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La nouvelle évangélisation
23 septembre 2013

La nouvelle évangélisation est un sujet passionnant, mais il est parfois difficile d’en saisir clairement le contenu et l’ampleur. C’est ce que j’ai relevé en participant au mois d’octobre (2012) aux travaux du synode sur la nouvelle évangélisation à Rome autour du pape Benoît XVI.

Ce qui est troublant et difficile à appréhender c’est l’emploi de l’adjectif « nouvelle » à propos de la démarche d’évangélisation. En effet, il est question d’évangélisation tout au cours de l’histoire de l’Eglise, depuis le Christ jusqu’à nos jours. Cette éternelle mission de l’Eglise relève de trois sources. D’abord, il s’agit du mandat du Christ « de toutes les nations, faites des disciples ». Le coeur même de notre vie ecclésiale, de notre vie baptismale, c’est la mission.

L’évangélisation participe aussi de l’essence de l’Eglise. Paul VI disait dans son exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi : « l’Eglise existe pour évangéliser. » La raison d’être de l’Eglise n’est pas seulement de constituer un club privé d’anciens combattants de Jésus, son but est de signifier la présence du Christ et de porter et d’actualiser cette présence à travers le rayonnement de ceux qui la composent et qui sont autant de pierres vivantes dans le monde.

L’évangélisation, enfin, s’origine dans l’attente profonde des hommes, des femmes de notre temps, qui sont en quête du salut puisque chaque personne est faite pour rencontrer le Christ.

L’évangélisation est due à Dieu, elle a sa source au sein même du mystère trinitaire. Le Fils éternel est envoyé par le Père dans le monde. Toute œuvre missionnaire s’inscrit dans cet envoi et doit donc se rapporter à la mission du Fils. En même temps, l’évangélisation est due à l’homme. La plus grande charité dont on puisse faire preuve à l’égard de nos contemporains c’est de leur révéler la vérité du Christ qu’ils sont appelés à connaître pour accueillir le salut.

Ainsi donc, l’évangélisation s’inscrit dans la longue tradition spirituelle et théologique de l’Eglise. Pourquoi donc utiliser l’adjectif « nouvelle » évangélisation ?

Au début du synode, j’ai effectivement perçu un soupçon des évêques sur l’usage du mot « nouvelle » évangélisation. On réduit quelquefois le concept de nouvelle évangélisation à un slogan pastoral ou à un catalogue d’actions à entreprendre. Les lineamenta qui ont préparé le synode sur la nouvelle évangélisation font l’aveu d’un « soupçon vis-à-vis du terme nouvelle évangélisation ». En premier lieu, cette expression cacherait un désaveu de ce qui s’est fait jusque-là. On ferait table rase de l’héritage et des fruits missionnaires qui ont marqué le témoignage de l’Eglise tout au cours du XXème siècle. La nouvelle évangélisation porterait un jugement critique et négatif sur la première évangélisation. De plus, le mot « nouvelle évangélisation » couvrirait pour certains une volonté agressive et implicite de « prosélytisme » de la part de l’Eglise, mettant en cause les acquis de Vatican II, en particulier sur le rapport de l’Eglise au monde et sur le dialogue interreligieux. L’Eglise évoluerait sensiblement vers un repli identitaire, et un esprit de « croisade » face à une société qu’elle diaboliserait. L’évangélisation serait une interférence indiscrète dans la vie des autres, une atteinte à la liberté, une entrave à la conscience, avec, en toile de fond, l’idée qu’il serait illégitime de témoigner du Christ. On en arrive à s’interdire d’annoncer le Christ, en oubliant que cette prohibition ampute l’homme de sa raison d’être. En relisant précisément les expressions utilisées par le Pape Jean-Paul II, qui a utilisé 300 fois le terme « nouvelle évangélisation » et qui en est l’inspirateur dès le début de son élection comme successeur de Pierre, l’adjectif « nouvelle » ne se rapporte pas à un nouveau contenu du message évangélique. Il s’agit plutôt d’une nouvelle posture de l’Eglise par rapport au monde. Au fond, il s’agit pour l’Eglise de jouer la même partition évangélique mais d’une manière tout à fait inédite compte tenu d’un contexte socioculturel qui s’est beaucoup transformé.

L’adjectif “nouveau” ne signifie pas « dénonciation du passé », « renonciation à la mission pratiquée aujourd’hui » mais se veut « requalification des pratiques pastorales » en revenant à la source de l’évangile et de la mission de l’Eglise. La nouvelle évangélisation est la capacité de l’Eglise à vivre de façon renouvelée son expérience communautaire de foi et d’annonce au sein des nouvelles situations culturelles qui se sont créées au cours des dernières années. Jean-Paul II avait valorisé dans ce sens l’expression « nouvelle évangélisation » notamment dans son discours à la 19ème assemblée du CELAM. Il s’agit de repartir du Christ avec « une nouvelle ardeur, de nouvelles méthodes et de nouvelles expressions ». L’adjectif « nouveau » ne signifie pas dénonciation du passé, ou renonciation à la mission pratiquée aujourd’hui. Elle se veut une requalification de nos pratiques pastorales, en revenant à la source de l’Evangile et de la mission de l’Eglise. Quand on parle de « nouvelle évangélisation » on entend souvent « faire des choses nouvelles ». Il s’agit plutôt de considérer le monde avec un regard neuf, à partir du même évangile et de la même foi, mais en s’adressant à un monde fondamentalement différent.

Notre société a connu, en l’espace de très peu de temps des transformations profondes. Son évolution actuelle est marquée par la mondialisation des échanges, la crise des modèles financiers et sociaux traditionnels, la montée en puissance des pays émergents, l’augmentation des flux migratoires et le métissage des civilisations. Mais le monde est aussi marqué par la révolution numérique et informatique qui bouleverse le rapport au réel et abolit le rapport au temps et à l’espace. On peut se connecter instantanément à quelqu’un ou quelque chose à l’autre bout de la planète et se trouver dans l’incapacité de communiquer avec son propre environnement. Cet univers numérique façonne une nouvelle culture dans laquelle baignent les « natifs internet », et déclasse ceux qui n’ont pas encore accès à ces nouveaux modes de communication sociale.

Notre société traverse également une révolution génétique et bioéthique. C’est la volonté de maîtriser la vie dès l’origine et de construire une humanité nouvelle en excluant ceux qui ne répondent plus aux critères de « normalité ». Emerge alors une conception sélective et constructiviste du vivant.

