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Prix Humanisme chrétien 2013
Petit traité de la joie - Consentir à la vie de Martin Steffens (Salvator)
6 juin 2013

Martin Steffens, professeur agrégé de philosophie à Metz, est le lauréat du prix Humanisme chrétien 2013. Son « Petit traité de la joie » paru aux éditions Salvator à Paris (collection forum) a emporté la décision du Jury au 1er tour de scrutin.

Dans une société où l’inquiétude et la morosité dominent, Martin Steffens exprime avec une conviction sereine comment la vie de chacun peut être reçue comme un cadeau : ne pas se résigner, mais consentir en ouvrant les bras. Son humanisme aux couleurs d’Évangile s’enracine dans une tradition qui s’inspire tour à tour de Dostoïevski, Nietzsche, Bernanos ou Simone Weil, des auteurs sur lesquels il a par ailleurs écrit et donné des conférences.

Dès la parution de son essai en 2011 déjà, Martin Steffens a trouvé un public : des contemporains qui, rencontrés avec leurs repères culturels, sont en quête de sens pour leur vie, sans moralisme paralysant, avec un élan de poésie libératrice. Le prix décerné est un encouragement à un jeune auteur qui continue d’apporter une contribution aux problèmes de société, puisqu’il a encore publié récemment « Vivre ensemble la fin du monde » (Salvator).

Le prix Humanisme chrétien, initié en 1992 par l’AES (Académie d’éducation et d’études sociales), est depuis 2004 décerné conjointement par l’AES et l’AEES (Association d’éducation et d’entraide sociales). Le but est de promouvoir toute forme d’action touchant l’éducation et les applications de l’enseignement social chrétien, ainsi que d’encourager la diffusion d’œuvres dessinant les contours d’un humanisme chrétien.

Contacts :
Éditions Salvator : tjosseaume@editions-salvator.com
0033 (0)1 53 10 38 32

Académie d’éducation et d’études sociales (AES)
5, rue Las Cases
75007 Paris

contact@aes-france.org
0033 (0)9 64 47 09 34

Remise du Prix Humanisme chrétien 2013 à Martin Steffens pour son livre « Petit traité de la joie – Consentir à la vie » paru aux Éditions Salvator, le 8 novembre 2013 à Paris

Allocution de Dominique DUCRET, président de l’Association d’éducation et d’entraide sociales

Au nom de l’Association d’Éducation et d’Entraide sociales, que j’ai l’honneur de présider, je souhaite la bienvenue à toutes les personnes présentes, tout particulièrement aux représentants des Editions Salvator, ainsi qu’au lauréat du Prix Humanisme Chrétien 2013, Martin Steffens.

Je salue la présence autour de moi de l’ensemble des membres du Jury et de plusieurs membres de l’Académie d’Education et d’Etudes Sociales.

L’AEES est une association franco-suisse, dont le siège est en Suisse. Créée en 1922, elle a pour but, à la fois, de contribuer à l’étude, à l’enseignement et à la promotion de principes de comportement conformes à la tradition sociale et humaniste chrétienne et de soutenir toute institution, œuvre ou action répondant à ce but.

C’est ainsi que l’AEES soutient et finance, en priorité, l’Académie d’Éducation et d’Études sociales (AES), association française composée de 40 membres, qui a elle pour but « L’étude des questions sociales dans un esprit conforme à la tradition humaniste chrétienne ».

En 2003, les deux associations ont décidé de créer le Prix « Humanisme chrétien », lequel s’inscrivait dans la succession du prix de l’AES, lui-même décerné depuis 1992. Ce Prix est destiné à récompenser un ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien que les deux associations ont pour but de promouvoir.

Il récompense un livre rédigé en langue française, un film, un DVD ou un CD. La date de publication ou de diffusion ne peut être antérieure à 5 ans. La nationalité de l’auteur est indifférente. Plusieurs personnes peuvent recevoir le prix.

Un comité de 4 personnes (2 suisses et 2 français) sélectionne les ouvrages proposés soit par des membres de l’Association ou de l’Académie, soit par des éditeurs ou des libraires et il soumet sa sélection à un jury composé des 16 membres de l’AEES (8 suisses et 8 français).

