ni un Etat, ni une autre nation, ni une organisation internationale - n’est jamais fondé à considérer qu’une nation ne serait pas digne d’exister ». Le droit à l’existence implique naturellement, pour toute nation, le droit à sa propre langue et à sa culture. C’est par elles qu’un peuple exprime et défend sa souveraineté singulière.

Si les droits de la nation traduisent les exigences de la particularité, il importe aussi de souligner celles de l’universalité, avec les devoirs qui en découlent pour chaque nation envers les autres et toute l’humanité. Le premier de tous est sans nul doute le devoir de vivre dans une volonté de paix, respectueuse et solidaire à l’égard des autres. Apprendre aux jeunes générations à vivre leur propre identité dans la diversité est une tâche prioritaire de l’éducation à la culture, d’autant que souvent des groupes de pression ne manquent pas d’utiliser la religion à des fins politiques qui lui sont étrangères. » [5]

A l’encontre du relativisme.

En charge du dialogue avec les non-croyants et les cultures depuis plus d’un quart de siècle, et maintenant, pour compléter, avec les religions, ce qui, sur quelque six milliards d’être humains, doit en constituer à peu près quatre milliards... je voudrais partager avec vous ma conviction, à l’encontre du relativisme culturel et du scepticisme qui règnent aujourd’hui en nombre d’aréopages en raison de la pluralité des cultures et des religions qui en sont le cœur.

Dans une intervention parisienne remarquable et remarquée, à l’Académie des Sciences morales et politiques, le 17 février 1997, celui qui était alors le Cardinal Joseph Ratzinger, parlant du dialogue interreligieux et de la relation judéo-chrétienne, citait son ancien collègue Hans Küng, pour faire sienne sa formule : « Pas de paix dans le monde sans paix religieuse », sans se cacher pour autant la difficulté d’une rencontre « face à la diversité des religion et face à leurs contradictions qui, souvent, comme de nos jours, s’annoncent sous des formes violentes », « dans la multiplicité déconcertante des religions du monde ».

Et d’énoncer ses thèses conclusives.

1) Ce n’est pas en renonçant à la vérité que la rencontre des religions sera possible, mais en s’engageant plus profondément en vérité. Le scepticisme ne rassemble pas. Renoncer à la vérité et à ses convictions n’élève pas l’homme, mais le livre au calcul du profit, le prive de sa grandeur. Ce qu’il faut exiger, c’est le respect de la foi de l’autre et la disponibilité à rechercher, dans les éléments étrangers que je rencontre, une vérité qui me concerne et qui peut me corriger, me mener plus loin.

2) Cela ne signifie pas pour autant que l’élément critique puisse et doive manquer, à partir de la vérité qui se manifeste dans la foi et qui permet dans le dialogue de reconnaître de façon neuve son mystère et son infinitude.

3) Est-ce que cela veut dire enfin que la mission doit cesser et doit être remplacée par un dialogue où il ne s’agisse pas de la vérité, mais plutôt de s’aider mutuellement à devenir de meilleurs chrétiens, juifs, musulmans, hindous ou bouddhistes ? Je réponds par un non. Car ce ne serait là que manque total de conviction, dans lequel nous ne prendrions au sérieux ni nous-mêmes ni les autres, et nous renoncerions définitivement à la vérité. La réponse est que mission et dialogue ne peuvent plus être pris comme des oppositions, mais doivent se compénétrer mutuellement. Le dialogue n’est pas un entretien sans but, mais il vise au contraire à convaincre, à trouver la vérité, autrement il resterait inutile. A l’inverse, l’annonce du message doit nécessairement devenir un processus de dialogue. On ne dit pas à l’autre des choses totalement inconnues, mais on lui découvre la profondeur cachée de ce qu’il a déjà touché dans sa foi. Et inversement, celui qui annonce n’est pas seulement quelqu’un qui donne, mais quelqu’un qui reçoit. Le dialogue interreligieux devrait devenir toujours plus une écoute du logos qui nous montre l’unité au milieu de nos contradictions.

Et dans ses réponses aux questions, le Cardinal Ratzinger précise :

« Un vrai œcuménisme présuppose que la vérité existe, qu’elle puisse être trouvée et qu’elle soit la force de l’unité. En outre, existe tout le vaste domaine du non-dogmatique, de la vie ecclésiale, dans lequel une fécondation et une correction mutuelle sont possibles. Si l’Eglise catholique pensait qu’elle pouvait absorber les autres religions par le biais de l’hypocrisie, donc de la seule apparence d’un dialogue ou d’un œcuménisme, cela ne serait pas seulement amoral, mais avant tout très stupide, et on ne devrait pas lui imputer une telle stupidité. » [6]

