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Prix Humanisme chrétien 2011
"Tout sera pardonné" de Marie Viloin
10 octobre 2011

Le Prix Humanisme chrétien 2011 a été remis à Paris à la réalisatrice Marie Viloin pour sa série d’émissions TV "Tout sera pardonné"*. Couronnant d’ordinaire un livre, le Prix est attribué pour la première fois à une oeuvre audiovisuelle, en l’occurrence une réalisation en quatre volets diffusés sur France 2 dans le cadre du Jour du Seigneur.

Le Prix humanisme chrétien a été remis par Dominique Ducret, président de l’association d’éducation et d’entraide sociales (AEES) et Jean-Didier Lecaillon, président de l’académie d’éducation et d’études sociales (AES), en présence du dominicain Philippe Jeannin, directeur du Comité Français de Radio et de Télévision (CFRT).

Lors de la remise du prix à Marie Viloin, le professeur Jean-Didier Lecaillon a prononcé l’éloge du DVD « Tout sera pardonné » :

« Une fois de plus, il me revient l’honneur, mais surtout le grand plaisir, de remettre le prix Humanisme Chrétien que notre Académie et notre Association décernent désormais de concert. Est-ce le rôle d’une Académie d’attribuer un prix ? S’il s’agissait d’un ouvrage savant pourquoi pas penseront certains, mais aujourd’hui il s’agit d’un film qui n’a sûrement aucune prétention académique !

Je dois donc vous dire pourquoi ce prix et pourquoi ce choix particulier ?… En fait, il s’agit de la même question : c’est en vous disant pourquoi l’œuvre de Marie Viloin a rassemblé tous nos suffrages que vous comprendrez mieux l’ambition qui fut la nôtre en créant ce prix et finalement ce qu’est notre Académie. Il convient au passage de préciser que le film « Tout sera pardonné » s’est retrouvé en compétition finale à côté d’un ouvrage, Inigo de François Sureau, également remarquable mais d’un tout autre genre et qu’il est juste de citer aujourd’hui, non pour relativiser les mérites de l’œuvre finalement retenue, mais pour la valoriser en précisant qu’elle a émergé parmi les ‘’grands’’.

Permettez-moi pour commencer une petite et rapide incidente sur les circonstances dans lesquelles l’œuvre aujourd’hui primée est entrée dans la compétition ; cela est déjà instructif.

Le film, sous forme de DVD, est parvenu à l’Académie grâce à l’envoi au comité de sélection par la société productrice, « le jour du Seigneur ». Nous avons hésité à mettre ce film sur la liste des candidats car le prix était jusqu’ici attribué à un livre. Nous préférions le remettre à un auteur en personne plutôt qu’à une société. Aussi, c’est seulement après avoir posé la question au « Jour du seigneur », la réponse étant tombée sans hésitation : « il n’y a qu’un auteur, Marie Viloin », que nous l’avons introduit dans la compétition. Enfin, vous devez savoir qu’après le travail de sélection effectué par un comité ad hoc, le jury a choisi entre quatre œuvres précédemment sélectionnées parmi de nombreuses autres.

Revenons à l’objet essentiel, unique d’une certaine façon, de mon propos. Il s’agit donc, au-delà des félicitations que nous devons exprimer à la lauréate, d’expliquer pourquoi nous avons décidé de la récompenser, ce qui est une façon de dire quelle signification il convient de donner à ce prix, et finalement comment nous souhaiterions qu’il soit reçu. Car, en effet, c’est bien l’humanisme (est-ce nécessaire de préciser le qualificatif car y a-t-il un humanisme qui ne soit pas chrétien ?) que nous souhaitons promouvoir et dont nous espérons modestement contribuer au développement. Je saisis l’occasion de suggérer, au nom des 40 membres de l’AES et des 16 membres de l’AEES constituant le jury, quelques pistes pour y arriver.

Chère Marie Viloin, dans ses discussions, et Dieu sait qu’elles sont toujours âpres et passionnées, le jury a longuement débattu de votre film. Ce qui a réuni ses membres, c’est bien entendu d’abord le talent avec lequel vous avez abordé ce thème si difficile du pardon. Il ne s’agissait cependant que d’une condition nécessaire mais sûrement pas suffisante. Ce que nous avons surtout retenu, c’est que votre talent est mis au service du pardon !

