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Prix Humanisme chrétien 2010
Edith Stein, devant Dieu pour tous du père Didier-Marie Golay (Le Cerf)
24 septembre 2010

L’Académie d’éducation et d’études sociales (AES) et l’association d’éducation et d’entraide sociales (AEES) - créée en Suisse pour soutenir les buts de l’Académie – promeuvent, depuis 1922 et 1925, toutes formes d’action soutenant l’éducation et les applications possibles des enseignements sociaux chrétiens.

En attribuant le prix Humanisme chrétien 2010 au père Didier-Marie Golay pour son livre « Edith Stein, devant Dieu pour tous », l’AES et l’AEES tiennent évidemment à couronner un ouvrage qui réponde à tous les critères du prix : « ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre, et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien » que l’association a pour but de promouvoir. Mais elles souhaitent aussi attirer l’attention, dans ce monde déboussolé, sur la question essentielle à tout homme : à qui, et vers qui allons-nous ?

Edith Stein, Juive et catholique, philosophe et théologienne, infirmière et religieuse carmélite, sœur Thérèse–Bénédicte de la Croix, assassinée à Auschwitz, est une personnalité immense. Ses qualités humaines et religieuses la désignent comme un modèle accompli d’humanisme chrétien.

Le mérite du père Golay est de donner dans son livre non seulement une biographie captivante et abondamment illustrée mais, plus encore, un exposé clair de l’œuvre philosophique de cette femme contemporaine qui a su faire dialoguer la pensée moderne avec la philosophie thomiste. Jean Paul II cite Edith Stein dans Fides et Ratio (74) aux côtés du cardinal Newman, de Maritain, de Gilson.

En rassemblant ces éléments, historiques, biographiques, philosophiques et spirituels, autour de ce personnage exceptionnel, l’œuvre est pénétrée d’un humanisme chrétien authentique et pleinement actuel.

Allocutions lors de la remise du prix au Père Didier-Marie Golay

le vendredi 15 octobre 2010 aux Editions du Cerf à Paris

Père Nicolas-Jean Séd o.p., Directeur général et éditorial des Editions du Cerf :

Mesdames, Messieurs, Monsieur Jean-Didier Lecaillon, Président de l’Académie d’éducation et d’études Sociales, Monsieur le docteur Henri Lafont, Vice-Président, de l’Association d’éducation et d’entraide sociale qui représentez Monsieur Dominique Ducret, Président de l’Association, Révérend Père Didier-Marie Golay,

C’est avec beaucoup de joie que je vous adresse, au nom du Président du Directoire des Editions du Cerf, le Père Eric de Clermont-Tonnerre, du Père Renaud Escande, éditeur, ainsi que du personnel des Editions et de moi-même, la bienvenue pour la remise du Prix de l’Humanisme Chrétien que votre Académie a décerné au Père Didier-Marie Golay pour le livre Edith Stein. Devant Dieu pour tous : il en a été le maître d’œuvre et le principal auteur avec la collaboration notamment de Robert Arcas, Vincent Aucante, Renée Bédarida, Jean Dujardin, Michel Dupuis, Jean-François Lavigne, Marguerite Léna, Cécile Rastoin, Marie-Dominique Richard, Francisco Javier Sancho Fermín.

Ce nous est une joie car ce livre a représenté pour le Père Didier-Marie Golay et pour les Editions du Cerf un grand et difficile travail. Un tel grand livre était nécessaire pour rendre mieux accessible l’œuvre et la personnalité exceptionnelles d’Edith Stein, en même temps que nous sommes engagés dans l’édition de ses œuvres complètes, œuvres qui ont connu un destin difficile dans la francophonie comme c’est souvent le cas pour des personnalités juives ayant péri dans les camps sans héritier qui veille au rayonnement de leur œuvre. Par rapport à cette œuvre foisonnante, le Père Didier-Marie Golay et les Editions du Cerf avons voulu en outre, par ce livre-album, permettre à tout lecteur qui voudrait rencontrer Edith Stein de le faire en croisant et son époque, son œuvre et sa personnalité, et son destin exceptionnel en un seul et même livre.