C’est dire que la pluralité, qu’elle soit de religion ou de culture, et les deux ont des liens très étroits, n’est pas le nom d’une solution, mais d’un problème, de même que son alternative, l’assimilation. C’est au contraire dans une perspective d’interculturalité qu’il faut penser pour trouver la forme efficiente de leur coexistence harmonieuse. Et dans la capacité d’une culture à s’ouvrir à l’universel que se mesure la qualité de son identité. Aujourd’hui l’Occident se trouve dans une situation de détresse. Car l’aphasie de ses responsables politiques qui s’est manifestée dans le refus de référence chrétienne come constitutive de l’Europe, parmi d’autres certes, mais plus que d’autres sans nul doute comme le reconnaissent des historiens agnostiques, s’accompagne d’une amnésie croissante. D’une part la dominante culturelle médiatique remplace le concept par l’image, et l’argument par l’émotion. Et d’autre part la poursuite obstinée de l’avoir oblitère la question de l’être qui s’épuise dans le paraître, « le divertissement » des libertins de Pascal, qui de nos jours sont légion. Ce que l’on appelle pompeusement la culture de la modernité n’est guère que la tyrannie de l’opinion manipulée, voire fabriquée, alors que les valeurs de notre culture millénaire cèdent le pas devant les attirances d’une société de consommation qui déferle avec tous ses attraits sur des personnes imbues de leur autonomie par rapport aux autorités traditionnelles de la famille, de l’Eglise et de la Cité, et de fait, en réalité extrêmement vulnérables aux suggestions médiatiques.

Nietzsche déjà l’avait pressenti dans sa cruelle lucidité iconoclaste : la culture adaptée à son temps est la saisie grossière de l’utilité immédiate, autrement dit la négation même de la culture.

Qu’est-ce que la culture ?

Au milieu des centaines de définitions qui encombrent pesamment nos bibliothèques, je n’ai pas trouvé de meilleure approche que celle du grand poète russe disciple de Vladimir Soloviev, Viatcheslav Ivanov. C’est son fils, mon ami le regretté Jean Neuvecelle, qui me l’a fait connaître. Sur l’arrière-fond d’un monde qui s’écroule et de la Révolution d’octobre qui instaure son pouvoir totalitaire, deux amis aux convictions antagonistes irréductibles se retrouvent dans une « maison de repos pour les travailleurs de la science et des lettres », aux abords de Moscou, en 1920. La seule chose qu’ils partagent est la même chambre. Car tout les oppose sur toutes les grandes questions : culture et révolution, culture et quête du néant, culture et liberté, culture et foi. Aussi, plutôt que de s’épuiser dans une interminable conversation, Mikhaïl Gerschenson et Viatcheslav Ivanov décident de s’envoyer des lettres d’un coin à l’autre de la pièce, ce qui a donné le titre à ces douze lettres traduites par Charles du Bos et publiées dans la belle collection des Classiques Slaves des Editions de l’Âge d’homme à Lausanne : « Correspondance d’un coin à l’autre, 1979. Je cite Ivanov :

« La culture elle-même prise dans sa véritable acception n’est pas selon moi une surface horizontale, une plaine couverte de ruines, ou un champ semé d’ossements. En elle aussi il y a quelque chose de vraiment sacré... Elle représente un souvenir vivant, éternel... La culture contient un mouvement secret qui nous entraîne vers les sources primordiales de la vie... Chaque grande culture, en tant qu’émanation de la mémoire, est l’incarnation d’un fait spirituel fondamental, et celui-ci un acte et un aspect particulier de la Révélation du Verbe dans l’histoire : c’est pourquoi chaque grande culture ne peut être que l’expression multiple d’une idée religieuse qui en constitue le noyau. La dissolution de la religion est donc à considérer comme un symptôme infaillible de l’extinction de la mémoire dans le cercle donné... La vraie culture est l’organisation de la mémoire spirituelle... Somme toute, ceux qui préconisent l’oubli sapent la religion ; vice versa, les destructeurs de la religion sont, à l’égard de la culture, forcément des iconoclastes et des faussaires » . [7]

Ces propos venus du cœur de la millénaire culture russe, peuvent paraître décalés, voire étranges, dans la ville lumière. Mais si nous les prenons au sérieux, comme mon ami Marco Rupnik, Slovène talentueux qui avec le Russe Aleksander Kornoukhov, a créé au Vatican la belle et admirable chapelle toute en mosaïques Redemptoris Mater de Jean-Paul II, et dans la foulée, a rénové celle de la Nonciature à Paris, nous en éprouvons la pertinence, à presque un siècle de distance, pour notre réflexion sur Identité et cultures, dans le cadre de votre programme de cette année, consacré aux problèmes de l’immigration. Quelle identité pour les immigrés ?

