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Prix Humanisme chrétien 2008
Philippine La force d’une vie fragile de Sophie Chevillard Lutz
6 octobre 2008

Depuis 1922 l’Académie d’éducation et d’études sociales (AES) promeut toute forme d’action soutenant l’éducation et les applications possibles des enseignements sociaux chrétiens.

En attribuant le prix Humanisme chrétien 2008 à Sophie Chevillard Lutz pour son livre* « Philippine La force d’une vie fragile », l’AES tient évidemment à couronner un ouvrage qui réponde à tous les critères du prix : « ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre, et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien » que l’association a pour but de promouvoir.

Mais elle souhaite aussi attirer l’attention sur les questions philosophiques, éthiques, sociales complexes soulevées par les personnes handicapées, questions qui apparaissent au fil du témoignage bouleversant et pudique de la maman de Philippine.

Face à ce mal terrible qu’est le poly-handicap : « J’aime Philippine et je déteste le mal qui la touche. Je ne veux pas me tromper d’ennemi... Je ne veux que l’aimer. Elle est innocente. Je suis donc révoltée non pas que Philippine existe, ou même soit vivante, mais qu’elle soit abîmée. Je rapproche cette révolte de celle que l’on peut ressentir devant une catastrophe naturelle. La nature a des dysfonctionnements absurdes. Le mal et la mort existent, et je n’y peux rien. L’absurdité ne peut faire naître que la révolte, parce qu’il n’y a pas d’explication. Or je ne pense pas que la vie soit absurde. Le mal est absurde. »

Où se situe la réalité de la vie humaine ? : « Avoir, savoir, pouvoir : toutes choses qui peuvent faire oublier le principe de réalité, ce qui est. Philippine ne possède pas, ne sait pas, ne peut pas. Elle m’oblige à vivre non pas dans l’illusion, mais dans la réalité, à être moi-même avant tout. Elle m’oblige à me poser la question si difficile de la connaissance de soi : « Qui suis-je ? » Philippine est mon Socrate... Je suis obligée de repasser au crible tout ce que je suis, ce que je pense, ce que je rejette ce que j’aime, ce que je fais, ce que je veux faire de ma vie. »

On l’aura compris ce témoignage décapant renouvelle le regard de chacun d’entre nous face à sa propre réalité et à celle de l’autre, si différent soit-il. Et c’est la valeur éducative de cette réflexion capitale que ce prix veut retenir : c’est un livre à proposer à chaque jeune qui se pose les questions essentielles sur l’être humain, sa dignité et le sens de sa vie.

Remise du Prix Humanisme chrétien 2008

à Sophie Chevillard Lutz

pour son livre Philippine, la force d’une vie fragile

Hubert de Torcy, Directeur des Éditions de l’Emmanuel J’ai l’immense privilège d’introduire cette remise de Prix.

Nous sommes très fiers, très heureux que Sophie Lutz ait reçu ce prix parce que son livre le mérite, bien entendu, et son histoire aussi. Son livre a déjà bouleversé bien des lecteurs, à commencer par moi. Quand j’ai eu le manuscrit entre les mains, j’ai passé la moitié de sa lecture à pleurer en le lisant.

Je reviens de Francfort où se déroule « le salon du livre international » où s’échangent beaucoup de « droits ». Et le livre de Sylvie a touché déjà non seulement des Français, mais des Suisses, des Italiens et des Polonais. Et d’autre pays vont peut-être vouloir traduire le livre et le diffuser chez eux. Je remercie encore l’Académie - et l’Association - d’Éducation et d’Études sociales pour la remise de ce prix.

Jean-Didier Lecaillon, président de l’académie d’éducation et d’études sociales Je souhaite m’adresser en priorité à Sophie Chevillard Lutz et, si elle le veut bien, à Philippine...

En 2008, l’AES et l’AEES ont choisi de décerner le prix humanisme chrétien à l’ouvrage « Philippine, la force d’une vie fragile ». Le jury, qui s’est réuni au printemps dernier, a pris cette décision à l’issue d’un long travail d’investigation et de réflexion ayant abouti à la sélection finale de 5 ouvrages. En faisant ce choix, nous prenions un risque, celui que votre contribution ne soit perçue que comme un témoignage, certes bouleversant voire édifiant mais restant marqué d’une subjectivité totale. Or celle-ci n’est pas le registre approprié pour la remise de notre prix. Il n’y aurait d’ailleurs dans ce cas pas grand-chose à dire parce qu’un témoignage n’appelle pas beaucoup de commentaires : il se constate et conduit à une appréciation toute personnelle. Il faut le dire avec insistance, l’intention de nos associations n’est pas de relever des témoignages ni même de les retenir. Un témoignage, aussi vertueux soit-il, ne pourrait justifier, de la part d’une académie qui se veut en plus d’éducation, la référence à l’humanisme chrétien qui tend à l’universel. Tout le contraire de la subjectivité du témoignage.