A ce stade, je veux, comme chaque année, remercier chaleureusement les membres du comité de sélection dont le travail est à la fois considérable et remarquable : il s’agit de Bernard Lacan, qui le préside, de Chantal Delsol, de Jacques Neirynck et d’André Kolly.

Le Prix Humanisme chrétien en est, cette année, à sa neuvième édition. Quarante-cinq ouvrages furent soumis au Comité de sélection. Dans un premier temps, celui-ci retint douze titres, puis, finalement, quatre d’entre eux furent proposés au vote du Jury. « Petit Traité de la Joie » de Martin Steffens fut plébiscité dès le premier tour de la délibération. Obtint des voix, Michel Egger pour son livre « La Terre comme soi-même » publié aux Éditions Labor & Fides.

Dans un instant, Jean-Didier Lecaillon, président de l’AES prononcera l’éloge de l’ouvrage primé cette année.

Dans un premier temps, il m’appartient de céder la parole à Michel Cool, responsable du Service éditorial de Salvator.

Michel Cool, éditeur aux Éditions Salvator

Je n’ai pas eu le temps d’appendre par cœur mon message, mais il vient du cœur, n’en doutez pas !

Je suis très flatté d’honorer ce prix, au nom des éditions Salvator, d’Yves Briend son directeur général ici présent et de toute l’équipe, dont plusieurs membres sont aussi présents.

Permettez-moi de rappeler que la gloire d’un auteur rejaillit toujours un peu sur son éditeur.

Je me ferai donc le porte-parole des éditions Salvator pour adresser trois merci, trois remerciements appuyés et spéciaux.

D’abord au jury du prix de l’Humanisme Chrétien. En effet, en distinguant le Petit Traité de la Joie (merveilleux titre !), vous récompensez en effet un juste promoteur de l’humanisme chrétien c’est-à-dire d’un humanisme authentiquement spirituel, autrement dit profondément humain.

C’est l’originalité, la beauté du livre de Martin de rappeler que la tristesse des hommes, leur tristesse ontologique n’est pas insurmontable pourvu qu’ils redécouvrent la joie du don et du recevoir ; joie qu’ils ont reçue en venant au monde. Cette joie consiste à donner et à recevoir.

Merci donc d’avoir distingué ce livre, car notre monde a aujourd’hui besoin d’entendre son message.

Deuxième remerciement, et je suis heureux qu’il soit parmi nous, s’adresse à mon collègue Gabriel-Raphaël Veryet. Il fut mon prédécesseur à Salvator et c’est lui qui a eu le flair de repérer Martin et de le publier. Vous ne pouvez pas savoir la joie que représente pour un éditeur de publier quelqu’un qui devient quelqu’un. Un auteur est toujours quelqu’un. Mais quand il est lu par de plus en plus en plus de lecteurs, il devient alors quelqu’un pour une multitude.

Aussi je communie à la joie profonde et discrète de Gabriel, car comme tout éditeur digne de ce nom, il aime exercer ses talents dans la discrétion et l’effacement. Je tenais donc à lui tirer mon chapeau et à la remercier d’avoir contribué à révéler un auteur qui manquait dans le paysage littéraire chrétien. Merci Gabriel de la graine que tu as semée…

Et puis enfin, Martin, c’est à toi que je veux dire un grand merci ! Nous ne serions pas là si tu n’avais pas commis ce très beau livre. Tu sais ce que j’en pense, je te l’ai déjà dit. Je ne m’étendrai donc pas davantage, si ce n’est pour dire que je crois pas au hasard du calendrier.

Il ne t’aura pas échappé que nous sommes aujourd’hui à trois jours de la fête de ton saint patron, Saint Martin. Ce saint compte aussi pour le Picard que je suis. Car il fut soldat romain en garnison à Amiens, il coupa en deux son manteau pour en donner la moitié à un pauvre qui campait à la porte de la ville. Ce fut un acte de joie suprême dans la vie de Saint Martin, parce qu’il lui fut révélé que c’était au Christ qu’il avait fait ce don. Saint Martin, apôtre de la Gaule et évêque de Tours, personnifie la joie chrétienne du partage.