En effet, le problème crucial de l’identité culturelle de l’Europe n’est-il pas aujourd’hui qu’après un millénaire de culture chrétienne et de contre-culture chrétienne avec l’encyclopédie, les lumières et le laïcisme, nous nous trouvons aujourd’hui, au terme sans doute d’un processus séculaire d’athéisation, dans une non-croyance de plus ou moins grande intensité, souvent camouflée sous les oripeaux d’une apparente religiosité. Mais il s’agit d’une religiosité sans contenu purement religieux, comme nous l’avons relevé dans l’Assemblée Plénière du Conseil Pontifical de la Culture « Où est-il ton Dieu ? La foi chrétienne au défi de l’indifférence religieuse [8].

Comme le souligne Marko Rupnik, dans son récent et très beau livre Teologia pastorale. A partire della bellezza [9] :

« Comme la vitalité d’une culture dépend de son noyau vivifiant qui est une ouverture explicitement religieuse, l’identité culturelle européenne vit une saison de possible fragilité. Car si le noyau fondant du phénomène culturel devient une réalité économe ou financière, cela signifie qu’en quelque manière on donne à cette réalité une importance quasi religieuse, tout en sachant que l’avoir ne peut pour autant aspirer à devenir une réalité religieuse. Dès lors que la culture européenne lui a fait prendre la place du mystère insondable qu’exprime la religion, la force, la solidité et la vitalité de la culture qui en dérive, lui est proportionnelle. Conséquence : l’identité qui reposait sur des valeurs stables devient fluctuante et incertaine, superficielle et fragile.

A l’inverse, les immigrés qui arrivent en Europe, et les peuples dont ils proviennent sont bien sûr nettement plus faibles d’un point de vue économique, mais ils ont en même temps une force vitale et une ténacité culturelle beaucoup plus marquée, précisément en raison du lien entre la religion, existentiellement liée aux principes fondamentaux de la vie, et la culture. C’est pourquoi, d’un point de vue culturel, il est difficile qu’ils se trahissent eux-mêmes. Ils peuvent bien sûr s’adapter beaucoup, mais toujours demeurera un seuil que difficilement ils franchiront, précisément parce que leur identité est encore ouverte à ce mystère dont provient le flux vital.

Il est vrai qu’ils peuvent se corrompre, comme l’espère l’idéologie du libéralisme camouflée derrière l’énorme machine publicitaire. On ne peut donc éviter la demande : que deviennent-ils, s’ils abandonnent leur religion ? Peut-être des non-croyants libéraux européens ? Mais le néolibéralisme, si pauvre spirituellement et culturellement, ne réussit pas à saisir la vraie identité d’un musulman par exemple qui apparemment ne pratique pas sa religion et semble avoir tout absorbé du néolibéralisme. Il est indéniable que l’identité culturelle et spirituelle d’un musulman qui a fait ses études en Occident se distingue notablement de ses coreligionnaires de leur pays d’origine. Aux prises avec la modernité déjà ébréchée en postmodernité, sera-t-il victime du bricolage d’un syncrétisme infantile ? Chesterton parlait d’idées chrétiennes devenues folles.

Après plusieurs générations de cette folie médiatisée, comment ne pas se poser la question du devenir d’une modernité qui de façon de plus en plus explicite, s’est déclarée honteuse de ses racines chrétiennes, mais qui aujourd’hui risque d’être balayée entre syncrétisme et intolérance. »

Et Rupnik, qui a connu la démocratie totalitaire dite populaire, de se référer à son expérience :

« Tant de témoins de la foi morts victimes pendant les persécutions idéologiques du XXème siècle européen montrent que, s’ils n’ont pas été en degré de dire la grandeur philanthropique de la foi, ils ont su la montrer à partir d’une connaissance expérimentale du Christ Sauveur. »

Deus Caritas est. Nous retrouvons là le noyau de notre foi, le grand message d’amour du disciple bien-aimé que notre Pape Benoît XVI nous a remis en mémoire, comme noyau de notre identité au cœur de la pluralité des cultures.

Replis identitaires au mépris de la culture.

Au lendemain d’un siècle marqué par de violentes crises identitaires et les effets dévastateurs du nationalisme « porteur de mépris, voire d’aversion pour d’autres nations et cultures », il est bon de redécouvrir le vrai sens du patriotisme dans « l’amour et le service légitimes, privilégiés, mais non exclusifs, de son propre pays et de sa culture, aussi loin du cosmopolitisme que du nationalisme culturel » [10] . Nous assistons aujourd’hui, stupéfaits à vrai dire, à des témoignages violents de haine de soi qui se vérifie non seulement dans la crise des banlieues qui a secoué la France à l’automne dernier, mais aussi dans un discours parfois haineux qui se retrouve majoritairement dans les médias, mais aussi chez un certain nombre d’enseignants, à l’encontre de la religion chrétienne, pourtant à la racine de notre culture. Il me semble difficile pour un homme véritablement cultivé de rejeter en bloc une religion qui a produit de tels fruits d’humanité. Ces rejets sont généralement le fait d’hommes et de femmes à l’horizon culturel restreint. Ce qui pose la question de la transmission. Nous constatons à grand frais le soi-disant déclin du christianisme, mais il me semble être plus fondamentalement celui de l’humanisme. La crise de la transmission de la culture non seulement ferme les intelligences, mais aussi les cœurs et leur capacité à reconnaître le bien pour le désirer.