Il m’appartient donc de dire en quoi et pourquoi nous avons souhaité que votre ouvrage, au-delà du témoignage, soit remarqué.

Non seulement nous avons été touchés par les enseignements que nous pouvons y trouver, même si à aucun moment vous ne prétendez donner une leçon ; l’éducation n’est d’ailleurs pas donneuse de leçon mais elle s’appuie sur une pédagogie que vous manifestez presque naturellement.

Mais surtout, votre récit nous est apparu comme une référence fondamentale pour quiconque souhaite découvrir ce qu’est l’humanisme chrétien dont nous voulons être les vecteurs.

Je me propose donc de reprendre successivement ces trois points : Au-delà du témoignage ... ...un véritable enseignement au service de l’humanisme chrétien.

I/ Certes, votre ouvrage peut-être, dans un premier temps, perçu comme un témoignage. Vous décrivez la réalité du handicap et vous exposez, à la fois avec simplicité et profondeur, vos peurs, vos difficultés et vos joies. Vous nous faites ainsi entrer dans l’intimité de votre relation avec Philippine. Le regard que vous portez sur votre enfant et, par lui, sur toute personne handicapée, se trouve comme purifié, dépouillé de tout ce qui nous empêche de voir, dans toute vie humaine, l’être créé par Dieu.

Votre livre rend aussi témoignage à Dieu qui donne la grâce correspondant à chaque situation, qui donne la grâce à chacun de porter sa croix, la croix qui est source de vie. Il donne assurément de l’épaisseur à la Parole de Dieu : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les forts » (1 Co 1,25).

Benoît XVI a fait son homélie aux malades à Lourdes sur le sourire de Marie. « Quêter ce sourire, c’est cueillir la gratuité de l’amour. C’est aussi savoir provoquer ce sourire par notre effort... ». Avec votre mari, vous avez quêté son sourire... avec effort... et vous avez cueilli la gratuité de l’amour. N’est ce pas là, la perle de grand prix dont nous parle l’Evangile ? Le Royaume des Cieux appartient aux petits et aux pauvres, et à ceux qui savent se rendre tel...

La délicatesse du témoignage nous touche d’autant plus qu’il n’y a pas la moindre trace de narcissisme ou de dolorisme ; pas non plus d’acrimonie. Quand vous évoquez les incompréhensions que vous vivez au quotidien, dans un monde qui juge au regard de la « normalité », vous n’entamez aucun procès, vous ne réglez pas de comptes ; vous restez simple, vraie. Vous ne cachez pas votre souffrance, mais vous ne l’utilisez pas pour vous ériger en juge de la société. Vous ne vous décernez aucun mérite pour justifier votre parcours, vous ne nous accablez pas de votre vertu ; vous voulez seulement aimer. Vous dites votre conviction intime sur la dignité totale et insécable de chaque être, sans philosopher, sans spiritualiser, sans vous ériger en modèle. C’est évidemment remarquable et nous n’allons pas aujourd’hui, à l’occasion de cette remise de notre prix, balayer tout cela ; nous ne voulons pas vous prendre en quelque sorte à contre-pied.

Je le répète, ce n’est pas parce que votre livre relate une vie exemplaire en soi, ni parce que notre prix serait une sorte de baume à verser sur de telles blessures, que nous souhaitons le couronner. Il ne s’agit pas non plus d’instrumentaliser un témoignage pour fustiger l’évolution des mœurs ou des lois.

Clairement, le mérite essentiel de votre livre, c’est que sa simplicité et sa vérité invitent à un regard plus humain sur la vie. Il éclaire un chemin de compassion tout imprégné de respect de la dignité de l’autre, d’acceptation de sa faiblesse comme de la notre.

C’est en cela que nous nous trouvons déjà au cœur de l’humanisme chrétien. En fait, si ce n’est pas le témoignage (pas seulement faudrait-il peut-être dire ?) que nous voulons mettre en avant, c’est pour donner toute sa force au message qu’il contient. Et s’il faut relire votre livre, ce n’est pas pour se complaire dans la contemplation d’une situation dramatique, mais parce que la force du récit risque d’estomper à première lecture la réflexion profonde qui l’accompagne.

Et c’est cela que nous voulons souligner.

II/ L’enseignement tout d’abord...