Ainsi notre monde évolue très profondément et très rapidement en même temps que l’on assiste à des transformations significatives de la vie de l’Eglise.

On se trouve aujourd’hui dans une « ex-culturation » du christianisme puisqu’il ne façonne plus les modes de pensée et les modes de vie de nos contemporains. Il y a quelques années encore, même si elles ne confessaient pas la foi chrétienne, beaucoup de personnes avaient hérité d’une façon de vivre, d’un rapport au corps, à l’autre ou au sacré qui étaient profondément baignés par des siècles de christianisme. Aujourd’hui le christianisme devient minoritaire, il souffre d’un déficit réel d’attractivité et de crédibilité. Beaucoup de gens se sont distanciés de la foi chrétienne et de la vision anthropologique et éthique qu’elle sous-tend.

Il y a quelques jours, en Corse, j’ai abordé dans un groupe d’évêque la question de la catéchèse des enfants. Globalement, sur l’ensemble de la province Paca entre 2000 et 2013, on a repéré une baisse d’un tiers du nombre des enfants catéchisés. Si rien ne change, ces chiffres vont empirer. Une très faible minorité d’enfants aura accès au témoignage de la foi et aux codes interprétatifs et symboliques de l’Eglise. Cette situation dramatique est en réalité beaucoup plus contrastée. On voit naître aujourd’hui des réalités ecclésiales nouvelles, il y a encore de belles communautés paroissiales, et un magnifique engagement de familles chrétiennes et de laïcs dans la société… Le monde est marqué par des mutations pastorales assez considérables. D’abord, comme on l’a noté, un effacement du christianisme sur le plan institutionnel et démographique. Ensuite, une forte sécularisation dans un contexte de postmodernité et d’hyper-subjectivisation. C’est le primat donné à l’individu et à la revendication des droits individuels. L’atomisation des modes de vie consonne avec la mondialisation des échanges. La mobilité des personnes, l’instabilité des configurations familiales, le brassage des populations, le consumérisme qui favorise le narcissisme, font que l’individu devient sa propre norme et cherche à s’auto-construire. Pour la première fois dans l’histoire, l’émergence progressive d’un monde séculier suscite un humanisme purement auto suffisant. Le « moi poreux » ouvert au cosmos, puis le « moi enchanté » peuplé de forces religieuses, cède progressivement la place à un moi isolé, atomisé, orphelin, cherchant désespérément son épanouissement dans les limites de ce monde. L’individu devient flottant, flexible, cinétique, délié de toute appartenance rigide et contraignante. Et la société « liquide » lui demande une disponibilité permanente à l’aléa et au changement.

Alors que l’avènement du sujet fut le projet emblématique de la modernité, l’ère postmoderne vit dans l’obsession de l’hyper-subjectivité, jusqu’à demander que la politique statue sur l’intime, l’identité de soi… faute de devoir recourir à une vérité transcendante et universelle. L’homme postmoderne devient un nomade isolé des autres dont le mot d’ordre est d’être maître de sa propre vie en quête permanente de sa propre identité. C’est ce que l’on a entendu à l’occasion des débats sur le mariage ouvert aux couples homosexuels « j’ai droit à… » « Quelle institution pourrait m’empêcher d’exercer mes droits par rapport à ma sexualité, à mon corps, à la disposition de ma vie ?... »

A ce sujet, parmi les chiffres significatifs, sur l’ensemble de la France, on constate que dans les cinq à dix années à venir, 50 % des obsèques seront des crémations. En 1980 c’était 1 %. Qu’est-cela que ça veut dire ? Cela signifie : « je dispose de mon corps ».

Ces transformations sociétales, nous amènent effectivement à parler de nouvelle évangélisation au sens où tout en gardant le même contenu de la foi, on la proclame à un monde radicalement nouveau.

Une fois a fait le constat des mutations anthropologiques et sociétales, on doit se poser la question de nouveaux modes de présence et de parole de l’Eglise pour notre temps.

I) le primat de la Grâce

En premier lieu il s’agit de redécouvrir le primat de la grâce sur nos propres entreprises apostoliques. La mission, qu’elle soit nouvelle ou ancienne, trouve sa source dans la contemplation du Christ envoyé par le Père. La source de l’évangélisation, c’est Dieu lui-même et c’est donc à partir de notre relation au Christ, nourrie par la liturgie mais aussi vécue dans la prière, que s’inscrit la nouvelle évangélisation.

Au point de départ il y a donc le primat de la grâce. Il s’agit de revenir à la centralité du Christ, de « repartir du Christ » comme disait Jean-Paul II. Au cours du synode sur la nouvelle évangélisation, nous avons expérimenté ce primat de la grâce, notamment au cours de belles liturgies vécues autour du pape Benoît XVI. En particulier de la célébration de béatification et de canonisation de plusieurs témoins de la foi. La nouvelle évangélisation relève d’une nouvelle sanctification, de la recherche de la sainteté par une union théologale au Christ, de compter d’abord avec la grâce de Dieu qui précède nos propres efforts. « Les techniques d’évangélisation sont bonnes mais les plus perfectionnées ne sauraient remplacer l’action discrète de l’Esprit. La préparation la plus raffinée de l’évangélisateur n’opère rien sans lui. Sans lui, la dialectique la plus convaincante est impuissante sur l’esprit des hommes. Sans lui, les schémas sociologiques ou psychologiques les plus élaborés se révèlent vite dépourvus de valeur. » (Paul VI)

L’Esprit Saint est l’agent principal de l’évangélisation (Jean-Paul II). L’efficacité évangélisatrice de l’Esprit Saint précède nos propres programmes pastoraux. Notre engagement doit s’enraciner dans son intervention primordiale et dans notre disponibilité personnelle et communautaire à l’accueillir. Les véritables forces qui peuvent changer le monde viennent de l’acte de foi que nous posons, de la prière que nous faisons monter vers Dieu, de la remise de soi entre les mains du Seigneur, de l’ouverture de notre vie à la grâce de Dieu et au service de nos frères et sœurs en humanité.