Le pardon n’est-il pas au cœur de l’humanisme chrétien ? C’est ce que nous voulons signifier en disant qu’il ne peut être que le résultat d’un cheminement spirituel des plus éminents. En effet, au-delà de toute notion de droit, le pardon lié à tant de drames humains est le chemin escarpé et lumineux de l’épanouissement de la personne. Avant d’être chemin et démarche vers l’autre, il est chemin vers soi, vers l’intimité profonde, indescriptible où nous croyons que Dieu réside. De ce fait, le pardon n’est pas une démarche simplement humaine. Il est marche vers le plus profond de notre cœur. Il est marche vers Dieu.

J’espère que vous ne nous démentirez pas lorsque je vous aurai dit qu’en primant votre film, nous nous risquons à considérer qu’au-delà de l’intérêt de traiter une question d’actualité d’un très grand retentissement, vous avez fait preuve d’inspiration humaniste. Il le faut pour parvenir comme vous le faites à vous, et à nous, élever au-dessus des contingences d’un procès et des incroyables dégâts humains qui en font la trame. Et vous y parvenez en faisant parler sans retenue les intelligences des personnes concernées, mais surtout en laissant parler leurs cœurs.

C’est bien au service d’une question fondamentale que vous avez mis de belles et réelles compétences techniques. Elles existent sans aucun doute, mais nous ne prétendons pas être compétents pour en juger même si dans notre jury nous avons des spécialistes des media. Ce ne sont pas elles en tous les cas que nous mettons en avant : le ton et le rythme que vous avez su traduire sont ceux qui convenaient pour permettre aux malheureux « acteurs » de ce drame d’exprimer leur douleur, leurs angoisses. Si vous leur avez permis de dire sans retenue leur colère légitime et humaine, voire les désirs de vengeance ou au moins la recherche d’une reconnaissance des responsabilités, vous avez laissé place à l’indicible c’est-à-dire au désir profond des personnes de n’en pas rester là. Et c’est là que nous avons trouvé nos raisons de vous désigner parce que nous voulons que cela soit su, compris et vécu.

Mieux que tout discours moralisateur, vos images simples, tendres, belles, douces aux personnes, lentes comme il le faut quand les mots doivent trouver le long chemin qui vient du cœur, respectueuses des hésitations, des doutes, des culpabilités recuites, éclairées par des visages tour à tour déformés de chagrin ou lumineux de compassion, balisent le chemin torturé du pardon. Elles en montrent l’énorme difficulté. Si, répondant à Pierre, Jésus précise qu’il ne faut pas pardonner 7 fois mais 70 fois 7 fois, c’est pour souligner la démesure du pardon pour notre nature humaine. Mais c’est aussi pour souligner l’éminence d’un acte au cœur de la solidarité humaine et de l’épanouissement de la personne. C’est cela qu’à travers tous ses travaux et ses activités notre Académie et tous ceux qui y contribuent par leur soutien, l’AEES en particulier, veulent dire et faire ; et aujourd’hui, soyez assurée que vous nous y aidez largement.

Oui, votre mérite est, en nous rendant témoins d’une conversion vécue par des personnes touchées par un drame d’une intensité extrême, de nous interpeller sur la valeur de la vie et de la personne. Sur nos rapports avec l’autre aussi. Et de le faire dans une attitude de respect qui inspire notre compassion mais surtout qui suscite notre intériorité.

La façon retenue pour traiter votre sujet est remarquable et à ce titre aussi vous apportez une contribution majeure. Nous percevons à travers votre regard, votre prise de vues faudrait-il dire (?), la hantise du souvenir d’une fille, des mois de cruelle souffrance et le vide insupportable derrière elle ; nous demandons tout : la lumière sur les fautes commises, les regrets exprimés par ceux considérés comme coupables... La vengeance est sous-jacente ; s’y ajoute un sentiment de culpabilité.

La question apparaît ainsi dans toute son ambiguïté, et vous avez raison de ne pas sous estimer cette dernière : d’une part nous demandons justice et que les coupables soient démasqués, de l’autre nous voyons poindre la certitude que l’on ne trouvera le repos que s’il y a pardon. Mais donner ce pardon n’est-ce pas trahir notre fille ? Insupportable, l’impossibilité de pardonner si aucun regret n’est exprimé par les présumés coupables.