C’est le cas lorsque vous consacrez un chapitre au sens de la vie. Réfléchissant à la dignité humaine, vous soulignez en particulier l’importance du corps. Les derniers papes ont régulièrement insisté sur la personne, unité substantielle du corps et de l’esprit. Le corps est l’expression de l’être. Même déficients, les sens ont la capacité de communiquer dans une relation d’amour et de se livrer à l’amour. Et, si Philippine vous oblige à vous poser la question si difficile : qui suis-je ?, elle la pose aussi à chacun d’entre nous. Poursuivant cette réflexion avec Sainte Thérèse d’Avila, vous écrivez que la souffrance nous permet de nous connaître nous-mêmes ; et la connaissance de soi est toujours un bénéfice, même si ce n’est pas toujours une partie de plaisir.

Pour le sacrifice que suppose cet accueil, pour l’audace d’une telle attitude, beaucoup de nos contemporains sont tentés de se raidir et nous reprocheront peut-être de souligner la grandeur d’un geste qu’ils ne se sentent pas la force de suivre. A ceux-là, nous disons lisez le livre et vous changerez d’avis. Car rien, dans le récit, ne fait étalage d’héroïsme, de gloriole ni de prédication. On y trouve au contraire l’exposition de toutes les difficultés qui deviendront la trame de la vie quotidienne, sans misérabilisme ni atténuation.

Au consentement donné à cette naissance succéderont ceux de chaque étape du développement de Philippine et des soins qu’elle demandera. L’œuvre que nous récompensons est celle des huit années consacrées aux soins de cette vie qui éclot, vie physique, affective et spirituelle.

Philippine ne parle pas, ne s’exprime même pas, sinon par des gestes imperceptibles sauf par les plus proches ; voit-elle, entend-elle ? C’est difficile à savoir. Mais l’expérience acquise au cours de ce travail d’éducation d’une enfant si difficile à comprendre est une richesse que vous transmettez à chacun d’entre nous.

Votre famille est évidemment en première ligne, mais le besoin se fait vite sentir de concours extérieurs. Tel est un des aspects de l’aventure dans laquelle votre couple s’est engagé ; les conséquences sociales d’un engagement envers votre fille vous ont conduit à entrer en relation avec de nombreuses personnes. La vie de ces collaborateurs est changée, comme leur regard vis-à-vis du profond handicap de l’enfant ; un enrichissement pour tous.

Des questions éthiques surgissent, non seulement sur le respect de la vie avant la naissance, mais aussi sur la vie familiale et conjugale. Le médecin qui suivra l’enfant subit, lui aussi, un cheminement qui le conduit à un témoignage très riche ; encore une leçon...

Enfin, la famille subit le regard du monde extérieur, ce qui l’éprouve parfois, tout en amenant certains à une révision.

Le retentissement sur ses frères des soins privilégiés à Philippine est encore un aspect de la situation qui est pris en compte avec attention.

Pour toutes ces raisons, l’aide que votre témoignage peut apporter aux familles confrontées à un drame analogue, par l’exemple et l’expérience qu’il décrit, nous a paru plus déterminante que le témoignage lui-même. Il nous a paru que c’était votre intention, justifiant que vous ayez beaucoup décrit et analysé, avec le souci de demeurer au plus près de la réalité afin de mieux faire connaître le poly-handicap dans le quotidien : « Le plus difficile face au handicap est de ne pas fuir » dites-vous. C’est avec ce même souci que vous évoquez les questions philosophiques, éthiques, sociales complexes qui existent autour des personnes handicapées.

En récompensant votre livre, notre académie remplit pleinement sa mission, apportant sa contribution à la réalisation de votre souhait d’aider les familles de polyhandicapés à surmonter leur épreuve en leur faisant connaître votre propre expérience.

Pour une académie d’éducation, il y a beaucoup de joie à saluer une œuvre d’éducation qui touche à ce point à l’âme, à l’ineffable, et dont l’humilité fait grandir tous ceux qu’elle touche, parents et enfant.

III/ Enfin (surtout ?), parce que ce témoignage est vrai, parce qu’il expose la réalité, il dépasse le stade de la description pour devenir une manifestation de l’humanisme chrétien. D’une certaine façon, tout le livre justifie ainsi la citation du professeur Lejeune, portée en tête du chapitre 5 : Il faut reconnaître que les maladies coûtent cher en souffrance individuelle comme en charge pour la société, sans parler des souffrances des parents. Mais ce prix, nous pouvons l’évaluer, c’est exactement celui qu’une société doit payer pour rester pleinement humaine.

C’est bien une œuvre d’humanisme chrétien que nous avons voulu primer. A l’origine, votre consentement à cette naissance n’est pas chrétien ; il est celui d’une mère qui est consciente d’abriter un être humain. A la question posée par le médecin échographiste « ... Parce que vous voulez le garder ? » vous répondez « oui » et, dites-vous, « Je réalise, ahurie, que cette question ne m’avait pas encore effleuré l’esprit ». Une deuxième question surgit alors : « C’est par conviction religieuse ? », et vous répondez : « Pas seulement pour cette raison. Ce n’est pas seulement une question religieuse, c’est d’abord une question humaine, c’est une réaction de parents ».