Je ne veux pas seulement exprimer notre joie d’éditeur en vous accueillant ici, mais aussi notre émotion de ce que vous avez accepté que le prix d’Humanisme Chrétien soit remis pour ce livre au Père Didier-Marie Golay dans les locaux même des Editions du Cerf.

Il y a trois raisons à cette profonde émotion :

Tout d’abord, Edith Stein a fait œuvre d’éditeur. Le travail d’éditeur consiste à faire connaître les œuvres des contemporains ou des générations passées. A cet égard, la traduction des œuvres est une tâche éditoriale essentielle que nous nous efforçons d’honorer aux Editions du Cerf. Je ne citerai qu’un exemple : entre autres auteurs (John Henry Newman, Jean de la Croix, Elisabeth de la Trinité, le Pseudo-Denys…), Edith Stein a traduit et introduit dans les années 20 les Questionnes diputatae de veritate de saint Thomas d’Aquin en allemand. Depuis plus de vingt ans, j’ai personnellement échoué à faire traduire cette œuvre en français. La langue allemande, le peuple allemand, ont eu beaucoup de chance d’avoir un traducteur et un éditeur comme Edith Stein.

J’ai une deuxième grande raison d’être ému par la cérémonie de ce jour dans les locaux des Editions du Cerf. Le 1undi 12 septembre 1932, Edith Stein a passé la journée aux Editions du Cerf. Elle y était invitée dans le cadre d’un colloque fermé entre thomistes, néo-thomistes et phénoménologues. Elle écrirait plus tard à Jacques Maritain qu’elle gardait un bon souvenir de cette journée passée aux Editions du Cerf.

Sur ce second point, je suis heureux de donner suite à un petit échange que j’ai eu avec la Mère Maria-Amata Meyer. Pour la conception de cet ouvrage, nous avons visité, avec le Père Escande et le Père Golay, les archives Edith Stein au Carmel de Cologne afin d’être sûrs que nous honorerions l’ensemble de l’œuvre d’Edith Stein et afin de connaître l’état des documents susceptibles d’être reproduits dans le livre. Ce me fut l’occasion de rencontrer la Mère Maria-Amata Neyer qui a connu Edith Stein au carmel et qui a conçu les archives du Carmel de Cologne. Je la connaissais de nom puisque, en 1985, à l’occasion de la béatification par le Pape Jean-Paul II, j’avais déjà publié aux Editions du Cerf un petit album traduit par le Père Conrad de Meester, dont elle était l’auteur. Quand la Mère Maria-Amata Neyer nous a présenté les archives, j’ai été surpris de ce qu’elle collectionnait des cartes postales d’un grand nombre de villes d’Europe, cartes postales qui n’étaient pas nécessairement d’époque. Quand je lui ai demandé la raison d’être de cette collection, elle me répondit : « J’ai gardé une ou plusieurs cartes postales de chacune des nombreuses villes européennes où Edith Stein a donné une conférence sur la condition de la femme ». Je connaissais un peu l’œuvre spéculative et spirituelle d’Edith Stein, j’ai découvert alors son action si importante pour l’éducation et la promotion de la femme et pour l’accès des femmes à la vie professionnelle. Et j’ai compris que c’était une des raisons pour laquelle Jean-Paul II avait voulu qu’elle fût co-patronne de l’Europe.

C’est à l’occasion de cet échange que j’ai évoqué avec la Mère Maria-Amata Neyer la visite d’Edith Stein aux Editions du Cerf pour ce colloque fermé de philosophie. Avec une malice, qui manifestement n’avait pas été affaiblie par les années, la Mère Maria-Amata Neyer me fit remarquer que nos prédécesseurs dominicains aux Editions du Cerf n’étaient pas très avancés sur la question de la promotion de la femme (on dirait aujourd’hui sans doute la parité) car, à ce colloque d’une trentaine de philosophes, elle était la seule femme. Je fus un peu piqué au vif. Je suis heureux de l’occasion qui m’est donnée aujourd’hui de répondre avec une affectueuse malice à la Mère Maria-Amata Neyer qu’elle était un peu injuste envers nos prédécesseurs au Cerf. En effet, comme j’étais piqué au vif, j’ai sollicité une recherche et le constat s’impose : il n’y avait à l’époque aucune femme qui enseignât la philosophie à l’Université en France. L’œuvre d’Edith Stein n’avait pas encore donné son fruit.

