Accueil > Prix Humanisme chrétien > Les lauréats >
Prix Humanisme chrétien 2012
Chemins de traverse - Vivre l’économie autrement d’Emmanuel Faber (Albin-Michel)
7 juin 2012

En attribuant le prix Humanisme chrétien 2012 à Emmanuel Faber pour son livre « Chemins de traverse », le jury a tenu à couronner une initiative satisfaisant à tous les critères du prix : « ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre, et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien ».

À travers ces pages, ce sont l’engagement et l’esprit d’innovation de l’auteur dans de multiples projets dans le monde qui sont récompensés. Alliant à la fois l’efficacité du manager et une approche éthique des convergences entre l’économie et le social, Emmanuel Faber, qui est vice-président du groupe Danone, ouvre des perspectives originales sur le monde de la finance et de l’entreprise en valorisant la dimension humaine de ses initiatives.

Rassemblant ces éléments, économiques, financiers, sociaux, pour les passer au crible d’un autre regard, l’œuvre est ainsi pénétrée d’un humanisme chrétien authentique et pleinement actuel.

La remise du prix Humanisme chrétien 2012 a eu lieu, le 18 octobre 2012, dans les locaux des éditions Albin Michel, en présence de Jean Mouttapa, éditeur, et de nombreuses personnalités.

Allocution de Dominique Ducret, président de l’Association d’éducation et d’entraide sociales

Au nom de l’Association d’Éducation et d’Entraide Sociales, que j’ai l’honneur de présider, je remercie les Editions Albin Michel et leur représentant, M. Jean Mouttapa, de l’accueil qui nous est réservé ce soir.

L’AEES est une association franco-suisse, dont le siège est en Suisse. Créée en 1922, elle a pour but, à la fois, de contribuer à l’étude, à l’enseignement et à la promotion de principes de comportement conformes à la tradition sociale et humaniste chrétienne et de soutenir toute institution, œuvre ou action répondant à ce but.

C’est ainsi que l’AEES soutient et finance en priorité l’Académie d’Éducation et d’Études Sociales (AES), association française composée de 40 membres, qui a elle pour but « L’étude des questions sociales dans un esprit conforme à la tradition humaniste chrétienne »

En 2003, les deux associations ont décidé de créer le Prix « Humanisme chrétien », lequel s’inscrivait dans la succession du prix de l’AES, lui-même décerné depuis 1992. Ce Prix est destiné à récompenser un ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien que les deux associations ont pour but de promouvoir.

Il récompense un livre rédigé en langue française, un film, un DVD ou un CD. La date de publication ou de diffusion ne peut être antérieure à 5 ans. La nationalité de l’auteur est indifférente. Plusieurs personnes peuvent recevoir le prix.

Un comité de 4 personnes (2 suisses et 2 français) sélectionne les ouvrages proposés soit par des membres de l’AEES, soit par des éditeurs et celui-ci soumet sa sélection à un jury composé des 16 membres de l’AEES (8 suisses et 8 français).

A ce stade, je veux tout spécialement et publiquement remercier les membres du comité de sélection dont le travail est à la fois considérable et remarquable : il s’agit du Dr. Henri Lafont, du Prof. Jacques Neirynck, de M. Bernard Lacan et de M. André Kolly.

Ces remerciements s’adressent tout particulièrement à André Kolly qui n’a pas ménagé sa peine, depuis de longs mois, pour assurer la promotion du Prix 2012 et organiser la cérémonie de remise de celui-ci, en collaboration avec les représentants d’Albin Michel, tout particulièrement Mme Frédérique Pons que j’associe à dans notre sincère gratitude.

Le Prix Humanisme chrétien en est, cette année, à sa huitième édition. Comme c’est la coutume, c’est au Professeur Jean-Didier Lecaillon, président de l’AES, qu’il appartient de prononcer l’éloge de l’ouvrage primé cette année, en l’occurrence « Chemins de traverse » d’Emmanuel Faber.