Permettez-moi dans ce sens de prendre un témoignage sur l’actualité de la vie consacrée monastique en particulier. Sur la Côte d’Azur, au large de Cannes, se trouvent les îles de Lérins. Sur l’île Saint-Honorat vit une communauté cistercienne. Avant que le comté de Nice ne soit racheté à la France, dans les siècles passés, le diocèse de Fréjus comprenait la ville de Cannes. Il y a donc des liens historiques entre le diocèse du Var et le monastère de Lérins. Ces liens ont perduré une fois rattachée l’île aux Alpes-Maritimes, puisque l’île Saint-Honorat fait toujours partie du diocèse de Fréjus-Toulon. Je suis amené à retourner régulièrement sur l’île Saint-Honorat. Et je suis frappé de voir les centaines de personnes qui viennent chaque année dans cette île microscopique, dans cet écrin de végétation où règnent le silence et la prière des moines. Dans un monde sécularisé qui a perdu le sens de Dieu, des communautés où les hommes ont tout laissé pour le Christ rappellent que la figure de ce monde passe. Ce témoignage tire notre monde vers le haut, c’est-à-dire vers les réalités éternelles et l’attente du salut. La force de percussion de la vie évangélique est d’autant plus considérable que ces communautés vivent à contre-courant des valeurs du monde. Quel contraste entre le bling-bling et les paillettes que l’on trouve sur la Croisette et l’attestation humble et joyeuse d’une vie saisie par le Christ qui n’a d’autre justification que Lui !

Ce témoignage évangélique relève du primat de la Grâce. Un autre aspect de ce primat se trouve dans la célébration de la liturgie, et en particulier l’Eucharistie. Le sacrement de l’évangélisation c’est l’Eucharistie. Le pape Benoît a souvent insisté sur la manière de célébrer et de vivre l’Eucharistie (ars celebrandi), d’une manière qui doit être digne et recueillie, en actualisant le sacrifice pascal du Christ. Par l’Eucharistie, c’est la présence même de Jésus qui nous est offerte : présence personnelle, réelle, substantielle.

II) la personnalisation de la foi

Le deuxième enjeu de la nouvelle évangélisation, c’est aider à la personnalisation de la foi. La foi nait d’une rencontre personnelle et vivante avec Jésus. Elle ne relève pas simplement de la communication d’un héritage ou d’une tradition sociologique. Au cœur de la nouvelle évangélisation, il faudra proposer et provoquer cette relation vivante avec le Christ.

Il s’agit aussi d’entrer dans une dimension communautaire de la foi. Je rendais visite il y a quelques jours au maire d’une commune de la banlieue toulonnaise. En plein quartier défavorisé, peuplé de populations d’immigrés à forte majorité maghrébine, se trouve une petite communauté religieuse installée depuis plusieurs années. Le maire de la commune me suppliait : « faites tout ce que vous pouvez pour que les petites sœurs, malgré leur âge, restent là. Je ne suis pas chrétien, mais je sais cette présence cachée au cœur de la cité est source de pacification. » Dans un univers livré à la violence, où règne le non-droit, ce témoignage évangélique était perçu par cet élu comme une chance pour sa commune.

La dimension fraternelle de la foi me semble être un des points-clés de la nouvelle évangélisation dans un contexte d’individualisme et de fracture sociale. Cet enjeu résonne comme une interrogation pour nos communautés chrétiennes. Comment faire en sorte que celles-ci ne soient pas simplement un rassemblement de consommateurs individuels qui se retrouvent à l’Eglise pour recevoir des grâces individuelles, mais aussi pour constituer ce que l’apôtre Paul appelle « un seul corps ? L’évangile rend possible un « vivre ensemble » en se reconnaissant comme frères et sœurs, avec l’Eucharistie comme sacrement de l’unité qui transcende les singularités.

III) Promouvoir un christianisme d’adhésion

On doit passer d’un christianisme d’héritage à un christianisme d’adhésion. C’est-à-dire d’une appartenance formelle ou sociologique à l’Eglise à une expérience authentique d’une vie avec le Christ.

Permettez-moi une petite anecdote. Un jour, j’étais très fatigué et je conduisais ma voiture. J’ai vu quelqu’un qui faisait du stop, il avait un visage sympathique. Je l’ai invité à monter dans ma voiture et on a conversé. Il se trouve qu’il habitait dans le même quartier que moi. Rompu de fatigue, je lui dis : « Je vais vous demander un petit service, est-ce que vous accepteriez de prendre le volant ? » Il a paru un peu surpris de ma demande. Je me suis arrêté et il a pris le volant. Je n’ai pas beaucoup dormi les premiers instants, mais il m’a conduit à bon port.

Cette anecdote souligne le passage d’une présence latérale du Christ à nos côtés à une remise de soi entre Ses mains pour qu’Il nous conduise, peut-être même pas où on voudrait aller. C’est une vie saisie par le Christ qui touche les autres et qui les convertit. Dans la nouvelle évangélisation, la première place doit être désormais donnée au témoignage de vie. C’est notre manière d’être au Christ qui touche nos interlocuteurs avant même que nous leur adressions la parole. C’est une vie convertie qui convertit.

IV) l’inscription sociale de la foi

Je reprends l’exemple des manifestations qui ont eu lieu dans le cadre de La Manif pour Tous, on a pu assister à l’émergence d’un nouveau rapport au politique. Dans les années 70, on a vécu un mouvement de retour au spirituel et un éloignement de la part des nouvelles générations vis-à-vis de l’engagement de l’Eglise dans la société. Dans les manifestations qui se sont déroulées partout en France au sujet de la loi Taubira, on a assisté à une réappropriation de la question sociétale par de nombreux jeunes et familles car on a touché à quelque chose de décisif : le sens de la famille, de la filiation. Ce réveil des consciences est le prélude d’un nouvel engagement des chrétiens dans la société. On redécouvre le christianisme comme une force de transformation du monde, une force de résistance morale et critique. Face à l’autisme et à la bien-pensance des médias et des responsables politiques, grâce aux pétitions, manifestations, veilles de nuit… l’Eglise s’est rendue présente sur la place publique à notre société pour lui rappeler ses principes d’humanité.