Enfin, la raison dernière de mon émotion est la dernière parole qu’on l’entendit prononcer, à l’adresse de sa sœur, lorsqu’elle fut embarquée par la Gestapo, avant que d’être déportée, puis assassinée dans une chambre à gaz de Birkenau. Auprès des œuvres d’Edith Stein, nous avons placé pour cette séance le livre que nous avons publié de Liana Millu, La fumée de Birkenau, préfacé par Primo Levi car, en langue française, nous avons proportionnellement moins de témoignages sur les camps d’extermination des femmes. Cette dernière parole entendue, je l’avais d’ailleurs retenue comme titre du livre de Mère Maria-Amata Neyer. Cette dernière parole entendue, même si quelques mots écrits sont encore parvenus par après, n’appelle aucune explicitation : « Viens, dit-elle à sa sœur, nous allons pour notre Peuple ».

Messieurs les Présidents, mon Père, Mesdames, Messieurs, je vous remercie.

Jean-Didier Lecaillon, président de l’Académie d’éducation et d’études sociales :

Mon Père, l’ouvrage que notre Académie et l’AEES ont choisi de primer cette année, c’est-à-dire de reconnaître non seulement comme belle manifestation de l’Humanisme Chrétien mais au-delà comme une référence en la matière, est une biographie ; n’est qu’une biographie diront certains ! N’y aurait-il pas alors comme une erreur, un détournement de prix en quelque sorte ?

Certes, une Académie littéraire pourrait être sensible à la qualité d’une œuvre biographique, dont la précision et la finesse suffisent d’ailleurs pour captiver le lecteur. Mais, pourquoi ne pas le dire clairement, ce n’est pas le souci premier du jury du prix Humanisme Chrétien et nous ne sommes pas ce qu’on appelle Académie littéraire. Il m’appartient donc, au-delà du plaisir de féliciter l’auteur d’un bel ouvrage, d’expliciter notre choix, de l’inscrire en quelque sorte dans la perspective du travail de l’AES.

Vous vous appuyez évidemment sur de nombreux extraits de l’œuvre d’Edith Stein. Mais au-delà, et c’est là que vous prenez le parti d’une œuvre originale, vous citez, et surtout commentez, de nombreuses références, ce qui vous permet progressivement de livrer un véritable enseignement. C’est le cas à partir des homélies de Jean-Paul II à l’occasion de la béatification, le 1er mai 1987, et de la canonisation, le 11 octobre 1998, de sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix ; c’est encore le cas avec la déclaration Spes aedificandi du 1er octobre 1999 faisant d’elle, avec sainte Brigitte de Suède et sainte Catherine de Sienne, et aux côtés de saint Benoît, saint Cyrille et saint Méthode, une co-patronne de l’Europe.

Par exemple : l’avocat de la cause, au procès de béatification, écrit au début de la positio : « Edith Stein est une personnalité polyédrique qui peut être présentée, étudiée et envisagée sous différents aspects : ce fut, en effet, une femme d’une culture exceptionnelle, studieuse, passionnée, sérieuse, philosophe insigne, écrivain fécond, pédagogue et professeur de réputation extraordinaire et en plus, martyre au moins au sens large et sainte » (p. 255). Dans la même optique, expliquant que juive et chrétienne, philosophe et infirmière de la Croix Rouge en 1915, universitaire et religieuse, conférencière à travers l’Europe et cloîtrée, devenue sœur Thérèse–Bénédicte de la Croix, Edith Stein expérimente et éprouve des réalités apparemment paradoxales, vous soulignez qu’elle accomplit cependant dans sa personne une unité exceptionnelle. « En elle tout est authentique » précisez-vous et cette authenticité est en soi tout un enseignement, une lumière pour chacun d’entre nous.