Éloge de Jean-Didier Lecaillon, président de l’Académie d’éducation et d’études sociales

Il m’appartient, certes de vous dire pourquoi nous attachons tant d’importance à l’humanisme chrétien au point d’en avoir fait un prix, mais surtout pourquoi nous avons choisi cette année de distinguer le livre « Chemins de traverse ».

Qu’une Académie organise des cycles d’études pour traiter de questions aussi fondamentales que la recherche d’une éthique universelle, la place et le rôle de la famille, la notion de vérité ou le masculin et le féminin pour ne citer que quelques uns des thèmes récemment abordés, personne ne s’en étonnera… je crois seulement important de le rappeler parce que l’humanisme chrétien n’est pas très loin lorsqu’on évoque de tels sujets.

Que cette même académie, avec l’AEES qui se souciait d’abord d’aider matériellement et ponctuellement des personnes et des œuvres, décide de promouvoir des ouvrages peut paraître plus curieux. Mais ce serait oublier le souci de formation qui est le notre comme l’indique nos sigles respectifs en mentionnant l’Éducation.

C’est en tous les cas bien dans cette perspective d’éducation qu’il faut placer le prix qui nous réunit aujourd’hui.

Afin de mieux situer notre choix, permettez moi de préciser au passage qu’un autre livre, traitant de l’objection de conscience, sujet d’ailleurs pas très éloigné du votre, a également retenu toute l’attention du jury. Il s’agit du livre de F. Lacoste-Lareymondie intitulé « Je refuse » que les membres du jury m’ont demandé de citer.

Pourquoi alors avoir choisi un ouvrage et un auteur qui ne semblent pas avoir besoin de nous pour être promus ? Vous nous direz tout à l’heure ce que cela représente pour vous d’être primé par une Académie et moi, je vais maintenant tâcher de vous dire nos motivations.

Elles sont toutes simples : nous avons choisi un ouvrage et un auteur qui posent de bonnes questions et ouvrent la voie d’une réflexion profonde et tellement nécessaire aujourd’hui, dans un registre qui concerne bien l’ensemble de nos contemporains.

Faut-il que j’illustre ce propos ?

C’est à travers un récit autobiographique qui suit le développement de sa carrière, qu’Emmanuel Faber se livre à une réflexion que lui inspirent le monde de l’entreprise et le fonctionnement de la finance internationale. Et c’est cette invitation à la réflexion que nous avons retenu.

Emmanuel Faber le fait avec le goût qu’il a toujours eu du questionnement philosophique et avec le souci de l’autre qui, même s’il cache jalousement ses propres références intimes, permettent de reconnaître en lui un humaniste et, au risque de faire un pléonasme, un humaniste chrétien : les séjours faits dans les mouroirs de la bienheureuse mère Teresa ou les visites régulières dans un service de soins palliatifs ne laissent guère de doute sur la source de cette générosité altruiste. J’espère, Emmanuel Faber, que vous ne me reprocherez pas cette précision !

Quoiqu’il en soit, votre discrétion n’empêchera pas le lecteur de reconnaître en vous le patron chrétien qui a accepté de témoigner dans les conférences de Carême de Notre-Dame en mars dernier et de parrainer les JMJ 2O11. À Notre-Dame vous avez développé des thèmes que l’on retrouve dans votre livre, en témoignant de votre vie : « je cours le monde en essayant de concilier ce que je vis et ce que j’espère » ; « Ma foi est aveugle. Mon corps est fatigué. Mon esprit embrouillé. Mais quelque chose en moi, que je ne sais nommer, a entrevu une lueur, fragile ».

Les JMJ de 2011 renvoient Emmanuel Faber à « ses » JMJ, celles de Paris en 1997 : on ne peut qu’être d’accord avec lui quand il évoque, sur KTO, l’élan de sérénité, de légèreté, de grâce qu’a fait passer sur Paris pendant quelques jours le rassemblement de centaines de milliers de jeunes. Mais cela renvoie aussi Emmanuel Faber au premier voyage du Pape Jean-Paul II à Paris en 1980 et à sa célèbre injonction : n’ayez pas peur ! Il avait alors quinze ans.