V) l’expression « charismatique » de la foi

Les Pères du synode sur la nouvelle évangélisation ont évoqué à de nombreuses reprises l’expression « charismatique » de la foi. L’Esprit Saint suggère dans le cœur de nos contemporains des initiatives qui ne sont pas tirées du « catalogue de propositions institutionnelles », qui sortent souvent des sentiers battus et qui témoignent d’une réelle créativité pastorale. Il s’agit à la fois d’accueillir les idées, les propositions, les initiatives, tout en les régulant, en les accompagnant et en les confrontant à d’autres réalités ecclésiales dans le but d’acquérir une maturité ecclésiale. Nous ne sommes plus dans la perspective d’offrir des « surgelés pastoraux » ou de promouvoir une « pastorale du guichet » en proposant des projets finis, mais, de faire droit au bouillonnement de la base et en accueillant les initiatives générées par les chrétiens eux-mêmes. Je vous donne un exemple.

Il y a deux ans, à l’occasion de la préparation des Journées mondiales de la jeunesse à Madrid, j’ai rencontré deux jeunes de 20 ans, un toulonnais et un lillois. Tous deux faisaient leurs études à Lyon. Ils sont venus me trouver et m’ont dit : « Monseigneur, nous voulons partir aux JMJ, et pour cela nous voulons organiser un rallye auto. Nous venons vous trouver parce que nous voulons des prêtres pour nous accompagner. Tout est prévu ! On a le business plan, les véhicules… » Tout était organisé par eux, un mois plus tard ils revenaient me trouver avec 250 jeunes qu’ils avaient contactés par leur propres réseaux ! Ils sont allés à Madrid à 250 à partir de l’initiative zélée de deux jeunes !

La semaine dernière j’ai rencontré des jeunes qui ont lancé un site Internet : catho.fr, un portail francophone pour la nouvelle évangélisation. On se trouve placé dorénavant devant un bouillonnement d’initiatives où l’on n’a plus à susciter nous-mêmes des projets, mais à accueillir toutes ces initiatives en essayant de les réguler, de les accompagner… Nous devons sortir d’une pastorale d’encadrement au profit d’une croissance par biodiversité. Cette nouvelle donne bouleverse nos postures de gouvernance. On ne dicte plus de façon hiérarchique et verticale la pastorale, mais on essaie d’en promouvoir la symphonie et la germination.

VI) la christianisation de l’intériorité et de l’intelligence

Dans notre société prévalent la subjectivité et le narcissisme. Ce n’est plus « je pense, donc je suis », mais « je sens, donc j’existe ». Et ce diktat de l’émotivité est pris en charge par la culture médiatique et de l’image. Un psychologue me faisait remarquer les nombreux cas d’addiction à l’informatique qu’il était amené à traiter. La culture du zapping et l’inter-connectivité permanente ruine la capacité à penser par soi-même. Les jeunes sont très forts dans la mise en réseau et plus en difficulté à élaborer une pensée propre. On pense à leur place. Par ailleurs, à ces difficultés sur l’élaboration cognitive de la pensée s’ajoute la fascination de l’image. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, avec l’écran plat, la source de la lumière vient de l’objet qu’on contemple. Ce progrès technologique majeur capture l’attention et empêche la distanciation avec l’objet contemplé.

Comment aider les nouvelles générations à ne pas simplement vivre une expérience sensible, fugace, de Dieu, mais à avoir une pensée sur Dieu, en la rapportant bien sûr à la pensée de l’Eglise qui est notre patrimoine génétique. Tel est l’enjeu des temps à venir.

J’ai rencontré l’an passé un chef d’entreprise du Var qui avait reçu une formation chrétienne et avait fréquenté, enfant, le catéchisme de son Eglise paroissiale. Et il m’avouait : « Je fais désormais partie de la franc-maçonnerie. » Et il ajoutait : « j’ai fait ce choix pour trois raisons. D’abord, je voulais vivre une authentique expérience de fraternité que je n’ai pas trouvée dans l’Eglise. En second lieu j’ai été attiré par la ritualisation et le symbolisme alors que j’avais assisté à la désacralisation de beaucoup de liturgies dans l’Eglise. Enfin, ma foi a toujours été marquée par le sentiment religieux, j’avais besoin de trouver un lieu pour pouvoir déployer mon intelligence au contact d’une certaine élite. » Cette dimension de la rationalisation de la foi, fait partie de la nouvelle évangélisation. L’une des priorités de la mission de l’Eglise aujourd’hui est de développer une pastorale de l’intelligence.

En allant aux États-Unis j’ai eu l’occasion de rencontrer des Eglises évangéliques qu’on appelle les megachurch. Ce sont des « grands Carrefour » ou des « Géant Casino » de la foi. Ces Eglises ont été bâties autour du charisme d’un pasteur et en mettant en œuvre différents dispositifs marketing pour rejoindre les problématiques des gens et de leur annoncer le Christ. Ces megachurch touchent des dizaines de milliers de personnes à l’occasion des cultes, mais grâce à de nombreux « sous-produits » proposés aux fidèles : accompagnement personnalisé, cheminement en sous-groupe… Ces Eglises sont établies aux côtés des grandes surfaces, à la périphérie des villes. Elles disposent de grands parkings, elles proposent des animations pour les différentes catégories d’âges et les diverses situations familiales et professionnelles de leurs membres. Elles ont développé une approche kérygmatique, c’est-à-dire une première annonce de la foi. Mais ce que j’ai pu aussi constater, c’est le grand « turn-over » des membres. Faute de doctrine solide, d’approfondissement spirituel, d’absence de rituel et de sens du sacré, mais aussi du fait qu’il manque une véritable réflexion sur la foi. La nouvelle évangélisation ne peut se limiter à une relance de la première annonce, elle doit aussi conduire à une appropriation par l’intelligence de ce que signifie croire. La transmission de la foi est liée à l’approfondissement rationnel de son contenu.

VII) la mise en place de processus missionnaires

Dernier point, la nouvelle évangélisation relève de la mise en place de processus missionnaires. La mission ne peut se rétrécir à n’être qu’un événement isolé, « un coup ». Elle s’inscrit dans un processus, un mouvement de déploiement et d’intégration. « L’évangélisation est un processus complexe, qui comprend différents éléments. » Dans Evangelii Nuntiandi, Paul VI a le premier utilisé, à propos de l’évangélisation, le concept de processus d’intégration. Au sens philosophique et théologique, le mot intégration se définit par « l’acte par lequel un être s’accomplit au sein d’un processus ». En reprenant cette définition, nous pouvons affirmer que l’évangélisation est l’acte par lequel l’Eglise s’accomplit.