Alors, ce jour de remise de ton prix est un peu l’antichambre de cette belle fête de Saint Martin que tu vas célébrer le 11 novembre. C’est un moment de bon augure, en tout cas, pour le Petit Traité de la Joie qui va continuer son chemin. Tu sais aussi que nous sommes impatients de lire d’autres livres de ta confection ! Et qui donneront sûrement lieu à de nouveaux prix et hommages !

Merci Martin pour ce don de la joie que nous procure la lecture de ton livre ! Les milliers de lecteurs que tu as touchés et encouragés attendent, comme nous, de lire la suite…

Oui merci pour ce prix mérité qui nous donne de la joie d’être réunis en ce jour autour de toi.

Éloge de Jean-Didier Lecaillon, président de l’Académie d’éducation et d’études sociales

Cher Martin Steffens, merci !

Félicitations d’abord bien sûr et sans aucun doute puisque vous êtes cette année le lauréat du prix Humanisme chrétien que l’Association d’études et d’entraides sociales et l’Académie d’éducation et d’études sociales s’enorgueillissent d’avoir créé ; et sans trahir la confidentialité de tout jury, c’est de belle façon que votre ‘Traité de la joie’ a été retenu.

Cette facilité justifie bien le merci par lequel j’ai commencé à m’adresser à vous. Jusqu’à présent en effet, il me fallait expliquer en quoi l’œuvre primée relevait de l’humanisme chrétien. Or c’est tellement évident cette année que ma tâche en est grandement facilitée puisqu’aujourd’hui je peux me contenter de dire en quoi cet ouvrage s’inscrit dans la perspective d’une Académie telle que la notre, et de l’Association suisse avec laquelle nous collaborons depuis quelques années pour ce prix.

Dans ce but, il m’a suffi de recueillir auprès de mes collègues quelques bribes de leurs motivations pour vous les rapporter aussi fidèlement que possible ; et j’ai pu constater à cette occasion qu’elles convergeaient de belle façon... Je n’en fus pas surpris assurément, mais ce constat rendait ma tâche encore plus facile…

Ces motivations sont d’ordre intellectuel autant que pratique ce qui ne vous surprendra pas tant est forte pour un chrétien la complémentarité de l’esprit et du corps, à l’image de ce que représentent l’AES, naturellement tournée vers les œuvres de l’esprit d’une part, l’AEES qui manifeste heureusement nos préoccupations sociales d’autre part.

Certes, nous pouvions déjà être justifiés à vous reconnaître en considérant que dans votre ouvrage la foi chrétienne y est développée, au terme d’un itinéraire philosophique, avec beaucoup d’acuité et de finesse, par exemple lorsque vous écrivez (page 124) : « Reçue avant toute demande, la vie est ou bien absurde ou bien gratuite. Absurde pour celui qui s’en tient à la blessure narcissique d’avoir eu à recevoir, et ainsi de ne pouvoir tirer de son propre fonds la substance de son être. Gratuite, au contraire, pour celui qui, consentant à être une créature, se tourne avec reconnaissance vers son Créateur » (p. 124).

Certes nous étions bien dans notre rôle en primant l’ouvrage d’un jeune auteur plein de promesse.

Certes, nous pouvions être conquis par la qualité formelle de votre travail (« quel bel ouvrage » ai-je entendu à son propos) : quel langage simple et claire, accessible à tous ; que de perles qui n’enlèvent rien à la profondeur des réflexions profondes qui méritent d’être goûtées tranquillement ! Que d’idées, sur la vie, sur Dieu, remises à l’endroit dans notre monde où beaucoup marchent sur la tête !