C’était l’époque, ou à peu près, où Emmanuel Faber s’interroge, au début de son livre : je serai Emmanuel Faber ou rien.

Nous pourrions trouver cette affirmation,

-  soit comme le summum de l’orgueil, en pensant à Victor Hugo et à son célèbre « je serai Chateaubriand ou rien »,

-  soit comme un manque de confiance en lui qu’il qualifie même de « doute existentiel profond » : je serai RIEN,

-  soit enfin comme une expression de réalisme et de volontarisme : je serai Emmanuel Faber. Nous voulons voir là l’influence du Jean-Paul II de « n’ayez pas peur ! » De quoi faut-il ne pas avoir peur ? Avant tout de faire la vérité sur nous-mêmes.

Chemins de traverse est la preuve qu’Emmanuel Faber est bien devenu Emmanuel Faber. Il a quelque chose à en dire, qui peut intéresser le plus grand nombre. Nous avons voulu le remercier pour cela et à notre tour le faire savoir en lui décernant notre prix, même si d’entrée de jeu il annonce la couleur au risque de décevoir le lecteur en affirmant qu’il n’a à proposer « que des doutes, beaucoup de questions… », mais aussi ajoute-t-il, et c’est ce que nous retiendrons, « …quelques espoirs ».

Pour susciter la réflexion à la suite d’Emmanuel Faber, pour soulever quelques questions susceptibles de concrétiser la puissance de l’humanisme chrétien, pour préciser la signification de notre choix, le plus simple était de nous appuyer sur les dires de notre lauréat lui-même.

Dans la perspective qui est la notre et pour l’illustrer, je me suis donc risqué à retenir trois développements pour tenter d’en tirer quelques enseignements.

• Le premier a trait à l’expérience de social business avec Muhammad Yunus (pp. 81 et suivantes).

Cette expérience nous apprend qu’agir de manière simple, dans des projets « sociaux » qui mobilisent du temps, au plus près des détresses du monde requiert une vision persévérante et beaucoup d’efforts.

Nombre d’entreprises sont aujourd’hui largement engagées dans une telle voie, cherchant à mettre leur expertise propre au service de projets non marchands. Il y a là une dimension nouvelle d’ouverture d’esprit de l’entreprise à laquelle les actionnaires sont sensibles. Mais l’essentiel est sans doute dans la résonance que de telles ouvertures peuvent avoir en interne pour le personnel de l’entreprise elle-même, invité à accompagner de différentes manières de tels projets. Saint-Éxupéry n’était il pas prémonitoire en déclarant : « Demande à ces hommes de bâtir une cathédrale et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain ».

Contribuer à résoudre le problème de la malnutrition au Bengladesh, à partir d’une usine de votre groupe, qui fabriquera localement des yaourts, dans des conditions de coût et de rentabilité adaptées au contexte, voilà une expérience qui nous touche. Et comme vous ne manquez pas d’un grand talent de conteur, le mieux est de vous citer pour l’évoquer :

Nous sommes une dizaine, de Grameen et de Danone, autour de la table. Pour commencer, nous écrivons ces simples mots qui en soi officialisent la concrétisation d’une utopie : « Grameen Danone Foods Limited. » La rencontre de deux mondes. À la demande de Yunus, nous ajoutons dans le nom : A social business enterprise.

Et puis tous ensemble, une par une, nous posons avec précaution, mais sans hésiter, les pierres de l’édifice. Cha¬cune d’elles doit être taillée. Nous discutons de sa forme, de son emplacement.

Vingt minutes pour : « La mission de Grameen Danone est de réduire la pauvreté par un modèle de proximité unique, apportant une meilleure nutrition aux enfants des familles les plus pauvres du Bangladesh rural. »

Une heure pour : « Grameen Danone poursuit sa mission en mettant en œuvre un modèle d’entreprise unique, reposant entièrement sur la proximité, dont le modèle de production et de distribution associe les communautés locales.