Dans ce processus, toutes les activités de l’Eglise s’articulent entre elles dans une compréhension intégrale et dynamique, afin que celui qui a été évangélisé évangélise un jour à son tour. Ce processus d’intégration missionnaire prend en compte plusieurs paliers successifs : d’abord la première annonce du kérygme aux gens du parvis qui ont peu ou pas de contacts avec l’Eglise ; ensuite une catéchèse et un parcours d’initiation pour que ceux qui ont été touchés puissent s’agréger à la communauté et assimiler ce que croire signifie ; permettre encore aux personnes qui commencent à fréquenter l’Eglise de rejoindre la communauté sacramentellement constituée autour de la célébration de l’Eucharistie , puisque l’Eucharistie est source et sommet de la vie chrétienne ; enfin, aider les personnes qui ont rejoint l’Eglise à devenir à leur tour serviteurs de leurs frères au sein de l’Eglise ou au sein de la société. L’Eglise évangélise quand non seulement elle professe la foi, mais qu’elle permet à ses membres de se mettre au service les uns des autres, pour imprégner d’évangile notre société. Être chrétien c’est se savoir responsable de la transformation de notre société pour qu’elle soit plus juste, plus fraternelle, plus respectueuse de la vie humaine.

Je terminerai ma réflexion panoramique sur la nouvelle évangélisation en mentionnant un certain nombre de portes par lesquelles la nouvelle évangélisation doit passer.

A) la famille

La famille est le premier lieu d’engendrement de la foi et d’apprentissage de « l’art de vivre » en chrétien grâce au témoignage des parents. La famille est tout à la fois sujet et objet de la nouvelle évangélisation. « Au sein d’une famille consciente de cette mission, tous les membres évangélisent et sont évangélisés » (Paul VI). Elle est le premier lieu de transmission de la foi et de son incarnation.

B) les œuvres éducatives

L’école associe dans un même acte éducatif la transmission des connaissances, l’annonce de la foi et la construction de l’enfant, afin qu’il devienne sujet de sa propre histoire et qu’il structure sa personnalité autour de principes d’humanité. Cette éducation est d’abord vécue dans la famille, mais est aussi portée par d’autres lieux éducatifs comme l’école catholique, les œuvres de jeunesse (scoutisme, patronage…)

Beaucoup de jeunes sont analphabètes sur le plan religieux, et cette inculture s’accompagne aussi d’une perte des référents anthropologiques. Certains même, ne comprenant pas ceux-ci, se tiennent à l’écart de l’Eglise.

La pédagogie pastorale devra ne jamais renoncer à proclamer la grammaire de la vie qu’énonce l’Evangile, et encouragera chacun, là où il en est, à la pratiquer et à se l’approprier. C’est une pédagogie du temps, de l’espérance et de l’accompagnement qu’il nous faut mettre en œuvre. C’est parce que nous croyons que la foi est une humanisation et un accomplissement de soi, que nous devons l’enseigner comme un chemin de vie et de maturation humaine, et non pas de façon moralisante ou intellectualisante. Il ne s’agira donc pas seulement de favoriser une culture chrétienne, mais d’abord une expérience personnelle de Jésus-Christ.

On voit resurgir de l’intérêt pour les activités parascolaires et les tiers lieux éducatifs qui constituent des écosystèmes dans le prolongement de la famille pour aider l’enfant à se construire humainement et chrétiennement. Une heure de catéchèse par semaine ne suffit plus dans un contexte de sécularisation pour faire une authentique expérience de foi et alors même que beaucoup de familles ont décroché sur le plan religieux. C’est la raison pour laquelle on voit se développer des formules de patronage, des centres aérés, des samedis et des dimanches chrétiens…

C) la paroisse

C’est la communauté paroissiale qui accompagne chaque personne de sa naissance à sa mort à travers les grands sacrements de la vie (baptême, mariage, confirmation…) La paroisse offre une formation et un enracinement à la foi chrétienne. Elle est la réalisation locale de l’Eglise universelle. Et de ce fait, elle a un statut théologique et sacramentel particulier. « Tout en ayant une dimension universelle, la communion ecclésiale trouve son expression la plus immédiate et la plus visible dans la paroisse. Celle-ci est le dernier degré de la localisation de l’Eglise ; c’est, en un certain sens, l’Eglise elle-même qui vit au milieu des maisons de ses fils et de ses filles » (Jean-Paul II). En sa petitesse territoriale, et en sa présence de proximité, la paroisse a vocation à une plénitude ecclésiale. La paroisse, c’est l’Eglise de Dieu qui se révèle en un lieu particulier. Elle cristallise l’Evangile, elle le traduit ici et maintenant, elle lui donne corps. En un lieu déterminé, elle est le Corps du Christ qui en est la Tête.

D) les nouvelles réalités ecclésiales

Les communautés nouvelles ou les communautés religieuses anciennes constituent des lieux affinitaires autour d’une spiritualité ou d’un apostolat spécifiques reconnus par l’Eglise. De par leur souplesse et leur créativité, ces diverses réalités constituent une force puissante de revitalisation du tissu ecclésial. Elles enrichissent le « patrimoine génétique » de l’Eglise. Au cours de l’histoire, les réalités ecclésiales et les mouvements ont été des défricheurs, des incubateurs, des viviers de nouvelles expériences spirituelles et missionnaires. Ils ont contribué prophétiquement à régénérer et à féconder le corps ecclésial tout entier. Aujourd’hui ces nouvelles réalités sont primordiales. Quand je dis « réalité nouvelles », je m’adresse à celles qui sont nées après le Concile Vatican II. Elles sont porteuses d’une grande espérance pour l’Eglise à condition qu’elles s’intègrent dans le paysage pastoral et qu’elles ne soient pas livrées à elles-mêmes.

E) la piété populaire

Elle constitue un espace privilégié pour la nouvelle évangélisation. Bien sûr que la dévotion peut être marquée par la superstition, mais cette piété populaire permet de rejoindre la recherche spirituelle qui frappe beaucoup de nos contemporains. J’ai récemment participé à une mission dans le Golfe de Saint-Tropez avec la présence des reliques de sainte Thérèse. Il était très étonnant de voir combien les gens ont pu être touchés par ce contact concret et tactile des reliques. La foi s’incarne à travers le témoignage des saints, et on a accès à ces figures d’humanité à travers leurs restes mortels. Il faut donc évangéliser la piété pour qu’elle ne sombre pas dans le magique.