Précisons, et certains verront là non pas une insuffisance mais une réserve, que parmi les protagonistes, c’est ainsi que l’on doit désigner les « acteurs » car les personnages qui figurent ne jouent pas un rôle, ils sont engagés réellement dans le drame, ils sont les témoins de leur propre combat, parmi les protagonistes donc, se trouve un prévenu venant lui-même se présenter aux parents avant même que le verdict ait été prononcé. Il ne demande donc pas pardon ; il sera d’ailleurs déclaré innocent par le tribunal et ne se croit pas coupable. Mais ce faisant, il pose aussi le problème de la responsabilité.

Vous l’avez constaté, j’évoque tout cela à la première personne tant il est vrai que vous avez l’art de nous permettre de réfléchir, non comme des spectateurs mais bien sur nous mêmes : progressivement, vous nous poussez à la méditation qui est le seul fondement solide de l’action. Fort heureusement, nous ne sommes pas victimes de tels drames et nous ne sommes donc pas appelés à des conversions aussi sublimes que celles que vous évoquez, mais nous ne sortons pas pour autant indemnes de votre film qui nous met concrètement au cœur de l’humanisme chrétien en nous interpellant individuellement sur nos rapports avec l’autre, sur les retentissements humains de nos actes, sur nos dépendances mutuelles.

Dans cette présentation du drame, sont exposés sans détour l’inextricable lacis des sentiments humains. La question que se pose quiconque regarde votre film, et nous voulons contribuer à ce qu’ils soient nombreux, est la suivante : « Pourquoi ce besoin du pardon se profile-t-il derrière une telle accumulation de ressentiment ? ». On peut se demander si la réponse vient de la résurgence d’une éducation chrétienne ou d’une sagesse intérieure qui habite tout homme de bonne volonté ? Vous suggérez seulement et c’est suffisant. Le sacrifice s’inscrit discrètement dès le premier épisode, devant l’Agnus Dei, mais cette évocation ne prend une signification chrétienne qu’à la fin du quatrième épisode. La touche humaine du drame est en fin de compte peu à peu habitée par un abandon évangélique qui ne dit pas sa nature mais en est inspiré. C’est en cela que vous participez à l’humanisme chrétien et c’est cela que nous voulons faire savoir.

Vous comprenez ainsi pourquoi la dimension artistique, certes appréciable, n’est pas ce qui nous a d’abord retenu. Elle est présente mais une fois de plus, au service de l’essentiel. C’est pourquoi je tiens à la mentionner au passage, comme la cerise sur le gâteau en quelque sorte, sans insister davantage : un sujet d’une telle gravité imposait un décor élevant vers la beauté, le splendide. Le choix effectué pour les quatre parties, l’Agnus Dei, Vézelay, le Hoggar et Sénanque répond à ce besoin de sublime.

Il en est de même de la qualité technique : il doit en falloir pour atteindre cette grande simplicité, cette harmonie de l’ensemble ; les experts jugeront. Il nous suffit de dire que le film est agréable à regarder, que l’intérêt est soutenu, que le spectateur sympathise avec les protagonistes d’autant plus que chacun s’exprime avec un naturel complet…

En définitive, pourquoi le prix vous est-il décerné ?

Tout simplement parce que votre œuvre, très humaine et profondément évangélique, est une magnifique illustration de l’humanisme chrétien et que notre époque, notre société, chacun d’entre nous avons besoin de repères de cette sorte.

Nous vous en remercions, nous souhaitons longue vie à votre film et nous félicitons « Le Jour du Seigneur » d’avoir trouvé en vous, Marie Viloin, l’artiste capable de rendre accessible la difficile voie du pardon. »

*La série "Tout sera pardonné" revient sur une affaire d’hormone de croissance contaminée. Près de 1700 enfants trop petits ont été soignés avec une hormone fabriquée, jusqu’en 1988, à partir de l’hypophyse, une glande crânienne prélevée sur les cadavres. Des jeunes sont ensuite morts de la maladie de Creutzfeld-Jakob, du fait que certaines de ces hormones étaient infectées. D’après l’association des victimes de l’hormone de croissance, à ce jour, 120 personnes sont décédées.

 
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