Puis-je me permettre, sans abuser de votre temps, deux citations en guise d’illustration de ces qualités :

-  La première : « Il est un temps où la confiance qu’on fait remplace la confiance qu’on a : tant que mon fils est ce petit enfant dont je sais tout, j’ai confiance en lui. Dès que son jardin secret devient plus grand et mieux entretenu, je n’ai plus qu’à lui faire confiance. Lui refuser cette confiance, c’est l’aimer, certes, mais de façon possessive : la coquille d’un œuf doit être assez solide pour protéger l’oiseau mais assez fragile pour lui permettre de la briser et de s’envoler... ».

-  Ou encore, à propos de la toute puissance de Dieu dont on dit tant de bêtise : « Généralement, on se trompe sur la puissance de Dieu : on la voit comme une contrainte qu’il exerce. Dieu pervers qui enlève soudain le bienfait dont on jouissait. Dieu tyran qui tire les ficelles du monde. Or, il n’y a de puissance véritable que d’y renoncer. La grandeur de Dieu, c’est de s’être fait enfant, pauvre, mendiant (...). Sa force fut de s’être proposé sans s’imposer. Non pas de protéger ceux qui lui offrent des sacrifices mais, au contraire, de rejoindre par sa souffrance ceux qu’on sacrifie aux puissances ».

Autant finalement de raisons ‘classiques’, ‘normales’ pourrait-on dire, de signaler votre livre.

Mais notre appréciation va bien au-delà et c’est évidemment ces ‘autres’ raisons qui justifient l’existence de ce prix Humanisme Chrétien que nous avons voulu.

En fait, il suffit de prendre connaissance du titre de votre livre pour recevoir une bouffée d’oxygène qui va nous maintenir en vie dans notre monde où l’on étouffe, dans un monde en particulier où tant de jeunes se dédouanent de leur responsabilité vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu, en lançant de façon lapidaire « Moi je n’ai pas demandé à vivre », dans ce monde enfin où la joie est loin d’illuminer les cœurs… Oui, votre ouvrage Martin Steffens « Petit traité de la joie – consentir à vivre » arrive à point nommé.

S’il faut en tirer un enseignement, et pourquoi pas une source de méditation, je dirais que vous nous incitez à apprendre à accepter « ce qui est » au lieu de loucher sans cesse sur ce qui aurait dû être. Votre réflexion va d’ailleurs très loin : consentir à notre passé, sans le retoucher en pensée, sans le vouloir différent en quoi que ce soit de ce qu’il fut, c’est d’abord lui donner du sens. Et d’une certaine façon, c’est aussi libérer nos énergies sur les défis d’aujourd’hui.

Ce qui fait l’intérêt et la beauté de votre livre finalement, c’est peut-être que vous ne vous contentez pas d’y développer une simple morale du bon sens ou du volontarisme. Votre réflexion en effet prend très vite ses racines dans la conception chrétienne du don de la vie. Vous soulignez ainsi, et comment ne pas vous suivre en retenant déjà, à travers ce prix, votre réflexion comme un modèle de conduite à tenir, vous soulignez donc qu’il y a quelque chose de saint, voire de divin dans la totale adhésion à sa vie : le pouvoir de consentir n’est-il pas directement emprunté à Dieu ? En espérant ne pas trahir votre pensée, sans nous l’approprier tout en voulant nous en rapprocher, les membres du jury ont compris et apprécié que vous nous montriez comment la vraie joie chrétienne est une dilatation du cœur assez ample pour tout accueillir dans une vraie espérance.

Oui, ce livre incite à une réflexion chrétienne et calme sur notre vie, sur notre attitude à l’égard de notre vie, sur son sens profond. Il y a là matière à affiner notre conscience de ce qui a été et de ce qui est. Educatif et chrétien, ce livre est tout à fait dans la lumière de l’Humanisme Chrétien.

Mais votre livre ne se contente pas d’inciter à la méditation. Du point de vue pratique qui est aussi le notre, nous avons retenu la clarté, la douceur, la délicatesse avec lesquelles vous vous emparez de cette question fondamentale « comment notre liberté d’homme peut-elle consentir à un don qui s’impose à elle : la vie ? ».

Vous avez su éviter le traité savant, difficile d’accès, pour nous proposer des pages remplies d’espérance, nourries de réflexions proches de notre quotidien.