Chrétien, cet humanisme l’est parce que la foi intervient alors que le sentiment humain s’est manifesté. Elle intervient pour fortifier le don, non pour le susciter. Elle intervient pour soutenir l’effort quotidien qui sera nécessaire au service de l’enfant. La foi est ce qui « prestet supplementum » au premier mouvement de la conscience.

Avec vous, nous sommes confondus ! « Je découvre que je grandis en humanité quand je me mets à son service ».

Tandis que nous remplissons notre vie d’éléments secondaires qui mettent au second plan l’essentiel, avec Philippine, les masques tombent, l’essentiel refait surface ! C’est ce qu’a bien vu son papa : « Avec Philippine, entrer en contact, c’est se mettre sur un pied d’égalité, c’est me dépouiller de tout mon superflu, pour garder l’essentiel : cette relation d’une personne vivante à une personne vivante ».

A l’évidence, ce que met en valeur votre expérience a quelque chose d’universel : avec toute personne, l’essentiel est dans la relation de personne à personne.

Permettez-moi, pour conclure, quelques réflexions plus personnelles que je voudrais partager avec vous et avec tous ceux qui désireront s’associer à notre démarche.

En premier lieu, nous comprenons progressivement que le regard sur soi ne peut pas être une fin. Avant Philippine, je désirais, dites vous, me convertir pour approcher Dieu toujours de plus près. Avec Philippine, je comprends que tous mes désirs d’avant étaient beaucoup tournés vers moi, qu’ils étaient vrais mais qu’il faut que je les oriente d’une manière différente...Non pas me regarder mais la regarder, non pas avoir pitié de moi mais compatir. Si l’intelligence permet de découvrir l’existence de Dieu, elle ne permet pas à elle seule de faire l’expérience de Dieu.

Ensuite, vous nous permettez de dépasser une conception trop intellectuelle de la vie spirituelle qui, trop souvent, lie de manière abusive l’accession aux sacrements à un mérite reposant sur la connaissance, la compréhension, la démarche volontaire. Par sa confirmation, ses communions régulières, Philippine, témoin de Dieu, reçoit de Dieu les dons qu’Il accorde à tous ; Mystère de la foi.

Et après tout, donner le jour à un enfant, n’est-ce pas une œuvre, une belle œuvre ? Oui, mais quoi de plus banal ? Pourtant, lorsqu’on apprend que cette petite Philippine n’aurait pas dû naître ni d’après le pronostic des médecins ni selon les critères en voie de banalisation de l’accueil de la vie, on entre dans l’exceptionnel. Il n’est pas banal pour une famille d’accueillir une enfant annoncée si fragile, si disgraciée et c’est un exemple que le jury a voulu saluer. Exemple d’un respect sans condition à une nouvelle vie humaine, exemple d’un humanisme sans réserve, d’un amour donné à un enfant pour lui-même, quel que soit le prix à payer.

Ce livre, accessible à tout public, constitue indiscutablement une pierre à la construction d’un véritable humanisme chrétien.

En définitive, au cœur du livre, il y a l’amour me semble-t-il. C’est l’amour qui donne un sens à la vie de Philippine. C’est ainsi que le livre s’achève par un superbe dialogue imaginé entre Philippine et sa maman. A celle-ci qui trouve que l’échange d’amour est bien difficile sans parole, Philippine répond : Moi, je trouve au contraire que c’est simple. Pas besoin d’être un savant, juste un tout petit enfant contre sa mère.

Certes vous ne saviez pas, tandis que vous écriviez, que notre réflexion fondamentale de cette année académique tournerait autour de la question : "Qu’est-ce que l’homme ? ". Nous ne pouvions pas ignorer ce fait quand il s’est agi de motiver notre choix. Dans cette perspective, il y a la réflexion des "philosophes" et des "savants", c’est un peu celle que nous nous faisons un devoir de mener. Et puis il y a l’expérience des faibles et des petits. A cet égard, ce livre est une pièce essentielle. Au-delà du témoignage personnel et familial, il est aussi une sorte de parabole de la condition humaine, dont la noblesse est faite de fragilité surmontée, et d’amour. Ainsi allez-vous nous accompagner tout au long de notre année académique...

Nous souhaitons que votre contribution joue en quelque sorte un rôle de "veilleur", dans les travaux à venir de notre Académie, pour ne jamais perdre de vue le respect de ce qu’il y a d’irréductible en l’homme. Et nous pensons qu’en primant ce livre, nous permettrons à beaucoup de lecteurs potentiels, jeunes ou moins jeunes, de conforter leurs repères fondamentaux en ces temps de volonté de puissance exacerbée et de manipulations diverses.