Une heure et demie pour : « Après la phase de démarrage, Grameen Danone ne devra pas faire de pertes. Tous les profits seront réinvestis dans la poursuite de sa mission. Elle devra atteindre l’autonomie en trésorerie dès que possible, de façon à accélérer la réplication de son modèle. »

Trois minutes pour : « Le principe d’égalité régira les rapports entre Grameen et Danone dans leur contribution au projet. »

C’est terminé. Nous sommes d’accord pour signer l’accord juridique dans quatre mois, et inaugurer l’usine dans un an. Quand nous nous quittons, nous avons tous le sentiment jubilatoire d’avoir été témoins de la naissance de quelque chose de nouveau. Il aura fallu bien des années de maturation, un déjeuner à Paris et un week-end à Dacca.

Nous avons là assurément un bon exemple d’innovation sociale et d’application des principes du développement solidaire, qui donne une bonne illustration du n° 34 du Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise : « l’initiative économique est une expression de l’intelligence humaine et de l’exigence de répondre aux besoins de l’homme d’une façon créative et en collaboration.  »

• Le deuxième développement que j’ai retenu, est la réflexion que vous nous proposez sur la responsabilité personnelle, résumée par la formule Je suis le système (que l’on trouve aux pages 116 et suivantes). C’est une autre façon que vous avez de mettre en application la solidarité et la responsabilité individuelle, qui permettent de promouvoir « le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous » (Sollicitudo rei socialis, 38, cité par le Compendium, au n° 449).

Qui n’a pas vécu ces moments d’agacement, d’énervement, voire de colère, d’être pris dans un embouteillage qui va nous faire manquer un rendez-vous ou un avion, nous faire arriver en retard à telle ou telle réunion importante ? Là nous sommes volontiers prêts à en vouloir à tout le monde, c’est-à-dire aux autres bien entendu, alors que nous sommes responsables, au moins en partie, de notre propre malheur. Dans ces moments-là nous oublions volontiers notre propre responsabilité.

Et comme vous avez raison de nous inciter à quelques instants de réflexion : avais-je vraiment besoin de prendre ma voiture et ne pouvais-je prendre les transports en commun ? Si je suis pris dans l’embouteillage, c’est bien de ma faute. Et cependant les choses ne sont peut-être pas si simples. Si je renonce à ma voiture, je serai un bon citoyen, soucieux d’une meilleure circulation générale, économe des réserves d’hydrocarbure et des rejets de CO2. Bien. Mais d’un autre côté, est-ce que je ne contribuerai pas à la moindre santé de l’industrie automobile et, puisque je suis le système, je serai responsable des fermetures d’usine et de l’augmentation du chômage ! Rien n’est simple.

Vous avez raison d’attirer notre attention sur la part de responsabilité que chacun d’entre nous a dans la marche quotidienne du monde, chacun à sa place. Et nous ne sommes pas assez conscients de notre coresponsabilité dans la plupart des affaires de ce monde. Nous devons nous sentir solidaires, et ne pas nous contenter, un peu facilement et un peu lâchement, de considérer que c’est la faute des autres, nos voisins, nos patrons, nos gouvernants, etc.

Vous dites : « Le responsable de ma situation, c’est moi » ; vous dites : « Je ne suis pas victime du système, je suis le système ». Je me demande si vous n’iriez pas jusqu’à dire : « nous ne sommes pas victimes de la crise, nous sommes la crise  », autre façon d’affirmer que c’est d’abord d’une crise morale dont nous souffrons, et que les solutions techniques qu’on nous propose ne seront jamais plus que des cautères sur une jambe de bois ?

• Le troisième enseignement est issu de l’interrogation que vous nous proposez sur le bon compte et la rémunération des patrons (pp. 173 et ss). « Je pourrais travailler en demandant à gagner beaucoup moins », avez-vous écrit page 174. Vous continuez : « Quelques-uns crieraient bravo, d’autres me penseraient définitivement perdu pour le système, et peut-être d’ailleurs s’y opposeraient, la plupart me prendraient pour un donneur de leçons  ». Et vous complétez : « Ce qui compte, c’est surtout ce que j’en penserais, moi  ».