Vous célébrez la joie, sentiment spirituel, pendant que les post modernes célèbrent le bonheur qui est un sentiment de boutiquiers…

Vous nous apportez un rayon de soleil dans la morosité des temps.

Vous nous offrez une alternative vivifiante à la démission, comme à la révolte.

C’est bien un livre sur l’espérance, dont nous manquons tellement en ce moment, que vous nous offrez et que les membres du jury ont voulu récompenser.

En vous lisant, vous devenez vite un ami tant vos réflexions s’enracinent sur des faits concrets. Tout est exposé de façon didactique. C’est peut-être l’expérience du professeur de philo qui transparaît ici, et c’est une qualité supplémentaire, soyez en assuré !

A nos esprits inquiets, qui aimeraient reconstruire leur passé avec le regret des échecs, des insuffisances, et plus généralement des aléas qui l’ont marqué, vous nous ouvrez la voie du consentement. Un consentement qui n’est ni du fatalisme ni de la résignation, mais un oui ferme, dans la lignée du beau mot de René Char : « Tu ne peux te relire, mais tu peux signer ». Quelle plus belle attitude avoir aujourd’hui, quel meilleur témoignage de chrétien et, si vous me permettez ce pléonasme, d’humanité ?

Vous méritez assurément nos félicitations, recevez également nos remerciements : merci, Martin Steffens, pour ce petit bijou de bon sens, de réalisme, d’intelligence universelle, qui nous conduit à la joie de l’action de grâce.

Réponse de Martin Steffens, lauréat du prix Humanisme chrétien 2013

La joie de recevoir le Prix de l’Humanisme Chrétien

Avant d’être essayiste, ou portraitiste de la joie, je suis non seulement mari et père de famille, mais professeur de philosophie. Et puisque toute formation, reçue ou donnée, devient vite une déformation professionnelle, je n’ai pu m’empêcher, pour ce discours qu’on m’invite à vous adresser, de faire ce qu’on appelle, dans le jargon des professeurs de philosophie, une problématisation – et de la faire, s’il vous plaît, à partir des mots du sujet. « Prix de l’humanisme chrétien » : je vois dans cet énoncé au moins deux problèmes, deux questions qu’il faut écouter pour mieux savoir de quoi nous parlons.

Première question, la plus évidente et sur laquelle vous m’attendez : en quoi peut-on parler d’un humanisme chrétien ? La question est aussi imparable que tout à fait complexe. Car, d’un côté, on pourrait affirmer, avec des arguments tout à fait pertinents, que le christianisme est par essence humaniste : non seulement le christianisme joue un rôle majeur dans l’émergence de l’humanisme historique mais il est aujourd’hui un de ses plus ardents défenseurs, en ces temps où la foi en l’homme décroît aussi rapidement que la foi en Dieu. Tant qu’on se souviendra que Dieu a dit, à propos de la création de l’homme, que cela était très bon, hé bien l’humanité telle qu’on la connaît, à la fois fragile, belle et risquée, aura quelque chance de durer. Au contraire, quittant le christianisme et évacuant son héritage, l’homme qui ne prie ni ne médite plus le Dieu fait homme, n’en adore que plus aisément l’argent fait Dieu, dans une technolâtrie généralisée dont la promesse, inquiétante, est de nous soulager du poids de notre finitude, c’est-à-dire de notre humanité.

Or ceux qui, de l’autre côté, refusent de mêler le christianisme à l’humanisme, diront que si on en est arrivé là, c’est précisément d’avoir oublié Dieu au profit de l’homme : sitôt que l’homme fait de l’humain, et non de Dieu, la mesure de toute chose, il n’est plus obligé à rien. Car être à soi-même son propre idéal, c’est l’atteindre sans cesse et sans effort. Aussi l’écrivain colombien Nicolás Gomez Dávila soulignait-il ce paradoxe, en forme d’avertissement : « Seule la vision théocentrique [celle qui met Dieu au centre] ne finit pas par réduire l’homme à une absolue insignifiance. » Ces chrétiens que je nommerai donc théocentristes, anti-humanistes sans être pour autant inhumains, insisteront sur la transcendance de Dieu, affirmeront que s’il s’est incarné, c’est sans doute moins pour glorifier l’homme que pour inquiéter sa suffisance : Dieu, en se faisant l’un de nous, a, comme une pierre dans la poche de l’enfant, élargit notre dimension, nous livrant à un mystère que notre raison humaine ne peut épuiser, nous donnant par là une espérance qu’aucun espoir humain n’est en mesure d’offrir.