Il ne s’agit pas pour moi de faire ici l’apologie du Christianisme, qui a appris à nos peuples européen l’unité de la race humaine et l’égalité naturelle de tous les hommes. Il nous faut cependant rappeler comment, de la Pologne à la Roumanie, les Eglises ont été les instruments de la sauvegarde de l’identité éthique et culturelle. Comment en serait-il autrement, quand la foi est vécue de manière authentique ? En effet, le sentiment religieux engendre chez les fidèles de fortes conviction et une grande loyauté qui fécondent à leur tour les attitudes sociales et politiques et renforcent une culture de résistance [11] . Ce fut l’expérience déterminante du jeune Karol Wojtyla, poète et passionné de théâtre, qui en fit part dans son discours mémorable au Siège de l’Unesco. J’étais encore jeune évêque, auxiliaire de Paris, Recteur de l’Institut catholique, et il m’avait été demandé d’y recevoir le jeune pape philosophe avant de l’accompagner « Place de Fontenoy » où je l’entends encore marteler de sa voix si particulière :

« Je suis fils d’une Nation... que ses voisins ont condamnée à mort à plusieurs reprises, mais qui a survécu et qui est restée elle-même. Elle a conservé son identité, et elle a conservé, malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s’appuyant sur les ressources de la force physique, mais uniquement en s’appuyant sur sa culture. Cette culture s’est révélée en l’occurrence d’une puissance plus grande que toutes les autres forces. Ce que je dis ici concernant le droit de la nation au fondement de sa culture et de son avenir n’est donc l’écho d’aucun « nationalisme »... Il existe une souveraineté fondamentale de la société qui se manifeste dans la culture de la Nation... Et quand je m’exprime ainsi, je pense également, avec une émotion intérieure profonde, aux cultures de tant de peuples antiques qui n’ont pas cédé lorsqu’ils se sont trouvés confrontés aux civilisations des envahisseurs. Je pense aussi avec admiration aux cultures des nouvelles sociétés, de celles qui s’éveillent à la vie dans la communauté de la propre Nation - tout comme ma Nation s’est éveillée à la vie il y a dix siècles - et qui luttent pour maintenir leur propre identité et leurs propres valeurs contre les influences et les pressions de modèles proposés de l’extérieur.

En m’adressant à vous... qui vous réunissez en ce lieu depuis plus de trente ans maintenant au nom de la primauté des réalités culturelles de l’homme, des communautés humaines, des peuples et des Nations, je vous dis : veillez... sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque Nation en vertu de sa propre culture... N’y a-t-il pas, sur la carte de l’Europe et du monde, des Nations qui ont une merveilleuse souveraineté historique provenant de leur culture, et qui sont en même temps privées de leur pleine souveraineté ? » [12]

Invité six mois plus tard, le 2 décembre 1980, par M. Amadou Mahtar-M’Bow, alors Directeur Général de l’Unesco, à approfondir le thème majeur de l’intervention du Saint-Père sur la culture et la nation, je n’hésitais pas, dès le début de ce fécond pontificat, tout en soulignant la continuité de la présence du Saint-Siège dans la vie internationale, à observer le déplacement d’accent, de l’État à la Nation, à travers la primauté de la culture. L’État n’a de raison d’être que d’être au service de la Nation, communauté d’hommes réunis dans et par une même culture.

Identité et éducation.

Il en est de l’identité d’un peuple, comme de la foi : trois types de cultures se présentent devant elles, soit pour la soutenir, soit pour s’y opposer, soit comme indifférente. De même, il existe trois types d’éducation : de soutien, d’opposition ou d’indifférence. Quelle est la caractéristique de notre Education nationale ? C’est à vous, et non à moi d’y répondre. Notre sujet nous conduit à l’éducation au dialogue interculturel.

L’éducation a une place essentielle dans la formation des identités. Pour cela, elle doit s’adresser à l’homme dans toute les dimensions de ce qu’il est. Comment éveiller le cœur et l’esprit d’un enfant dont l’imaginaire est sans cesse bombardé de messages publicitaires, où tout est recherche de séduction et non de beauté, et où le vrai n’est plus un critère mais l’efficacité du message pour l’éveil des désirs de consommation ? Il serait utile, si nous en avions le temps, de reprendre ici l’analyse du pape Benoît XVI dans sa première Lettre Encyclique Deus caritas est, sur eros et agapè.