Ce que nous voulons primer, c’est d’avoir oser dire, avec la force du témoignage, une vérité essentielle que l’homme a du mal à voir, et même sans doute ne veut pas voir. Nous cherchons notre bonheur dans l’efficacité et les performances de nos activités, mais cela est insuffisant pour rendre compte du sens de notre vie. Or les logiciens savent bien qu’il suffit d’un contre-exemple pour montrer qu’une théorie est fausse, aussi belle soit-elle. Vous faites voler en éclat les certitudes bien huilées de notre société qui n’est trop souvent qu’une vaste machine.

Pour tout cela, nous vous devons un grand merci, simple et tellement sincère. Ce merci que je prononce de façon si maladroite, je vous prie de le partager avec votre époux et avec Philippine.

Sophie Chevillard Lutz Merci Monsieur pour ces paroles très encourageantes. Je suis sensible au fait que ce n’est pas parce que notre histoire est émouvante, ou parce que les enfants handicapés sont une cause humanitaire qui fait vibrer que vous nous remettez ce prix, mais pour des raisons plus essentielles. En effet, aujourd’hui, vis-à-vis des personnes très fragiles, ce qui manque le plus me semble-t-il, c’est la certitude, fondée rationnellement et spirituellement, de leur inviolable dignité humaine, sans laquelle la compassion et les raisons du cœur peuvent malheureusement prendre des directions mortelles.

Je ne suis pas revenue de ma surprise de recevoir ce prix. Plus encore, je crois que je ne suis pas remise de la surprise sans cesse renouvelée de ce que provoque depuis neuf années notre Philippine. Quel chemin étonnant cette petite fille fragile et forte nous fait parcourir. Me fait parcourir. Aujourd’hui, c’est en premier lieu comme mère que je me sens honorée. Etre mère est un processus biologique qui peut plus ou moins bien se dérouler.

Devenir mère est tout autre chose. Il me semble que cela concerne toutes les femmes, y compris celles qui ne sont pas mères biologiquement. Devenir mère est un processus complexe qui a bien besoin de toute la richesse d’un humanisme chrétien pour se développer. Devenir mère est une maturation longue, très longue.

A certains moments, on devient une mère un peu tordue. On rencontre les écueils de la possessivité, de la culpabilité, de la fuite, de la manipulation, de la dureté, et j’en passe. Et petit à petit, on devient mère et donc pleinement femme, en donnant plus gratuitement, en mettant la vie de ceux qui nous entourent en valeur comme un trésor unique, en cultivant notre vie intérieure pour qu’elle soit riche, habitée, ouverte. On devient mère en s’appuyant sur cette vie intérieure pour refaire nos forces, et refaire les forces de ceux qui sont affaiblis.

Cette année, l’académie d’éducation et d’études sociales exprime par ce prix de l’humanisme chrétien, que la maternité, qui n’est payée d’aucun salaire, est une tâche irremplaçable qui mérite un soutien substantiel. Vous soulignez concrètement, par la dotation qui accompagne cette distinction, qu’être mère jusqu’au bout est un service de la vie humaine nécessaire et indispensable, une œuvre d’éducation et de pédagogie qui ne doit pas être négligée dans notre culture.

Je ne cesse de m’étonner de la manière dont les événements se déroulent autour de ce livre. Si petit qu’à l’origine, ce texte ne devait pas faire un livre. Je n’ai pas écrit dans l’intention d’être publiée. J’ai écrit dans le cadre d’un mémoire pour obtenir un certificat de pastorale familiale qui couronnait une formation suivie avec mon mari Damien à la Catho d’Angers. Le mémoire devait traiter d’un sujet en lien avec la famille, et je me suis tout de suite dit que c’était l’occasion d’exprimer ce que je méditais depuis la conception de Philippine.

En plus de la motivation d’obtenir le certificat, je désirais me servir de cette occasion pour m’adresser à ma famille et à celle de Damien. J’avais bien senti que l’épreuve du handicap de Philippine occasionnait autour de nous des bouleversements, qui restaient secrets par crainte de blesser ; et j’avais vraiment besoin qu’il y ait plus de dialogue. J’avais envie, en racontant tout ce que je portais au sujet de Philippine, que cela devienne avec nos proches un sujet de conversation plus naturel, plus libre. En osant parler la première, j’espérais que les autres oseraient aussi. Ce qui a souvent eu lieu dans nos familles ; mais aussi dans bien d’autres familles qui m’ont témoigné des progrès de compréhension mutuelle qu’elles avaient vécu grâce au livre. Une de mes sœurs m’a proposé de faire relire mon mémoire par un ami qui, m’a-t-elle dit, serait de bon conseil pour me corriger. Cela m’amuse de préciser que je n’ai pas eu la note la plus excellente qui soit. Le professeur de la Catho trouvait que mon texte était un beau témoignage, sans plus, ce que vous démentez aujourd’hui, et qu’il manquait de théologie. J’aurais préféré être corrigée par Monsieur Lecaillon. Mais l’ami de ma sœur, directeur des Editions de l’Emmanuel, Hubert de Torcy, m’a téléphoné pour me demander de publier mon texte.