Assurément, en mettant en évidence cette authenticité, vous ne vous limitez pas à une biographie ; vous faites bien une œuvre d’humanisme chrétien et c’est bien entendu cela que nous souhaitons, par notre prix, honorer bien sûr mais surtout mettre en avant et faire savoir au public le plus large. Il y a là, en plus d’un témoignage édifiant dont chacun d’entre nous a un besoin pressant, une référence pour notre temps que nous souhaitons, célébrer bien entendu mais d’abord promouvoir.

Ce souci qui sous-tend l’ensemble de votre ouvrage est particulièrement sensible dans la dernière partie [Un feu de sainteté, la vie posthume] dans laquelle vous nous invitez à percevoir l’actualité et la pertinence du message livré par la vie et par les écrits d’Edith Stein. Il s’agit en fait d’un long commentaire du texte de Jean-Paul II cité en tête de cette partie : « Par toute sa vie d’intellectuelle, de mystique, de martyre, Thérèse Bénédicte de la Croix jeta comme un pont entre ses racines juives et l’adhésion au Christ, s’adonnant avec une intuition sûre au dialogue avec la pensée philosophique contemporaine et en fin de compte, proclamant par son martyre les raisons de Dieu et de l’homme face à cette honte épouvantable qu’est la Shoah. Elle est devenue ainsi l’expression d’un pèlerinage humain, culturel et religieux qui incarne le cœur insondable de la tragédie et des espoirs du continent européen » (p. 246).

Ce portrait est à rapprocher de celui que dressera plus tard le pape au cours de l’angelus du 26 février 1995 : « Le regard fixé sur la Rédemption, elle apprit la sagesse de la Croix qui la rendit capable d’une solidarité nouvelle avec la souffrance de ses frères (…) Edith Stein fut exemplaire aussi par la contribution qu’elle apporta à la promotion de la femme. (…), Elle joua un rôle important, se consacrant à des initiatives visant à ce que l’on reconnaisse aux femmes les droits qui sont ceux de tout être humain comme ceux qui sont spécifiques à leur féminité.(…) Elle fut également appréciée comme penseur capable d’utiliser avec un sage discernement les apports de la philosophie contemporaine pour chercher la pleine vérité des choses, dans un effort continu pour conjuguer les exigences de la raison et celle de la foi ».

Alliance de la raison et de la foi, vécue dans la charité, telles sont bien les bases de l‘humanisme chrétien et c’est dans cette ligne que vous vous attachez à montrer que chez Edith Stein « plusieurs thèmes ne cessent de s’entrecroiser, les relations judéo-chrétiennes, le rapport à la raison et à la modernité, le spécifique de l’être humain (…) et la figure centrale du Christ en qui tout prend sens » (p. 246). Nous avons là ce qui constitue la véritable trame de votre ouvrage.

Vous insistez, notamment, sur la recherche passionnée de la vérité dans l’œuvre d’Edith Stein. « Ma quête de vérité était mon unique prière » dira-t-elle en évoquant la longue période d’inquiétude spirituelle qui précéda son baptême le 1er janvier 1922. Edith Stein trouva dans la philosophie les instruments adéquats pour mener sa recherche de vérité. Disciple de Husserl, elle écarte tout relativisme dans un souci de rigueur de la pensée. Mais tandis qu’Husserl voulait interroger les choses sans aucun préjugé, pour faire valoir le droit de la raison autonome à s’imposer comme seule autorité en matière de vérité, et qu’à la différence du réalisme classique, il ne débouche cependant pas sur un monde de choses réellement existantes hors de la conscience, Edith Stein va plus loin en saisissant « l’exigence d’une réalité objective (…) à l’écoute de laquelle il faut se mettre ». Elle se dégage ainsi de façon remarquable du pur rationalisme, rejoignant saint Thomas d’Aquin dont elle traduira le de veritate. Dans son œuvre majeure, l’Etre fini et l’Etre éternel, Edith Stein essaye de faire dialoguer la philosophie contemporaine et la « philosophia perennis ». Vous résumez cette démarche en écrivant : « Elle s’était donnée pour objectif d’introduire le donné de la Révélation dans la philosophie sans faire de celle-ci une théologie. Au départ, elle fait appel conjointement à la raison et à l’expérience, puis, devenue croyante, elle y ajoutera la foi » (p. 282). Nous comprenons mieux ainsi que Jean Paul II cite Edith Stein dans Fides et Ratio (n°74) aux côtés du cardinal Newman, de Maritain, de Gilson.