F) les moyens de communication sociale et de présence au monde

La nouvelle évangélisation passe aussi par les moyens de communication sociale (internet, TV…) et au cours du synode, beaucoup ont insisté sur l’évangélisation du cyberespace pour atteindre les nouvelles générations et les réseaux sociaux.

Enfin, un des leviers de la mission aujourd’hui passe par la présence des chrétiens dans le monde du travail, des loisirs, du sport… Par exemple, à Toulon nous avons le RCT, le club de rugby de Toulon. Nous avons pu constituer une équipe de rugby formée de séminaristes qui a été amenée à rencontrer les rugbymen toulonnais, ce fut un grand moment de témoignage.

En conclusion, la nouvelle évangélisation, avec les différents leviers que je viens de citer, nous invite à une conversion pastorale. Celle-ci invite l’Eglise à se comprendre comme étant à la fois destinataire, mandataire et partenaire de la mission.

- destinataire, car bénéficiaire de l’œuvre du salut au point que l’Eglise doit rayonner de la joie de croire, par le témoignage de la charité ;

- mandataire, car tout en étant envoyée au cœur de l’histoire pour témoigner de l’alliance divine avec l’humanité, l’Eglise envoie à son tour dans le monde des témoins de cette alliance, en se décentrant sans cesse d’elle-même et en manifestant sa sacramentalité pour être dans le monde le signe sensible et efficace de Dieu ;

- partenaire de l’Evangile, car chaque baptisé, membre de l’Eglise, est appelé à prendre sa part de l’annonce effective de la foi pour le salut de tous. La pastorale de l’appel conduit à la pastorale de l’engagement.

Cette triple posture de l’Eglise met l’accent sur plusieurs priorités pastorales : rejoindre les personnes là où elles se trouvent, prendre en compte et analyser au préalable les reproches ou les réticences, diversifier les approches suivant les « publics », passer d’un christianisme de tradition à un christianisme d’adhésion et d’engagement, positionner l’annonce de la foi à la pointe de la pastorale, orienter la mission de la paroisse en direction de la diaconie.

La conversion pastorale concerne en premier lieu les prêtes qui portent la mission de l’Eglise. Elle affectera la manière d’exercer les responsabilités pastorales : le travail en équipe, la culture de groupe, une gouvernance participative, la délégation des tâches, la relecture, la résolution des conflits et la gestion des résistances pastorales, la communication du nouveau projet pastoral, la création d’opportunités. Sans décourager les plus réticents ou les sceptiques, il s’agit d’être inclusif, explicatif, propositionnel, programmatique, et d’essayer de responsabiliser les fidèles en s’appuyant sur leur disponibilité et leurs charismes.

Dans la suite du Concile, on a beaucoup travaillé le munus sanctificandi (charge de sanctification et de sacramentalité) et le munus docendi (charge de l’enseignement et de la formation), il faut désormais beaucoup réfléchir au munus regendi, la charge d’animation de la communauté pour qu’elle devienne vraiment missionnaire. Cela signifie un accompagnement des prêtres spécifique pour mieux soutenir les laïcs, développer les charismes, promouvoir une vision commune. Dans beaucoup de diocèses et de paroisses il n’y a pas de vision prospective. On agit un peu dans la précipitation du court terme, dans la répétition des activités et parfois même dans une logique de liquidation des biens. Il convient au contraire d’impulser un nouveau dynamisme de la foi à partir des forces existantes, mais en travaillant sur le long terme pour se doter d’un certain nombre d’outils pastoraux plus adaptés.

Échange de vues

Le Président : Monseigneur Rey nous offre une belle expérience et au-delà, des perspectives d’action très concrètes. C’est bien ce que nous cherchons au terme d’un cycle de réflexions, de travail, d’approfondissement tourné vers l’éducation. Je suis certain que cela va nous conforter, nous renforcer. Je souhaite surtout que cela nous porte vers l’action.

Nicolas Aumonier : Monseigneur, vous avez parlé de nouvelle gouvernance pastorale. Pourriez-vous nous donner quelques indications pratiques sur le thème de l’éducation, de la famille, etc. ? Nous avons par exemple un ministre de l’Éducation nationale qui a écrit dans un livre que sa tâche consistait à achever l’œuvre inachevée de la révolution française et donc à achever la mort de Dieu. Est-ce que vous estimez que les réponses à lui apporter sont d’ordre local ou au contraire qu’à la parole publique du politique et du ministre, il faut apporter une réponse nationale ? Et au sein de la Conférence des évêques de France, qui ouvre les portes de la contradiction ? Qui portera nos voix ?

Mgr Dominique Rey : Je crois que quand on se trouve placé sur des terrains aussi sensibles que l’éducation, la famille, la vie, et dans un contexte parfois d’antichristianisme, c’est-à-dire de reconstruction de la société sur d’autres bases que celles dont nous avons hérité par nos racines chrétiennes, nous avons à adopter deux attitudes : d’une part une attitude de résistance, et d’autre part une attitude prophétique. Ce qu’il est particulièrement intéressant de noter, c’est que le discours de Monsieur Peillon récupère le langage de la sacralité chrétienne et le siphonne en direction du « salut par la République ». On n’est pas très loin du culte de la religion promu par la Révolution Française. On développe une spiritualité laïque et une nouvelle forme de catéchèse laïque dans un contexte de relativisme.

Le christianisme se trouve placé aujourd’hui en position minoritaire et énonce à contrecourant des valeurs mondaines et médiatiques. Il se trouve donc en situation de résistance spirituelle et morale, ce qui nécessite de la part des chrétiens une authentique relation personnelle avec le Christ et le témoignage d’une exemplarité évangélique de la vie. Cette résistance appelle aussi à une formation de la conscience morale pour se démarquer du prêt-à-penser sociétal. Elle implique une nouvelle forme de présence à la vie publique de la cité pour interpeler les acteurs de la vie publique sur les principes d’humanité et le respect de la personne humaine et de la liberté religieuse en particulier. Cette résistance morale invite les chrétiens à inventer de nouvelles manières de faire de la politique et de se rendre présents aux débats de société, c’est l’exemple donné par la Manif pour Tous et les différentes expressions de protestation non-violente que ce mouvement a suscitées (les veilleurs, le mouvement de l’écologie humaine…). Il s’agit également de créer des synergies avec des mouvements qui existent hors de France et de constituer des réseaux internationaux d’influence. Cette résistance morale et spirituelle, ancrée dans la prière, devient aussi une résistance intellectuelle. Où trouver, où constituer des espaces de productions intellectuelles dissidentes pour mobiliser une pensée critique sur notre société face au mimétisme totalitaire des médias et aux atteintes à la liberté religieuse ?