J’ai mis six mois à accepter. Il n’était pas facile de livrer de manière publique une douleur qui fait notre quotidien. Les bienfaits thérapeutiques de l’écriture entraînent aussi sur des chemins où la vérité se fait sur des zones intérieures inquiétantes et déroutantes. Il n’est pas facile d’accepter de ne plus maîtriser ce qui va suivre. Pas facile non plus de mettre un point final à ce moment si important pour moi qu’a été l’écriture.

Il ne serait pas juste de ne parler que des peurs ou des difficultés, sans évoquer aussi les joies et les défis que je vis avec Damien depuis la parution. C’est une joie d’entendre de nombreuses mamans, heureuses de voir des sentiments, qu’elles gardaient confusément en elles, exprimés, voire explicités.

Un bienfait de voir notre fils Pierre lire et relire avec passion l’histoire de sa petite sœur, et découvrir des choses que nous n’avions pas pensé à lui raconter à nouveau : « Maman, tu ne m’avais pas dit que tu avais eu si peur que Philippine meure. Je suis tellement content qu’elle soit vivante, qu’elle soit encore là dans notre famille ». Une déclaration qui a été un baume sur mon cœur, alors que j’entends souvent qu’on ne peut pas imposer ça aux frères et sœurs.

Un étonnement que d’autres enfants lisent le livre, et que l’un d’entre eux m’aborde à la sortie de l’école pour me dire avec un grand sourire : « je suis content de connaître la vie de Philippine ».

Une confirmation d’entendre des professionnels du monde du handicap encouragés dans leur tâche, trouvant une nouvelle motivation, et découvrant ce que peuvent vivre les parents et les enfants handicapés dans leur famille. Un fruit d’être témoin de revirements sur la question de l’avortement. Je pense à une élève infirmière entre autres. Je pense à des échanges avec des sages-femmes cherchant à améliorer leur pratique au moment de la naissance d’un enfant handicapé.

Un défi d’apprendre à dire non à de nombreuses sollicitations de conférences, et un défi de dire oui à quelques-unes, parmi lesquels de fréquentes interventions auprès de jeunes lycéens, ou d’étudiants. Sur ce point, le prix de l’humanisme chrétien me pousse à continuer d’accepter ce travail auprès des jeunes.

Une fierté de voir le livre paraître en italien et en polonais. Et comme je le disais une surprise, excellente, de recevoir ce coup de téléphone d’un monsieur qui m’annonçait le prix de l’humanisme chrétien. Grand merci à votre académie.

Je profite de l’occasion pour dire une partie des mercis qui me tiennent à cœur. Merci Caroline pour ton initiative fraternelle éclairée. Merci Hubert pour ton assurance qui a balayé doutes et hésitations. Merci à Marie-Vincente Puiseux qui dirige la revue Ombres et Lumière pour son invitation à collaborer qui me permet de continuer d’écrire. Merci à nos parents parce que je sens leur soutien, leur approbation, leur attention si importants pour moi.

Merci à mon époux très aimé, toujours encourageant, m’aidant à ne pas perdre les pédales et à rester moi-même tout simplement.

Merci à Pierre et Jean, mes garçons, que j’ai tant de joie à aimer et à éduquer.

Merci à ceux qui sont venus nous entourer aujourd’hui. Merci à Dieu, sans qui rien ne serait possible. Philippine en est la preuve bouleversante et mystérieuse.

Il y a un merci tout spécial que je veux exprimer maintenant. Merci Philippine d’exister. Merci pour tout ce que tu suscites dans notre vie familiale. Merci pour ta petitesse qui m’invite à aimer plus et mieux. Merci à toi qui m’a mis un crayon dans les mains, et bien des choses à écrire dans le cœur. Alors que tu ne peux pas parler, je suis heureuse et fière d’être ton porte-parole. De dire en ton nom que toute vie vaut la peine d’être vécue, que personne n’est inutile, que toute vie a un sens, que les petits qui comme toi sont abîmés par le handicap, la maladie, et les familles qui peinent en les accompagnant, sont les témoins que la souffrance est l’expérience humaine incontournable où l’amour est mis à l’épreuve pour être purifié.