Votre réflexion sur le bon compte est assez largement inspirée de votre propre cas. Vos rémunérations ont toujours été élevées. Mais l’on devine entre les lignes que vous savez redistribuer, éventuellement dites-vous « presque sans compter ». Et comme tout se tient, nous comprenons que vous avez largement contribué personnellement au succès de l’innovation sociale du Bengladesh.

« Je suis le système ». Et ce système vous condamne aujourd’hui à laisser jouer la loi du marché. Mais vous n’êtes pas dupe, allant jusqu’à vous méfier de « la bonne conscience qui se nourrit de ce qu’elle distribue  ». Cependant, votre recherche du bon compte ne rejoint-elle pas l’enseignement social de l’Eglise qui exhorte à reconnaître la fonction sociale de toute forme de possession privée ? Gaudium et spes affirme en effet que l’homme « ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres  ». Le Catéchisme de l’Eglise catholique ajoute : « La propriété d’un bien fait de son détenteur un administrateur de la Providence pour le faire fructifier et en communiquer les bienfaits à autrui, et d’abord à ses proches » (CEC n° 2404). Tout cela me rappelle cet autre témoignage d’un chef d’entreprise comme vous qui, souhaitant tout donner aux pauvres est allé, lui aussi, rencontrer Mère Théresa que je n’hésite pas à mentionner à mes étudiants comme une experte en management : à ce patron désireux de tout donner, c’est elle qui répond avec réalisme et bon sens : « cela ne vous appartient pas, cela vous a été confié…  » ; belle leçon de management chrétien !

Emmanuel Faber, maintenant que vous savez mieux les raisons de notre choix, le moment est venu de vous remettre le prix Humanisme chrétien pour 2012, en espérant que vous l’accepterez ! A la lecture de votre livre, je me suis demandé pourquoi vous aviez choisi le titre Chemins de traverse, car il m’apparaissait comme évident que vous conduisiez au contraire votre vie avec constance, force et conviction. D’ailleurs, ne dites-vous pas volontiers, comme vous l’avez fait à Notre-Dame : « oui, un autre monde est possible »

Réponse d’Emmanuel Faber

Je n’ai pas tout de suite cru que ce livre serait un livre. Il était avant tout un questionnement, un tâtonnement.

Il est né de ma vie, mais j’ai fait le choix qu’il ne soit pas une forme d’autobiographie. J’ai d’ailleurs beaucoup résisté à Jean Mouttapa qui a souhaité remettre de l’ordre dans la façon dont j’avais rédigé les chapitres. Volontairement, je les avais placés dans un désordre qui n’en faisait pas un chemin de traverse mais plutôt un jeu de piste, pour conduire le lecteur à sauter d’un endroit à un autre, d’un temps à l’autre, d’un espace à l’autre, pour créer un cheminement qui ne serait pas lu comme une espèce de continuum dans lequel on pourrait s’installer confortablement. Pour ne jamais s’installer. Finalement, Jean a eu raison d’émettre des réticences à cet égard, et cela a fini par donner un fil rouge, sans que cela soit, malgré tout, une forme d’autobiographie ; dont je ne voulais pas au départ et dont je ne veux toujours pas.

J’ai essayé d’écrire ce livre dans une perspective qui lui donne une portée non pas universelle mais personnelle pour chacune et chacun des lecteurs. Et pour cela il m’a fallu un véritable effort pour passer du discours politique que je peux avoir en tant que dirigeant d’entreprise - donc un discours tourné vers l’action collective, le collectif emmené, faire attention à ce qu’on dit, etc. - à un discours qui traversait ma vie privée et à laquelle j’ai fait très attention de ne pas m’arrêter parce que je ne voulais pas mettre en cause des personnes autour de moi qui n’avaient pas nécessairement choisi de faire partie de cette aventure d’écriture, pour descendre encore plus profond, toucher une partie de moi-même ou peut-être des gens qui en auraient envie, pourraient se connecter et s’y retrouver parce que je crois qu’il y a quelque chose d’universel quand on descend au plus profond.