La vérité pour Edith Stein « n’est pas une vérité abstraite mais une vérité existentielle saisissant la totalité de la personne. Elle ne cesse de chercher le sens de la personne. Ce travail sur la personne semble comme le fil rouge guidant toute sa réflexion », affirmez-vous (p. 283). A l’aide d’une phénoménologie réaliste, Edith Stein conduit de manière pédagogique à la connaissance de l’être humain conçu comme corps matériel, être vivant, être pensant et être spirituel (p. 160). Nous trouvons ici le fondement de l’anthropologie que développera Vatican II et qui repose sur l’homme considéré dans son unité et sa totalité, corps et âme, cœur et conscience, pensée et volonté (Gaudium et spes 3) et que notre Académie s’attache par ses divers travaux à approfondir puis à faire connaître. [Vous soulignez d’ailleurs « qu’elle poursuit ce travail au Carmel, montrant la cohérence de l’enseignement de sainte Thérèse d’Avila ou de saint Jean de la Croix avec la conception moderne de la personne humaine intégrant les dimensions du moi, de l’âme, du corps et de l’esprit. De cette ontologie, écrivez-vous, jaillissent toute sa pédagogie et sa compréhension de l’éducation » (p. 283).]

Au-delà, Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix témoigne du lien entre la vérité et l’amour en considérant que la recherche de la vérité a son expression dans l’amour : « N’acceptez rien comme vérité qui soit privé d’amour et n’acceptez rien comme amour qui soit privé de vérité ». Qui ne verra pas ici un lien avec la dernière encyclique Caritas in veritate ? Comment les membres d’une Académie qui, dans un passé récent, a inscrit à son programme une réflexion sur la nature de l’homme ou sur la vérité, qui a entrepris depuis ce mois d’octobre et pour toute la présente année académique une recherche sur l’existence d’une éthique universelle, auraient-ils pu rester indifférents, mieux n’auraient pas été sensibles à tout ce qui apparaît bien comme un enseignement pour notre temps, un enseignement en matière d’Humanisme Chrétien dont nous avons tant besoin ? C’est dire qu’au-delà d’un prix qui ne serait qu’honorifique, existe la volonté d’éclairer nos travaux et de les mettre en perspective, et de cela nous vous remercions très chaleureusement.

Pour conclure, permettez moi de vous citer lorsque vous rapportez qu’à Cologne, aux JMJ, une religieuse qui fut co-novice de sœur Thérèse Bénédicte de la Croix, invitée par Benoît XVI à le rejoindre sur le podium, lui dit : « j’ai une demande à vous faire, que vous déclariez Edith Stein docteur de l’Eglise. Le pape lui répondit en souriant : « Tout doit poursuivre son cours, mais j’y songerai » (p. 276). Le lecteur de votre livre ne sera pas surpris de la demande de cette religieuse…

Le docteur Henri Lafont, vice-président de l’Association d’éducation et d’entraide sociales remet au nom du président, Maître Dominique Ducret, le prix Humanisme chrétien 2010.

En voici la brève Laudatio : « En attribuant ce prix nos deux associations ont souhaité manifester leur soutien à un ouvrage formateur qui réponde aux valeurs de l’humanisme chrétien.

Les qualités humaines et religieuses désignent Édith Stein, juive et catholique, philosophe et théologienne, infirmière et religieuse carmélite comme un modèle accompli d’humanisme chrétien.