Merci Philippine d’être mon maître en humanisme chrétien. Parce que vivre auprès de toi, c’est rentrer dans un apprentissage de haut niveau pour être plus humain et plus chrétien. Un apprentissage essoufflant qui me pousse au-delà de moi-même.

Physiquement, à cause de ta grande dépendance.

Moralement, car elle est longue la liste des vertus à développer pour être à la hauteur.

Intellectuellement, car la recherche du sens de ta vie a pris une dimension que mes années d’études de philosophie m’avaient à peine préparée à affronter.

Théologiquement, car près de toi la philo ne suffit plus.

Mais surtout spirituellement, car c’est sans doute là le point névralgique. Finalement, puis-je continuer de vivre près de toi en paix, si je n’admets pas que ta destinée est spirituelle ?

Je ne peux pas vivre en paix près de toi, sans l’espérance que ton âme est promise à l’éternité et que ton corps brisé connaîtra la gloire de la résurrection.

Certains matérialistes tenants d’un humanisme athée peuvent toujours me dire que, pauvre de moi, j’invente le ciel pour supporter ma peine. Je réponds qu’une philosophie qui m’ôte le goût de vivre parce qu’elle m’amène à considérer que Philippine n’a rien à attendre de la vie n’est pas une philosophie humaniste.

Par toi Philippine, je suis obligée de constater que ma raison ne me donnera pas toutes les réponses sur le question du mal et de la souffrance, si elle ne se laisse pas éclairer par la foi. Que ma foi, mon espérance et ma charité sont bien faibles, et que je ne peux m’appuyer sur mes seules forces. Je me retrouve donc comme un pauvre qui cherche Dieu, voilà l’attitude spirituelle dans laquelle je suis près de toi. Il me semble que c’est la voie proposée par Benoît XVI aux Bernardins quand il a expliqué que la recherche de Dieu est la source de toute vraie culture, la source de l’humanisme chrétien. La recherche de Dieu est la source de ce que je vis près de toi.

J’ai vu que le programme de votre académie cette année s’intitule "Qu’est-ce que l’homme ?" L’existence de Philippine pose cette question exactement dans les termes où vous allez vous la poser, et vous l’avez bien remarqué puisqu’elle sera présente à votre esprit comme un veilleur. Belle mission pour une si petite fille, qui n’en est plus à un paradoxe près.

Vous voulez traiter de la profondeur de la différence entre l’homme et l’animal. Il se trouve que la définition aristotélicienne de l’homme apprise pendant mes études n’est pas pertinente pour justifier de l’humanité de Philippine, qui n’est même pas un animal rationnel. Elle est même, à bien des égards, moins compétente qu’un animal.

Vous parlerez de filiation et c’est justement la première preuve de l’humanité de Philippine : ses parents sont tous deux humains. Jean Vanier propose une définition de l’homme comme être capable de relation, donc d’amour. Certains animaux montrent une grande capacité d’interaction et même d’attachement, mais ce n’est pas de l’amour en tant que don d’une personne à une autre personne. Philippine est si pauvre qu’entrer en relation avec elle est un défi, mais elle est capable d’amour. Mis à part l’argument de la filiation, je n’ai pas trouvé le moyen de définir l’humanité de Philippine sans l’amour, sans ce lieu en elle qui la rend capable d’être en contact dans une relation personnelle, ce lieu en elle que ne possède pas un animal. Ce lieu où Dieu habite. Définir l’humanité de Philippine sans un regard de foi est difficile. Quoique. Les professionnels qui s’occupent d’elle, pas forcément croyants, ne doutent pas qu’ils s’occupent d’un de leurs semblables quand ils s’occupent de Philippine. Voilà sans doute encore une définition possible, Philippine est humaine, parce qu’elle est mon semblable, parce que personne dans la communauté humaine ne peut dire : celle-ci n’est pas des nôtres. Votre thème d’année est passionnant, et vous mène aux frontières, pour reprendre l’expression que vous utilisez dans la présentation de votre réflexion. Il va vous mener aussi vers les cimes.

Philippine, un autre merci : tu m’apprends que la souffrance n’est pas un lieu d’avilissement mais de dignité, que la souffrance n’est pas qu’un lieu de mort mais aussi un lieu de vie, que la souffrance n’est pas seulement un lieu de décrépitude ou d’anéantissement mais surtout un lieu de croissance, que la souffrance écarte l’infantilisme et fait grandir la maturité, que la souffrance n’est pas le lieu de l’ennui, mais le lieu de la persévérance et de la fidélité, que la souffrance ne doit pas être le lieu de l’isolement mais le lieu de la solidarité et de la compassion, que la souffrance ne doit pas être le lieu du repliement sur soi, mais celui de la relation et de l’amour. Philippine, près de toi, je ne peux pas entrer dans l’apologie de la souffrance, mais j’entre dans l’inévitable école de la souffrance. Et Dieu sait si certains jours, je fais l’école buissonnière.