Résistance, mais aussi prophétisme. Le christianisme n’est pas seulement un héritage, il nous précède, il est au-devant de nous. Certaines expressions de notre foi recèlent une force de provocation, d’interpellation, de séduction vis-à-vis de beaucoup de nos contemporains qui sont alors rejoints dans les aspirations profondes de leurs cœurs. Ils sont touchés et disent : « il y a quelque chose, une manière de vivre, une joie de croire entre les personnes habitées par la foi, qu’on ne voit nulle part ailleurs. » Plus le monde s’abime dans le repli sur soi et l’exclusion de Dieu, plus en même temps, corrélativement, grandissent les attentes des nouvelles générations. Dans mon diocèse j’ai la chance d’accueillir beaucoup de communautés nouvelles et beaucoup de communautés contemplatives. Je vois l’impact que celles-ci peuvent avoir sur tant de personnes en recherche qui sont travaillées par la question du sens de la vie. Il nous faut nous réapproprier la dimension prophétique du christianisme. Les JMJ sont une illustration magnifique de ce prophétisme qui attire des millions de jeunes chrétiens à faire ensemble l’expérience du Christ.

En ce qui concerne la conférence des évêques, elle est un organisme, au service de la collégialité entre les évêques. Elle ne doit pas être une super structure. Elle ne doit pas se substituer à la parole libre des évêques, mais au contraire aider chaque évêque dans l’exercice de sa charge pastorale et favoriser la communion entre tous. La tentation demeure toujours qu’elle supplante la mission de chaque évêque ou qu’elle freine les initiatives par des lourdeurs administratives.

Orietta de Lauzun : J’ai fait du catéchisme pendant longtemps et je constatais que chaque année le catéchisme changeait. Alors, il y avait un problème d’élocution orale, les livres de catéchisme changeaient, il fallait toujours devoir se réadapter, c’était un travail énorme.

Alors, par hasard ou par chance on m’a confié un enfant de 10 ans qu’il fallait préparer à la confirmation en rattrapant son retard. Je me suis rendu compte au bout de trois semaines qu’il était très doué mais s’ennuyait et je lui ai demandé ce qu’il attendait, ce qu’il voulait pour arriver à la confirmation et il m’a dit : « Moi, ce qui m’intéresse, c’est la Trinité ».

Alors, je ne sais pas si le hasard existe, je venais d’acheter un livre : De la Trinité à l’Incarnation. C’était le commentaire du Symbole d’Athanase. J’ai lu le Symbole qui est d’une simplicité linéaire, très accessible. L’enfant s’y est intéressé et s’est fait prêter le livre. Et un mois après il me dit qu’il commençait à comprendre et que la clef pour comprendre la Trinité était le deuxième commandement. J’ai demandé pourquoi. Et l’enfant m’a dit : « Dieu a dit Aime ton prochain comme toi-même ; il devait donc donner l’exemple en aimant Lui le premier de manière parfaite ; et c’est là que j’ai compris pourquoi le Christ a été engendré et non pas créé car il devait être de même nature que le Père ».

J’avais enseigné pendant près de seize ans le catéchisme, avec des questions sur la Trinité. La Trinité ne peut bien sûr pas être pleinement comprise rationnellement. Ce lien trinitaire est l’articulation d’amour que Dieu veut se donner et nous donner. Il faut donc recentrer le catéchisme sur la Trinité dont le contenu doctrinal explique tout. Pour redevenir trinitaires mais sans prétentions.

Mgr Dominique Rey : L’évangélisation est intrinsèquement liée à la contemplation du mystère trinitaire puisque la mission du Fils se prolonge dans son Eglise en annonçant l’œuvre du salut. L’évangélisation révèle en Jésus que Dieu est un père et qu’il nous donne part à son Esprit, ce qui nous introduit à l’adoration, c’est-à-dire à la contemplation du mystère de Dieu par l’Esprit de Jésus qui nous a été communiqué. Ainsi, l’évangélisation a sa source dans l’adoration trinitaire et conduit à l’adoration du Père. Ce mouvement ascendant et descendant (accueillir le Fils envoyé par le Père pour nous offrir, en retour, en Lui le Père) constitue la trame spirituelle et théologale de toute évangélisation. Ce mouvement doit être enseigné, en particulier aux enfants. La catéchèse n’est pas une simple accumulation de savoirs sur Dieu, elle se fait prière, elle conduit à la liturgie et à la diaconie : se donner à Jésus pour donner Jésus aux autres.

Jean-Marie Schmitz : Je voulais vous poser une question qui concerne l’autre grand défi de notre société à côté du sécularisme et de la déchristianisation que vous avez évoqués qui est celui de l’islam. Que faut-il faire ? Que peut-on faire pour l’évangélisation des musulmans qui sont aujourd’hui français ? Que fait l’Eglise ou que peuvent faire les chrétiens pour accueillir ceux qui veulent se convertir et qui ne sont pas toujours les bienvenus ?

Mgr Dominique Rey : Quand j’ai interrogé le cardinal Tauran, résident du conseil pontifical des relations interreligieuses, il s’est montré très réservé sur la capacité de lier avec les musulmans un vrai dialogue théologique et spirituel. En particulier les catégories mentales ne sont pas les mêmes. C’est ainsi que dans l’Islam il y a une vision totalisante du monde qui ne laisse pas de place à l’expression de la liberté individuelle. Religion et Etat se confondent. On doit donc d’abord développer un dialogue de vie avec nos frères musulmans, c’est la première réponse à la montée de l’Islam dans nos pays d’ancienne chrétienté. Et cette présence incisive, pour certains inquiétante, de l’Islam en France nous appelle à vivre pleinement notre foi chrétienne. On a vu certaines conversions à l’Islam de personnes chrétiennes qui avaient été si peu évangélisées. Elles n’ont pas trouvé sur leur route des témoins rayonnants de l’évangile qui auraient pu les aider à prendre conscience de leur identité baptismale. Elles n’ont peut-être pas trouvé des communautés vivantes.