Le mérite du père Golay est de donner dans son livre non seulement une biographie captivante et abondamment illustrée mais, plus encore, un exposé clair de l’œuvre philosophique de cette femme contemporaine qui a su faire dialoguer la pensée moderne avec la philosophie thomiste.

En rassemblant ces éléments, historiques, biographiques, philosophiques et spirituels, autour de ce personnage exceptionnel, l’œuvre est pénétrée d’un humanisme chrétien authentique et pleinement actuel. »

Père Didier-Marie Golay o.c.d. :

Monsieur le Président, je vous remercie pour vos propos qui me vont droit au cœur.

Je tiens à remercier également les membres du jury du prix « humanisme chrétien » pour m’avoir décerné le prix 2010.

Lorsqu’au mois de mai 2010, le docteur Henri Lafont m’a téléphoné pour m’apprendre que j’étais lauréat du prix Humanisme chrétien 2010, j’ai été à la fois très surpris, honoré bien sûr, mais surtout profondément touché. En effet, dans ces deux mots « humanisme » et « chrétien », je trouvais une confirmation du chemin qui avait été le mien à la suite d’Edith Stein et que j’avais envie de proposer à d’autres par cet ouvrage. Vous l’avez souligné, il ne s’agit pas seulement d’une biographie, car ici le cheminement existentiel et la pensée rigoureuse s’interpénètrent et sont indissociables.

Permettez-moi après avoir rappelé l’esprit de ce projet éditorial, de présenter brièvement la pensée d’Edith Stein et son actualité pour les lecteurs d’aujourd’hui.

Ce livre est né après plus de vingt ans de fréquentation de la personne et de la pensée d’Edith Stein.

Je tiens à remercier ici le père Nicolas Jean Sed et le père Renaud Escande qui ont soutenu et accompagné ce projet. Ils m’ont permis d’intervenir à toutes les étapes pour que cet ouvrage corresponde au désir que j’avais de faire découvrir la vie et la pensée de cette grande figure philosophique et mystique contemporaine.

J’ai souhaité faire un ouvrage d’introduction à la lecture de ses œuvres car rien ne pourra remplacer l’accès direct aux écrits d’Edith Stein. Les photographies, les diverses présentations historiques, les extraits de ses œuvres et la présentation des vingt-cinq tomes de ses écrits permettent au lecteur de mieux situer les dimensions concrètes et existentielles dans lesquelles naissent la réflexion et la pensée d’Edith Stein. Je tiens à remercier les diverses personnes qui ont accepté de collaborer avec moi pour la rédaction de ces annexes.

J’ai voulu présenter la vie et le message d’Edith Stein d’une manière simple, mais non pas simpliste, de manière à ce que tous puissent y trouver un intérêt.

Edith Stein est une personnalité exceptionnelle qui peut faire peur, mais quand on s’approche d’elle, elle devient vite une amie. Une de ses amies donne ce témoignage : « ses grands yeux noirs, au regard intense, se faisaient sévères, presque distants, pour écarter les curiosités importunes. Mais dès qu’on l’abordait en personne, une indescriptible douceur illuminait ses yeux, un sourire ravissant animait son visage. »

La vie d’Edith Stein fut une recherche humble et constante de la vérité ; une vérité conçue comme un principe de vie qu’elle cherche à saisir. Mais elle découvre soudain que cette vérité, c’est Quelqu’un ; Quelqu’un qui est « Chemin, Vérité et Vie. » (Jn 14,6.) Saisie au plus profond d’elle-même, au cœur de son être, elle se laisse emporter par Lui et marche à sa suite jusqu’à la Croix pour recevoir de Lui la plénitude de Vie.

Son existence est marquée par des ruptures qui semblent être parfois des oppositions : juive et chrétienne, philosophe et religieuse… Cependant nous pouvons y découvrir, dans la foi, la totale liberté d’une créature face à son Créateur. Cette découverte peut nous inviter à rendre de grâce pour l’œuvre de Dieu manifestée dans la vie d’Edith Stein et nous appelle peut-être à porter un autre regard sur notre propre vie.