La problématique qui est la nôtre, Identité et cultures, pose celle du processus de rencontre et de dialogue entre les différentes cultures qui, aujourd’hui, se côtoient toujours plus. Il s’agit d’apprendre aux jeunes générations à vivre leur propre identité dans la diversité, sans crispation, et sans pour autant tomber dans le vide culturel qui a sa source dans le relativisme. Les grandes Organisations internationales en prennent conscience comme nous pouvons le voir avec le Conseil de l’Europe. Au mois d’octobre dernier, celui-ci clôturait les célébrations du 50ème anniversaire de la signature de la Convention culturelle Européenne à Faro, au Portugal, par une Conférence ministérielle où j’avais l’honneur de présider la Délégation du Saint-Siège. Il m’était donné d’aborder les problèmes que nous traitons aujourd’hui devant les ministres de la culture du continent européen, et de leur redire essentiellement cinq points que je me permets, en conclusion, de partager avec vous :

1) Le Saint-Siège ne cesse d’apporter son soutien aux initiatives prises pour que les Européens reconnaissent leur patrimoine commun et divers, favorisent la mobilité et les échanges en vue d’une meilleure connaissance et d’une mutuelle compréhension, et soutiennent le vaste courant de coopération culturelle entre les peuples, objectifs fixés par la Convention.

2) L’objectif fondamental reste toujours le même : bâtir une cité digne de l’homme. Il s’agit, pour ce faire, de veiller à ce que les Européens ne cèdent pas à l’indifférence à l’égard des valeurs humaines universelles, et d’être attentif à tout ce qui peut porter atteinte à leur transmission. Or, la crise des valeurs qui se répand en des couches entières de la population, notamment chez les jeunes, pose de graves questions. La tentation du nationalisme exacerbé qui naît du sentiment de perte des identités, les dérives du fondamentalisme qui se greffent sur l’humiliation ressentie par certains croyants, les replis du communitarisme provoqués par le mal-être de certains groupes dans l’actuelle société, les risques d’applications inhumaines de certaines avancées de la science et de la technologie, sont autant de défis qui exigent des réponses urgentes et pertinentes, sous peine d’un grave éclatement de nos sociétés.

3) Le rôle de la culture et des échanges interculturels, la sauvegarde du patrimoine culturel et des biens qui en sont les vecteurs, l’importance des programmes éducatifs dans les écoles et les universités, la responsabilité des mass médias et le respect qu’ils doivent à la vérité de l’information et à la dignité de la personne humaine, la contribution des institutions particulièrement aptes à favoriser la cohésion sociale, appellent une attention particulière. Partout où cela s’avère nécessaire, nous nous devons de défendre le droit culturel propre à chaque peuple, fût-il minoritaire. L’Europe de la convivialité pacifique et de l’échange des richesses culturelles, matérielles et immatérielles, est celle qui saura se présenter comme la maison commune de tous les Européens, où chacun et chacune pourra être accueilli et se sentir chez lui, où personne ne pourra être objet de discrimination, mais où tous seront appelés à vivre comme membres responsables d’une seule grande famille des peuples.

4) Le christianisme a été pour le continent européen un facteur primordial d’unité entre les peuples et les cultures. Depuis deux millénaires, il ne cesse de promouvoir une vision intégrale de l’homme et de ses droits, et l’histoire de l’ensemble des nations du Continent atteste son extraordinaire fécondité culturelle. Soucieux d’honorer l’exigence moderne d’une juste laïcité des États, et donc de l’Europe en toutes ses composantes religieuses et laïques, au rebours d’un laïcisme réducteur, inspirateur de certaines politiques, le Saint-Siège réaffirme la disponibilité et la capacité des religions à contribuer à édifier la maison commune européenne en apportant en particulier leur concours pour remédier au défi de la désagrégation sociale et donner un sens à la vie et à l’histoire. La modernité européenne qui a donné au monde l’idéal démocratique, le sens de la dignité de toute personne humaine et de ses droits inaliénables, n’a-t-elle pas puisé ses valeurs les plus hautes dans sa culture millénaire, héritière de la pensée grecque, des institutions romaines, et de nombreux apports culturels, notamment celtes, anglo-saxons, germains et slaves, au creuset du christianisme ?

5) Au lendemain de la seconde guerre mondiale les Pères de l’Europe ont relevé courageusement le défi de la « justice sans liberté ». Aujourd’hui, une utopie non moins ruineuse menace nos sociétés de désagrégation : l’indifférence qui relativise tout, ne promeut rien et, masquée sous les apparence de la tolérance, menace l’humanité de l’homme. Relever ensemble ce nouveau défi à l’aube du troisième millénaire, pour bâtir l’Europe comme une communauté d’hommes, disais-je, c’est donner à la Convention culturelle européenne, un nouvel élan auquel, pour sa part, le Saint-Siège entend apporter pleinement sa contribution.

Échange de vues avec le Père Benrard Ardura O. Praem Secrétaire du Conseil pontifical de la Culture

Miguel Mesquita da Cunha : Permettez-moi deux réactions. Il m’a semblé qu’en pointant du doigt, à juste titre, certaines dérives contemporaines, le Cardinal les associait fréquemment à la jeunesse - sans la blâmer mais en mettant en cause l’éducation qu’elle reçoit.