J’observe à l’inverse que dans la région PACA, il y a environ 10-15% de catéchumènes adultes qui sont d’origine musulmane. Ils témoignent, au contraire, que leur désir du Christ a été suscité par la rencontre avec d’authentiques chrétiens et des communautés qui ont su les accueillir. L’Eglise doit retrouver une approche kérygmatique par rapport à l’Islam, des espaces de contact pour attester de notre foi en Jésus Christ. En posture missionnaire, ce sont souvent des musulmans convertis qui peuvent toucher leurs anciens coreligionnaires.

Mgr Philipe Brizard : Je voudrais ajouter quelques mots. Je suis moi-même responsable d’une communauté qui est faite essentiellement de chrétiens issus de l’islam et qui sont capables de faire de l’évangélisation de rue dans des communes comme Aubervilliers, Genevilliers : il faut le faire ! J’ai une grande expérience de l’Orient et aussi l’Algérie. Je ne partage pas le pessimisme et la crainte devant l’islam. J’ai participé au synode sur les Églises du Moyen-Orient, on l’a dit et on l’a redit, les Églises du Moyen-Orient sont faites pour évangéliser et donc pour apporter la “bonne nouvelle”. Certes toutes sortes de conditions sociologiques jouent en faveur ou contre cette évangélisation. Cela dit, Saint Paul et les autres grands évangélisateurs ne se sont pas beaucoup encombrés de considérations pour dire que Jésus est mort et est ressuscité. Pour moi, l’essentiel est d’annoncer.

Pierre de Lauzun : Vous avez parlé à raison de la périphérie de la communauté catholique, les musulmans, etc. La question opposée que vous n’avez pas évoquée ce sont les « publicains » et les « centurions » de notre époque. Le Christ leur a parlé aussi. Moi, je suis dans le secteur financier. Et là aussi, il me semble que cela se définit en termes nouveaux parce que la sécularisation entraîne de nouveaux comportements qui vont au-delà de ce qu’on a pu observer autrefois, mais probablement aussi des possibilités d’évangélisation.

Je le vois notamment dans toutes les paraboles évangéliques à thème économique voire dirai-je financier, même si la leçon principale n’est pas dans cet ordre-là. J’en parlais l’autre jour avec un journaliste non pratiquant, il se rappelait alors son catéchisme, et il était éberlué de voir la portée d’un certain nombre de ces paraboles.

Mgr Dominique Rey : Un des enjeux importants de la nouvelle évangélisation est la formation des élites chrétiennes. Les anciens mouvements d’action catholique spécialisée s’essoufflent. Il y a une nouvelle génération d’entrepreneurs, de décideurs qui ne trouveront pas forcément leur place dans ces anciennes structures. Je pense à deux initiatives, celles qui veulent rejoindre aujourd’hui le monde des hommes d’affaire. Il existe par exemple aux Etats-Unis, face à la féminisation de la société et à la promotion sociétale de relations chaudes et fusionnelles, un mouvement qui veut aider les hommes à assumer leur identité masculine. Il s’agit en quelque sorte d’évangéliser la masculinité pour former des hommes d’adhésion, d’engagement, capables d’être les pivots de la transformation de la société et qui puissent travailler en réseau. Toujours aux Etats-Unis il y a les chevaliers de Colombus qui regroupent 1 800 000 membres à travers le monde. Très attachés à la vie de l’Eglise et à son enseignement, ils constituent des fraternités de partage et de mobilisation avec le souci de servir l’Eglise. Ce sont quelques exemples prometteurs de la mobilisation des élites chrétiennes au service de la mission de l’Eglise.

Rémi Sentis : Monseigneur, vous avez dit tout à l’heure que l’école catholique compte aujourd’hui un très petit nombre de pratiquants et que ce n’est pas un lieu d’évangélisation. Pouvez-vous développer ce point ?

Mgr Dominique Rey : Une des difficultés de l’enseignement catholique c’est qu’on a gardé le même dispositif depuis 40 ans alors même qu’on n’a plus les moyens d’encadrement. Trouver des éducateurs et des chefs d’établissement portés par des convictions religieuses solides et des qualifications professionnelles avérées devient parfois une mission impossible. De plus, les pressions extérieures, les programmes de l’éducation nationale, le faible niveau de motivation religieuse des parents, des enseignants et des élèves rendent plus difficile la mise en œuvre d’une claire proposition de la foi. Les marges de manœuvre sont de plus en plus étroites. Par ailleurs, les écoles hors contrat peuvent sombrer dans la tentation de l’élitisme et leur modèle économique est précaire. La réforme récente des statuts de l’enseignement catholique essaie de corriger cette tendance de la sécularisation et à la laïcisation de l’école catholique en assurant un lien plus étroit avec l’autorité épiscopale. Mais c’est un long chemin.

Hervé de Kerdrel : Je reprends la question sur l’école : nous tous, parents, nous pensons que c’est un lieu fondateur, vous l’avez rappelé et Rémi Sentis l’a ré-évoqué.

Je suis pourtant étonné du nouveau statut de l’enseignement catholique qui vient d’être adopté, presque en catimini. En effet, il n’a suscité aucune réflexion partagée avec ses différents acteurs, en particulier ni sur la question du caractère propre, ni sur les moyens particuliers liés à ce caractère propre. J’ai deux questions :

N’êtes-vous pas passés à côté d’une vraie possibilité de réflexion collective ? Etes-vous sûr que la gouvernance complexe auquel il aboutit est la meilleure garante pour que l’école catholique soit vraiment ce que nous voudrions en faire ?

Mgr Dominique Rey : L’assemblée plénière de la conférence des évêques a adopté le 18 avril 2013 un nouveau statut de l’enseignement catholique. Cette adoption est intervenue au terme d’un long processus d’élaboration et d’une large consultation qui s’est étalée sur près de trois années. Le nouveau statut se trouve au confluent de deux logiques, verticale et horizontale, institutionnelle et participative, puisqu’il y a d’un côté la reconnaissance de la contribution de chacun à l’œuvre éducative qu’est l’école catholique, et d’autre part le statut reconnaît que la mission éducative est reçue et confiée par l’Eglise. Positivement je note que le nouveau statut veille à clarifier, à partir de l’évêque et de sa responsabilité de veille le lien entre le projet éducatif de l’école et la mission évangélisatrice de l’Eglise. Le nouveau statut réaffirme de manière plus marquée la place de l’évêque dans la nomination des prêtres accompagnateurs et auprès des organismes de gestion (CODIEC).

Séance du 6 juin 2013

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