En son être s’est accomplie une profonde unité qui fit dire à Edmund Husserl : « En elle tout est authentique. » C’est vers cette authenticité de l’être qu’elle veut mener ceux qui s’approchent d’elle.

Edith Stein est profondément humaine. Attentive à la dimension sociale de la personne, elle note à propos de son enfance : « je savais depuis mes premières années qu’il était bien plus important d’être bon que futé. » (Vie d’une famille juive, p. 182.)

Si elle a soif de savoir, ce n’est pas pour acquérir simplement des connaissances, mais pour vivre ; elle exprime ainsi une de ses plus hautes convictions : « nous sommes en ce monde pour servir l’humanité… Le meilleur moyen d’y arriver c’est de faire ce pour quoi on a les aptitudes requises… » (Vie d’une famille juive, p. 228).

Sa recherche philosophique est imprégnée de sa quête existentielle : « Mes travaux n’ont toujours été que l’impression de ce qui m’a préoccupé dans la vie. » (Lettre du 15 octobre 1921.)

Exigeante vis-à-vis d’elle-même – selon sa propre expression il faut « se tenir en main » (De la Personne, p. 22) – elle s’ouvre à un nouveau mode de relation : « J’avais appris qu’on ne rend que très rarement les autres meilleurs en leur « disant la vérité » : cela ne peut être utile que s’ils ont vraiment eux-mêmes le désir de devenir meilleurs, et qu’ils accordent aux autres le droit de leur faire des remarques. » (Vie d’une famille juive, p. 303.)

Belle leçon d’humanisme dans les relations humaines. Réfléchissant sur les limites, sur la finitude de son être, elle découvre Celui qui, plus intime à elle-même qu’elle-même, la soutenait dans l’existence, lui donnant « la vie, le mouvement, et l’être » (Ac 17, 28). Elle le découvre comme Celui qui se donne lui-même, comme Celui qui veut communiquer sa sainteté, sa vie : « Dieu est Amour et l’Amour est Bonté qui s’offre elle-même, une plénitude d’Être qui ne reste pas enclose en elle-même mais qui veut se communiquer, s’offrir aux autres et les combler de bonheur. » (Source Cachée, p. 118.)

Son intérêt pour l’être humain ne s’estompe pas avec sa découverte du Christ Jésus, qui devient « le centre de sa vie » (Lettre du 13 décembre 1925) ; bien au contraire, cet intérêt s’approfondit en découvrant que l’être humain est à l’image et à la ressemblance de Dieu et qu’il est appelé à devenir enfant bien-aimé du Père, dans le Fils unique.

La vie sacramentelle qu’elle découvre et à laquelle elle participe intensément devient à ses yeux un chemin qui permet aux femmes d’accomplir leur être profond : « le principe formateur le plus profond de l’âme féminine est l’amour tel qu’il jaillit du cœur divin. L’âme féminine acquiert ce principe formateur en s’attachant le plus intimement possible au cœur divin dans une vie eucharistique et liturgique. » (La femme, p. 85.)

Sa propre réflexion lui permet de se situer à une juste place dans l’aide qu’elle peut apporter aux autres : « Je ne suis qu’un instrument dans les mains du Seigneur. Celui qui vient à moi, je voudrais le mener à Lui » (Lettre du 19 décembre 1930.)

À plusieurs reprises, elle insiste sur cette réalité : « Au fond, je n’ai à dire qu’une simple et petite réalité : comment on peut commencer à vivre en tenant la main du Seigneur. » (Lettre du 29 avril 1931.)

Son “être chrétien” lui a permis d’approfondir son “être humain” et de l’accomplir pleinement : « l’imitation du Christ conduit l’être humain – écrit-elle – à remplir sa vocation originelle qui est de reproduire en lui l’image de Dieu. » (La femme, p. 166.)

Nous sommes bien là en présence d’un authentique “humanisme chrétien”.