Toutefois il m’apparaît que quand cette jeunesse se rebelle, c’est souvent contre les dérives mêmes de notre temps. Par-delà les défaillances - formelles aussi bien que fondamentales - de l’éducation que la jeunesse reçoit, il se fait néanmoins une transmission, fût-elle diffuse, fût-elle implicite, de valeurs fondamentales. Je crois qu’il est extrêmement important de faire confiance à la jeunesse, tant il est vrai que notre anthropologie nous permet, par nature, de résister à un certain nombre de situations délétères.

La deuxième remarque que je me permettrais de faire c’est que j’ai peu entendu d’évocation de la science. Or la science est une part extrêmement importante de notre culture, surtout aujourd’hui où se conjuguent deux phénomènes : le premier, une absence quasi totale culture et de connaissances scientifiques chez l’opinion publique ; le deuxième, une prééminence des évolutions scientifiques et technologiques dans la manière dont nous percevons notre monde, même si nous n’avons guère conscience de cette influence-là.

Or, par rapport à ce qui se passait encore au début du siècle dernier, avant 1905, la science elle-même est dans un état presque d’incertitude, non seulement tant sont vastes ses champs de recherches, mais tant elle met l’accent sur l’incertitude - y compris logique, y compris épistémologique - de certains de ses travaux. N’est-ce pas un élément important, fût-il inconscient, de la confusion des sentiments, si j’ose dire, dans laquelle nous nous trouvons ? Francis Jacques : À nouveau, je voudrais rejoindre les félicitations pleines de gratitude qui ont été exprimées à l’écoute de cette splendide intervention du Cardinal par votre bouche. Les points de fermeté, qu’on vient d’évoquer, je les ai identifiés bien sûr au passage, cette oscillation entre syncrétisme, universalisme, particularisme, cosmopolitisme... Mais je voudrais y insister : ces points de fermeté sont aussi des points de profondeur. Deux exemples.

J’ai d’abord relevé avec le plus grand intérêt le fait qu’à la racine, dans les conversations chaque religion incarne rien de moins qu’une ‘dimension spirituelle’. Car c’est bien là que la problématique du dialogue inter-religieux s’enracine dans une sorte de partage de l’absolu et prend toute sa gravité. Admettons en effet que le fait spirituel chrétien soit l’Incarnation du Verbe. Et d’autre part que le fait spirituel musulman soit l’affirmation abrupte d’une transcendance sans médiation. On voit très vite que le dialogue interreligieux aura beaucoup de mal à s’établir et à se nouer au-delà de la seconde intervention. L’un parle de Transcendance, l’autre d’Incarnation mais quid de la possibilité même d’une médiation dans le monde musulman ? Le dialogue interreligieux n’est pas trivial, pour le maintenir il faudra beaucoup de patience, de ressources spirituelles et sans doute, à terme, d’invention doctrinale.

Ma seconde remarque ira au rapport du Dialogue avec la Mission. La probité du dialogue suppose que chaque protagoniste dans la mesure où il veut être un « participant » s’efforce de convaincre l’autre de la « profondeur inaperçue par lui de sa propre vérité ». J’ai trouvé cette expression du Cardinal Paul Poupard tout à fait remarquable. D’autant qu’elle implique que pendant le même temps, l’interlocuteur déploie la même stratégie de me convaincre moi-même de la profondeur de ma propre vérité. On retrouve au-delà de cette réciprocité, l’obligation d’inventer, de produire un langage commun. À moins d’en rester au stade de l’imprégnation interculturelle, le problème à l’évidence s’approfondit.

Janine Chanteur : Les propos très profonds qui ont été tenus par le Cardinal Poupard à travers vous, Mon Père, et nous avons bien senti combien vous-même participiez à ces paroles, m’ont fait penser à l’origine du mot “culture”.

L’origine, c’est sa racine indo-européenne qui signifie « le lieu où le dieu aime se reposer ». Or, le lieu où le dieu aime se reposer, c’est la terre féconde.

Et vous avez parlé de la paix. En effet, la terre ne peut être féconde que si elle ne reçoit pas les piétinements et les rafales de la guerre. Dès son origine, le mot culture est en relation avec la paix.