Le point qui, toutefois, réconcilierait les thèses humaniste et théocentriste, dès lors qu’elles confessent la divinité du Christ, c’est que Dieu y joue le rôle d’une force centrifuge : ainsi, dans une perspective théocentriste, aimer Dieu plus que l’Homme, mettre une majuscule à l’un plutôt qu’à l’autre, c’est finalement aimer Dieu en chacun des hommes, car là où Dieu nous surprend le plus, là où sa transcendance nous est la plus endurante, c’est peut-être en ce prochain que je dois aimer comme Dieu l’aime, c’est en celles ou ceux qui, sans mon autorisation, viennent à ma rencontre. Mais de la même façon, être humaniste plutôt que théocentriste, craindre de donner trop à Dieu en enlevant à l’homme, c’est finalement dire, comme Jeanne d’Arc : « Messire Dieu, Premier Servi », puisque c’est Dieu d’abord qui consentit à aimer l’homme plus que lui-même, jusqu’à s’abandonner lui-même en son Fils.

Cette réconciliation simplement esquissée, j’en viens au second problème que je crois lire dans notre énoncé : « Prix de l’humanisme chrétien » : en quoi cet humanisme chrétien, par ailleurs délicat à définir, peut-il être un Prix ? Sans vouloir me substituer à celles et ceux qui ont créé ce Prix, et qui m’honorent aujourd’hui au plus haut point en me le décernant, je voudrais me demander pourquoi récompenser aujourd’hui un auteur qui publie sa foi. Y a-t-il, dans le fait d’être chrétien, un prix à payer dont cette récompense est comme la compensation ?

Hé bien, non, je ne crois pas : ce Prix de l’humanisme chrétien n’est pas pour moi un Prix reçu pour un prix à payer. C’est quelque chose que je reçois « par surcroît » : « par surcroît » parce que le Petit traité de la joie, par les témoignages de gratitude et les rencontres qu’il a suscités, m’a déjà comblé ; « par surcroît », aussi et plus profondément, parce qu’être chrétien, dans notre monde sécularisé, parfois anticlérical, si c’est un risque, c’est un risque si beau qu’à le prendre on se déprend de tout ce qui est lourd, pénible et triste. Ma foi me murmure chaque jour, au saut du lit : la vie, c’est que du bonus. C’est-à-dire : les bonheurs qui viendront aujourd’hui à moi ne font que s’ajouter à cette joie première, qui est celle de vivre en Fils de Dieu. Se recevoir quotidiennement de Dieu, comme une Bonne Nouvelle, c’est avoir de grands égards pour les joies et les peines du jour. C’est prendre sa vie au sérieux, sans l’esprit de sérieux qu’inspire la crainte d’être né sous des tristes auspices. Comme en présence d’une assiette bien servie, le chrétien peut raisonnablement s’exclamer : Dieu ne s’est pas moqué de nous !

Qu’aurai-je donc besoin de compensations ? Au moment de recevoir ce Prix, je me sens au contraire comme Salomon, qui ne demande à Dieu qu’un cœur intelligent et qui, pour cela même qu’il ne demanda rien d’autre, reçut par surcroît tout le reste : richesses, honneurs et femmes. Certes, je connais quelques désagréments à être chrétien et à ne pas m’en cacher : mais les quelques sarcasmes essuyés dans une salle des professeurs ont pour heureux balancier les confidences des collègues et des étudiants que l’espoir humain ne suffit plus à consoler.