En proclamant sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, co-patronne de l’Europe, le 1er octobre 1999, Jean-Paul II disait : « En elle, tout exprime le tourment de la recherche et l’effort du « pèlerinage » existentiel.

Déclarer aujourd’hui Edith Stein co-patronne de l’Europe signifie déployer sur l’horizon du vieux continent un étendard de respect, de tolérance, d’accueil, qui invite hommes et femmes à se comprendre et à s’accepter au-delà des diversités de race, de culture et de religion, afin de former une société vraiment fraternelle. »

Dans ces quelques lignes, tout est dit de l’actualité d’Edith Stein pour notre temps.

Thérèse-Bénédicte nous est étonnamment proche parce qu’elle a cherché un sens à sa vie, parce qu’elle a voulu “êtreˮ, et “être pleinementˮ. Elle a connu l’angoisse, le mal de vivre, l’épreuve… Elle peut être un guide aujourd’hui pour nous apprendre à poser un regard de foi sur nos existences et sur les événements de l’histoire, malgré leurs incohérences apparentes.

C’est à tout homme et à tout l’homme qu’elle adresse cet appel à la sainteté : « La pensée que la miséricorde de Dieu pourrait se limiter aux frontières de l’Église visible, m’a toujours été étrangère. Dieu est la Vérité. Qui cherche la vérité, cherche Dieu, qu’il en soit conscient ou non. » (Lettre du 23 mars 1938.)

Elle nous montre l’importance du travail intellectuel et en même temps la nécessité de son dépassement. Son adhésion au Christ ne l’a pas conduite à un rejet de ce qu’elle avait fait auparavant mais à un approfondissement dans la foi.

Vivre de cette Vie-là et permettre à d’autres d’en vivre, telle est la “petite véritéˮ qu’elle veut transmettre. Une marche avec Dieu qui, peu à peu, saisit la totalité de l’être, pour le conduire, par l’Eucharistie et par la Science de la Croix, à une vie de plus en plus pleine, à une vie donnée, à une vie offerte. Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix a parcouru ce chemin à la suite du Christ, elle peut devenir notre guide et notre amie pour notre propre parcours d’“homme” et de “chrétien”.

N’ayons pas peur d’elle : à l’égard de ses lecteurs, elle garde cette belle attitude de formatrice qu’elle définit ainsi : « le jeune qui nous est confié doit devenir un être vrai et vraiment lui-même. » (ESGA 16, p. 6.)

L’interrogation qu’elle formulait en janvier 1932 garde toute sa pertinence : « Nous ne pouvons éluder la question de savoir ce que nous sommes et quel est notre devoir. Ce n’est pas seulement notre intellect réfléchissant qui nous y oblige. La vie elle-même a rendu notre existence problématique. » (La femme, p. 171.)

Au mois de mai, un frère carme à qui je confiais la bonne nouvelle de la réception du prix “humanisme chrétien” 2010, m’écrivait : « Quelle surprise... Que de responsabilités aussi pour suivre cette voie de l’humanisme chrétien que d’autres ont reconnu en toi. »

En recevant ce prix, je suis encouragé à poursuivre sur cette voie à la suite d’Edith Stein, à la suite du Christ Jésus. Et je forme le souhait que de nombreux lecteurs, grâce à cette distinction, puissent s’approcher d’Edith Stein pour apprendre d’elle à devenir plus “homme” en choisissant le Christ comme centre de leur vie.

Aujourd’hui, 15 octobre, l’Église célèbre sainte Thérèse d’Avila qui a conduit Edith Stein vers le Baptême. Écoutons pour conclure le témoignage d’Edith : « La force de son langage, la sincérité et la simplicité de son style ouvrent les cœurs et y portent la vie divine. Le nombre de ceux qui lui doivent d’avoir trouvé le chemin de la Lumière ne sera connu qu’au jour du jugement dernier. » (L’art d’éduquer, regard sur Thérèse d’Avila, p. 99.)

Nous pouvons tout à fait appliquer ces paroles à Edith Stein elle-même.

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