Philippine, tu joues un rôle de révélateur. C’est tellement systématique que décidément, je vais enfin oser le dire, ça ressemble à une vocation. J’aurais sans doute rêvé d’autre chose pour toi, mais de quoi finalement ? Je suis obligée de renoncer à rêver aux choses qui passent, et j’espère pour toi les biens qui ne passent pas. Elle est belle ta vocation. Il ne faudrait pas que j’y fasse obstacle.

Tu aurais pu devenir une très belle femme. N’est-elle pas d’une beauté toute féminine la douceur et la tendresse que tu es capable de communiquer ? Tu aurais pu briller par ton intelligence. N’est-elle pas profonde la sagesse qu’on découvre auprès de toi ?

Tu aurais pu exceller dans un sport ou dans un art. Ton corps pourtant fragile n’a-t-il pas surmonté bien des obstacles ? Et si l’art est l’expression d’un talent créateur, n’es-tu pas singulièrement douée ?

Tu aurais pu faire une belle carrière, un beau mariage, de beaux enfants. Et après ? Tu ne peux pas faire, alors tu vas continuer d’être. Le grand amour, je sais que tu peux le vivre, parce qu’il y a Quelqu’un qui t’aime depuis toujours et pour toujours et qu’Il nous a demandé ta main, avant même que tu naisses. Il t’appelle, toi, telle que tu es.

Un père me confiait récemment avec des larmes dans les yeux qu’il ne supportait pas de ne plus pouvoir parler avec sa fille, devenue religieuse contemplative. Ton cloître, Philippine, c’est ton handicap, et pour moi aussi, il est si dur d’accepter de ne pas te parler. Mais je sais que dans ton cloître de souffrance, tu n’es pas seule, et que dans le secret tu n’es pas là pour rien. Elle est grande ta vocation Philippine. C’est celle de tout homme, de tout chrétien. Celle que l’académie d’éducation et d’études sociales cherche à comprendre, à promouvoir dans toutes ses composantes, y compris celle révélée par les plus petits d’entre nous, et cachées aux sages et aux savants.

François Ganière, président de l’association d’éducation et d’entraide sociales Je tiens tout d’abord à remercier le Professeur Jean-Didier Lecaillon, Président de l’Académie qui, chaque année, avec brio nous présente une analyse, une présentation du livre primé. Pour nous, c’est toujours un grand plaisir de l’entendre et, rien que pour cela, nous sommes heureux de venir à la remise du Prix.

Madame, j’ai entendu aussi Jean-Didier Lecaillon lorsqu’il a dit qu’il faut lire et relire votre livre. Alors, je le relirai après avoir entendu aussi bien sa présentation que votre réponse.

Je pense que, comme toute relecture, on apprend et approfondi beaucoup de choses et on comprend plus, alors, merci de nous donner l’occasion de le relire.

Comme il vous l’a dit, ce Prix est remis conjointement par l’Académie et par notre Association à parts égales et la décision est prise par nos deux associations qui n’ont pas tout à fait le même nom parce qu’elles ont un but un peu différent.

Donc je me permets de vous lire le document qui vous est remis avec le Prix pour que tout le monde puisse en ait connaissance : « L’Académie d’éducation et d’études sociales et l’Association d’éducation et d’entraide sociales ont décerné le Prix “Humanisme chrétien” 2008 à Sophie Chevillard-Lutz pour son livre Philippine, la force d’une vie fragile aux Éditions de l’Emmanuel.

En attribuant ce prix, les deux Associations ont souhaité manifester leur soutien à un ouvrage formateur qui réponde aux valeurs de l’humanisme chrétien.

En réponse à la question fondamentale de l’esprit humain : “Qu’est-ce que l’homme ?”, il y a la réflexion des philosophes et des savants et puis, il y a l’expérience des faibles et des petits. À cet égard, ce livre est magnifique. Témoignage lumineux, il incite à ne jamais perdre de vue le respect de ce qu’il y a d’irréductible en l’homme. Le lecteur en sort mieux assuré dans ses repères, ce qui est bien nécessaire à une époque tentée par les manipulations les plus hasardeuses.

Enfin, pour nos Associations, il y a beaucoup de joie à récompenser une œuvre d’éducation qui touche à ce point l’ineffable et dont l’humilité fait grandir tous ceux qu’elle touche. »

Paris, le vendredi 17 octobre 2008

 
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