Et l’idée du Dieu innomé, le dieu de chaque endroit « cultivé » sur la terre où Il aime se reposer en effet, indique à la fois la diversité de toutes les cultures dont vous nous avez parlé et leur unité, leur valeur reconnue dès l’origine, si les « cultivateurs » savent honorer la divinité et vivre en paix les uns avec les autres Père Bernard Ardura : En référence à la première intervention, je puis affirmer combien le souci des jeunes est présent au Conseil Pontifical de la Culture. Nous constatons comment, dans certains pays dont la France, ce qui pouvait apparaître comme des actes de violence, et de violence gratuite, de violence apparemment sans signification, sans référence à une idéologie, sont en réalité des cris de désespoir. Des cris de désespoir « devant un futur sans avenir ». Nous en prenons acte : dans nos sociétés économiquement développées et culturellement anémiées, la transmission des valeurs se réalise effectivement, mais il faut le reconnaître, dans une portion numériquement minoritaire de la société occidentale. Et toutefois, nous ne cédons pas au pessimisme. Au Conseil Pontifical de la Culture, nous recevons des témoignages presque quotidiens provenant de diverses parties du monde, de réalisations souvent magnifiques, plus souvent encore inattendues, qui nous font comprendre combien les difficultés auxquelles nos sociétés sont aujourd’hui affrontées, ne sont pas radicalement nouvelles et encore moins inéluctables. Plus de soixante ans après la fin de la deuxième guerre mondiale, nous payons encore les conséquences de traumatismes qui ont durablement altéré le processus de transmission des valeurs en Europe occidentale. Ceci explique une certaine rupture dans la transmission de la culture et dans la transmission de la foi, au moins en ce qui concerne nos sociétés dites « évoluées ». Pour cette raison, la ferme conviction de Robert Schuman : « Il faut donner une âme à l’Europe » est plus que jamais actuelle.

Si cet idéal de transmission et d’éducation était effectivement vécu à l’intérieur des familles, la société entière en serait transformée. C’est pourquoi une politique en faveur de la famille, mais aussi et surtout un engagement des chrétiens et de tous les croyants pour que la famille soit effectivement aidée et soutenue, auraient certainement des conséquences positives considérables sur le présent et l’avenir de notre société. En Italie où l’évolution de la famille connaît des phases comparables à celles d’autres pays d’Europe occidentale, nous assistons à l’extension du phénomène des mammoni, ces garçons de trente ans et plus, qui demeurent auprès de la mamma, par peur de s’engager pour l’avenir, dans le mariage, et surtout par peur de prendre des responsabilités. Cette attitude est le signe d’une sociétés livrée à la peur, qui s’étourdit dans l’éphémère. En résumé : alors que l’Europe a été le berceau de la « personne », nous l’avons réduite à l’ « individu » ; il s’agit d’une régression culturelle considérable.

Pour en venir aux sciences dans l’éducation et dans notre vie, thème qui n’était pas directement l’objet de cette conférence, qu’il me suffise de dire toute l’importance que le Conseil Pontifical de la Culture accorde à cette branche du savoir en pleine expansion, en signalant le Projet STOQ, lancé voici maintenant trois ans à Rome, qui regroupe actuellement plusieurs Universités pontificales, et s’étend maintenant à l’Université de Saint-Paul du Brésil, avant d’atteindre, nous l’espérons, d’autres Universités notamment en Afrique. Ce programme propose précisément à ceux qui ont eu une formation philosophique et théologique une initiation aux méthodes scientifiques, et à ceux qui ont reçu une formation scientifique d’entrer en quelque sorte dans un « noviciat » philosophique et théologique. Ce programme qui connaît un réel succès avec déjà des milliers d’étudiants, est financé par une fondation protestante des États-Unis. Vous le voyez, la question des sciences est bien présente dans les préoccupations et dans les initiatives du Conseil Pontifical de la Culture.