Cet exercice-là, de tâtonnement intérieur à la recherche de qui rassemble, unifie ma vie, m’a conduit à évoquer, à convoquer des dimensions extrêmement variées de mon mode de vie, de ma présence au monde, de chacun des instants de l’éternité que nous percevons, de tout un tas de choses qui rendent le cheminement très déroutant si on ne lâche pas prise pour le suivre.

Résultat : en passant chez les libraires, je me suis aperçu que ce livre avait sa place nulle part et partout à la fois. Ne rentrant dans aucune des sections prévues. C’est sans doute un bon signe pour une proposition de lecture buissonnière ! Mais je me suis résolu à avoir écrit un bouquin qui n’avait finalement pas sa place dans la façon dont, aujourd’hui, nous catégorisons la pensée…

En quelque sorte, je m’étais dit que ce livre serait orphelin, ce qui me va très bien parce que cela permet aussi qu’il soit adopté ! C’est ce que je cherchais, et d’une certaine façon, je peux vous assurer qu’il l’a été : j’ai eu très vite le premier Prix que je pouvais en attendre lorsque, quelques jours seulement après sa parution, quelqu’un est venu me voir en me disant (c’était une jeune femme qui travaille chez Danone) « c’est incroyable, j’ai passé la nuit à lire ton livre et franchement jusqu’à la fin, il y avait juste lui et moi. Merci de ce cadeau que tu m’as fait sans le savoir ». Quel cadeau en retour !

J’ai eu un certain nombre de témoignages de cette adoption, de personnes qui en ont fait leur propre chemin d’interrogation. Cela les a rejoint sur leur propre chemin de conscience et elles ont trouvé soit des questions soit des espoirs, en tout cas l’envie de me le partager d’une façon ou d’une autre.

Et vous, aujourd’hui, voici que vous avez fait le choix de lui offrir une famille d’accueil. La famille de « L’humanisme chrétien ». Quels mots magnifiques ! Je vous en remercie, et je pense que ce livre sera heureux dans cette famille d’accueil.

Je vous remercie de l’ouverture dont le jury a fait preuve dans ce choix, malgré ce que vous rappeliez tout à l’heure, en me disant « jaloux de mes convictions ». Ce choix de rester dans un registre avant tout non-confessionnel a été un vrai choix d’écriture. Laisser de côté dans cette écriture le chemin de foi et mes interrogations, des espoirs et des convictions qui, depuis le moment que vous avez rappelé tout à l’heure, Madame, en en donnant la lecture, où le divin s’est manifesté en moi, à l’âge de dix ans.

J’ai fait ce choix notamment parce que je souhaitais que l’interrogation que suscite le livre puisse être universelle et ne soit en aucun cas ternie, par ma façon à moi d’évoquer la foi. Ce matin encore, j’ai eu la preuve du bien-fondé de ce choix. Nous réunissons chaque année à Genève au Bureau International du Travail, tous les syndicats des travailleurs mondiaux qui sont affiliés au syndicat international de l’agro-alimentaire, qui regroupe plusieurs millions de salariés. Il y avait donc ce matin quelques centaines de personnes représentant une multitude de pays ; dont la France. On a eu des débats que vous imaginez dans le contexte actuel, compliqués, difficiles et à la fin de la discussion un des leaders syndicaux français s’est approché de moi. Je m’attendais à ce que nous repartions dans la discussion, mais il avait derrière son dos mon livre et il m’a dit « Merci pour ce bouquin. Je peux vous assurer que ça m’a beaucoup fait réfléchir. D’ailleurs, je l’ai prêté à plein de gens. Mais comme je savais que j’allais vois voir aujourd’hui, cela me ferait vraiment plaisir que vous me le dédicaciez. Par ailleurs, m’a-t-il dit, parmi les chapitres que j’ai préférés, c’est le chapitre sur la rémunération parce que vous avez raison de dire que c’est très compliqué. Finalement, quand vous l’expliquez, je comprends un certain nombre de choses ».

Moi, je trouve ça extraordinaire, ça pourrait figurer dans un prochain chapitre au rang des rencontres improbables et des moments où on se retrouve, malgré des postures politiquement, collectivement, fondamentalement différentes. Je pense que ce qui a permis ça, c’est aussi la retenue que je me suis imposée autour de ce qui fait ma vie spirituelle.