Aussi ne suis-je pas de ceux qui, comme on l’entend aujourd’hui en France, et sans doute en Suisse, crient à la christianophobie : que les chrétiens de France soient victimes de préjugés, c’est certain ; qu’ils soient actuellement la cible de la haine dans des pays dont celui d’où nous est venu le témoignage de Joseph Fadelle, l’auteur du Prix à payer, c’est là une évidence. Mais le chrétien, s’il est parfois victime de l’intolérance, ne doit pas devenir une victime. Qu’est-ce qu’une victime ? C’est un être qui se complaît dans la haine qu’on lui porte et qui la retourne sans cesse, comme un argument, contre tous ceux qui ne vont pas son sens. Le chrétien ne peut ni ne doit devenir une victime puisqu’il sait que tout, dans sa vie, même et surtout ses blessures, a vocation à être évangélisé : ce serait presque un blasphème si les chrétiens de France se comportaient comme une minorité opprimée, clamant leurs droits à rester minoritaires et reprochant au monde tel qu’il ne va plus tous leurs malheurs. Il n’y a qu’une seule victime, le Christ, et encore était-ce pour vaincre la mort, pour emporter dans sa mort toutes les nôtres. Aussi le prix à payer est-il d’abord un prix à recevoir. La Palme du chrétien n’est pas celle cannoise, peinte d’or, mais celle du martyre – et le premier de nos martyres, c’est de lâcher nos peurs, de témoigner toujours, et aujourd’hui surtout, de la joie profonde dont notre cœur bat.

Cette joie, Chesterton disait qu’elle est le prodigieux secret du chrétien : donné à lui-même, par un Dieu personnel qui le rejoint là où il est, seul le chrétien est à ce point invité à faire de sa vie une action de grâce, fidèle et inventive. La gratitude est au cœur du Petit traité de la joie. Elle y est comme ce sens de la vie qui nous en donne le goût. C’est donc par des mots de gratitude que je voudrais clore ce petit exposé.

Je voudrais d’abord remercier chacun des membres de l’Académie d’Éducation et d’Études Sociales (AES) et de l’Association d’Éducation et d’Entraide Sociales (AEES). Merci à chacun de vos sourires bienveillants, de votre joie communicative qui m’a accueilli ce matin. Merci à Mme Chantal Delsol qui m’annonçait il y a cinq mois que je recevrais aujourd’hui ce Prix. Merci de vous être laissés toucher par ce Petit traité et d’avoir par là rejoint les combats qui m’animent. Je vous suis reconnaissant du bien que vous faites en soutenant l’effort des chercheurs de Dieu qui entendent partager, au plus grand nombre, les trésors qu’ils auront rencontrés.

Je veux remercier aussi Gabriel Veyret, qui fut à l’impulsion de ce livre : le remercier de ce petit risque pris ensemble. Merci bien sûr à toute l’équipe de Salvator pour sa confiance et son travail. Merci particulièrement à Thomine Josseaume dont l’art de communiquer n’a d’égal que sa persévérance à se faire entendre de médias parfois durs d’oreille.

Je voudrais dire merci à tous ceux, libraires, journalistes, lecteurs, qui ont cru en ce livre. Merci à celles et ceux qui, dans des lettres, après des conférences, dans la rue même, m’ont témoigné du bien que le Petit traité de la joie leur aura fait. Un spécialiste de Thomas More, grand humaniste s’il en est, me confiait dans un large sourire qu’il relisait l’exemplaire de sa femme, décédée il y a peu, pour découvrir ce qu’elle avait elle-même souligné et annoté dans ce petit traité qui était devenu son livre de chevet.

Merci enfin à ceux qui m’ont soutenu silencieusement : ma femme Cécile, ma sœur Anne, qui l’a relu, mon père qui l’a offert une cinquantaine de fois, mes enfants, que ma mère garde aujourd’hui et qui ne cessent de me rappeler au miracle de la vie.

Merci enfin à vous tous qui êtes là de m’avoir écouté.

François Ganière, trésorier de l’Association d’éducation et d’entraide sociales remet à Martin Steffens le prix Humanisme chrétien et son diplôme.

 
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