La question du dialogue interculturel est une question extrêmement délicate. Vous le savez, le Saint-Père vient d’unir les présidences du Conseil Pontifical de la Culture et du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux. Je crois pouvoir, dans cette optique, essayer de répondre aux interrogations qui sont les vôtres et qui sont partagées par de nombreux chrétiens. Premièrement : en ce qui concerne le dialogue interreligieux, c’est-à-dire le dialogue doctrinal entre des chrétiens et des croyants de religions non-chrétiennes, on ne peut parler de vrai dialogue interreligieux qu’avec les Juifs et ceci pour deux raisons : parce que nous faisons référence à une Révélation commune, que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, et parce que nous avons un même Dieu. Il ne peut y avoir de dialogue doctrinal au sens strict avec les autres religions. Comment serait-il possible de parler sur le plan théologique avec un hindouiste ou avec un bouddhiste ? Nos conceptions respectives de Dieu ou de la Divinité, de l’univers et de l’homme ne possèdent pas suffisamment de points communs pour qu’il y ait un vrai dialogue doctrinal à ce niveau-là. C’est pour cette raison, me semble-t-il, que le Saint-Père, en unissant les présidences de ces deux Conseils, a voulu souligner la nécessité du dialogue avec ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne et indiquer la culture comme voie privilégiée de ce dialogue. Ceci nous invite à prendre une conscience renouvelée du rapport créatif entre religion et culture : pour nous, chrétiens, l’Évangile est créateur de culture, et, suivant les mêmes lois, les croyances des fidèles des religions non-chrétiennes créent et nourrissent des cultures parfois millénaires. Il suffit de penser à la culture des peuples musulmans ou aux cultures des peuples de l’Asie. Sur le plan culturel, nous sommes certains d’avoir de nombreuses et excellentes possibilités de dialogue et de partage. En ce qui concerne la culture elle-même, le cardinal Ratzinger, alors membre du Conseil Pontifical de la Culture, fit une intervention au cours d’une de nos Assemblées plénières, en insistant sur cet élément central : nous sommes tous préoccupés d’inculturer la foi chrétienne dans les différentes cultures, d’évangéliser les cultures, mais nous ne sommes pas assez sensibles à cette réalité : il existe une unique nature humaine. C’est le fondement de l’annonce de l’Évangile à toutes les cultures, et c’est ce qui libère l’inculturation de devoir être une sorte de traduction continuelle de tous les éléments de la foi chrétienne dans toutes les cultures. Je retrouvais, voici déjà quelques années, des lettres de missionnaires partis au Congo autour de 1920, et qui racontaient leurs recherches et leurs essais pour enseigner le catéchisme aux enfants. Ils recherchaient des mots de la langue locale pour tenter de traduire des notions théologiques aussi peu familières que les termes techniques de la sacramentaire ! À cette époque-là, le catéchisme était un raccourci de la théologie. Or, comment dire aux petits Africains que Jésus est réellement présent dans l’Eucharistie, sous les apparences des « espèces » ? Le vaillant missionnaire écrivait à son correspondant en Belgique : « J’ai trouvé un mot qui signifie ombre. C’est une ombre de la réalité ». Aujourd’hui, surtout en Asie, nous nous trouvons dans ces conditions très différentes. Je pense à cet évêque de l’Inde, qui a 2 ou 3 millions d’habitants dans son diocèse, dont à peine 25 000 catholiques qui parlent plusieurs dizaines de langues différentes. L’inculturation aura nécessairement des bornes liées aux limites propres de la nature humaine - combien de personnes sont en mesure de parler une dizaine de langues ? -, mais elle aura toujours pour but de pénétrer au cœur des cultures, de telle sorte que la foi chrétienne inspire la vie des croyants. Il nous faut donc partir de cette donnée : il y a une unique nature humaine et, par conséquent, tous les hommes, à condition de recevoir l’aide appropriée, ont la capacité d’accéder à un minimum de connaissances communes. Dans le domaine de la foi, nous comptons, en premier lieu, sur l’œuvre de Dieu dans le cœur des hommes, pour leur donner de saisir son message sauveur, et chanter ses louanges dans leurs propres langues. Voici quelques années, nous sommes allés, avec le Cardinal, à Puebla, au Mexique. Là, nous avons visité les magnifiques églises de missions construites entre 1570 et 1580 par les franciscains : les indigènes catholiques y avaient peint, en guise de décoration intérieure, quelques idoles transformées par le fait même en motifs décoratifs... au service du vrai Dieu !

La diversité des cultures se résout dans une grande unité fondamentale : l’homme est sorti du cœur de Dieu, il prend conscience, à la façon de saint Augustin, que Dieu l’a créé pour qu’il trouve en Lui son repos et fait déjà cette expérience de la grâce si magnifiquement résumée par saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ». Dans toutes les cultures du monde, l’homme peut vivre cette magnifique expérience de foi.

[1] Benoît XVI, Rencontre avec des représentants de diverses communautés musulmanes, Cologne, le 20 août 2005.

[2] Dictionnaire des Religions, PUF, Paris, 1993

[3] Juvénal Ilunga-Muya, Mondialisation, Diversité culturelle et Dialogue interreligieux, dans Notes et Documents, Institut international Jacques Maritain, XXXè année, Rome, octobre-décembre 2005, p. 34-42.

[4] René Rémond, La Croix, 2 décembre 2004.

[5] Conseil Pontifical de la Culture, Pour une pastorale de la culture, Téqui, 1993, n. 10.

[6] Joseph Ratzinger, Revue des sciences morales et politiques, La culture européenne et les problèmes de l’état du monde actuel, PUF, 1977/1, p. 127-164.

[7] Correspondance d’un coin à l’autre, de Viatcheslav Ivanov et Mikail Gerschenson, Lausanne, L’Âge d’homme, 1979, p. 57, 78, 91, 92.

[8] Editions Salvator, 2004.

[9] Lipa, Rome, 2005.

[10] Pour une pastorale de la culture, n. 10.

[11] Cf. la contribution de Donal A. Kerr : « L’Eglise et les minorités culturelles » au colloque de Klingenthal (27-30 mai 1993) organisé par le Conseil Pontifical de la Culture et publié sous le titre : Christianisme et identité nationale. Une certaine idée de l’Europe, Coll. Eglises et Politique, Beauchesne Editeur, Paris, 1994.

[12] Jean-Paul II, Discours à l’occasion de sa visite au Siège de l’Organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science, et la culture, UNESCO, Paris, 2 juin 1980, n. 14 et 15.

 
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