J’ai laissé simplement, par honnêteté intellectuelle et spirituelle, affleurer dans le récit lorsqu’elles étaient présentes mais sans les cacher des références à ma foi. Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi de commencer par ce chapitre sur le divin mais ensuite en laissant, je crois, une grande liberté d’approche de chacun. Je travaille beaucoup avec des musulmans en Indonésie, au Bangladesh, ou d’autres cultures ou des personnes de filiations spirituelles très variées, partout, en Chine, etc.

Ce souci d’ouverture a été important pour moi. Et donc là encore, merci de votre ouverture à vous qui avez su repérer le fil rouge d’une certaine façon qui a conduit cette écriture.

De ce point de vue, je voudrais aussi bien sûr remercier Jean et l’équipe d’Albin Michel, Frédérique, en particulier. Jean qui s’est laissé apprivoiser comme il l’a dit tout à l’heure et réciproquement. Je pense que notre rencontre ne se serait sans doute pas faite, en tout cas pas comme ça sans l’amitié que nous porte à tous deux Annick de Souzenelle qui m’a dit un jour, il y a de cela plusieurs années : « Il faudrait que vous rencontriez Jean Mouttapa, chez Albin ». Donc on s’est rencontré un jour à déjeuner. Et puis ça a été le début d’un dialogue. Merci donc, Jean, d’avoir fait ce pari de donner la parole, à non pas comme tu le disais tout à l’heure un « grand chef d’entreprise » mais à un « patron de grande entreprise ». Cela n’était de toutes façons pas du tout évident.

Je voudrais terminer en reprenant ce que je disais tout à l’heure sur ce Prix que je reçois au nom de ce livre. Je ne suis pas écrivain. J’ai écrit un livre quand j’avais pas loin de 25 ans, celui-ci est le deuxième. Je n’ai pas l’impression que ce soit le deuxième, j’ai aussi l’impression que c’est le premier. J’ai à la fois le sentiment de l’accoucher et qu’il m’a accouché moi-même. C’est assez étonnant, extraordinaire, dans l’échange qui a pu se faire avec moi-même au moment d’écrire mais aussi l’échange qui a pu se faire ensuite avec les uns et les autres autour de ce qu’ils y ont trouvé eux-mêmes. Ce livre m’accouche moi-même, ce n’est pas terminé. Je ne sais pas si ça finit un jour d’ailleurs ! En tout cas pour moi, il est important que ce soit le livre et pas moi-même qui reçoive ce Prix et cet encouragement. Je le prends d’ailleurs comme un encouragement non seulement à la réflexion, vous l’avez dit vous-mêmes, mais surtout à l’action, une action qui ne peut pas être ralentie par le doute même si elle est complètement habitée par lui, à mon avis, une action envers et contre tout et toutes les apparences de simplicité d’un côté ou, à l’inverse, de ce qui paraît inévitable et des fatalités. Je ne crois pas au fond aux fatalités. Je ne crois pas au simplisme qui consiste finalement beaucoup à nous voiler une part de conscience sur les conséquences de ce que nous faisons et la part de responsabilité que nous en avons.

Vous honorez ces « Chemins de traverse », et moi, je voudrais rendre un hommage à cette phrase de Christiane Singer qui m’habite quotidiennement : « ne perdre des yeux sur cette terre ni le rivage de la détresse ni celui de la délivrance, honorer de la même attention l’innommable souffrance des hommes et la rutilante merveille de la vie ».

C’est vraiment à cela que j’espère que vous nous encouragez, que vous encouragez ce livre, ses lecteurs et lectrices, sur le chemin de leur vie de tous les jours.

Merci encore et merci à tous et toutes de ce dialogue ce soir.

Pour contacts : Académie d’éducation et d’études sociales – 5, rue Las Cases – 75007 Paris academie.etudes.sociales@wanadoo.fr - +33 (0)9 64 47 09 34

 
- Haut de page
-- Accueil | Contact | Plan du site | Mentions légales | Forum privé | Admin | Flux RSS --