Accueil > Prix Humanisme chrétien > Les lauréats >
Prix Humanisme chrétien 2017
En pleine lumière - Carnets spirituels de Christiane Rancé
21 novembre 2017

Le Prix Humanisme chrétien 2017 a été attribué à Christiane Rancé, journaliste, éditrice et écrivain, pour son ouvrage « En pleine lumière – Carnets spirituels » paru aux éditions Albin Michel.

Remise du prix Humanisme chrétien 2017

le 17 novembre 2017

Jean Mouttapa, éditeur :

Chers amis, Avant de passer la parole à Dominique Ducret et Jean-Didier Lecaillon, les présidents des deux associations qui sont à l’origine du Prix Humanisme chrétien, je voudrais tout d’abord vous souhaiter la bienvenue, et vous dire la joie que nous avons à vous retrouver ici, au siège des éditions Albin Michel, après que ce même prix ait été remis dans le passé à deux de nos auteurs : Marie Balmary, puis Emmanuel Faber.

Aujourd’hui, la lauréate est Christiane Rancé, qui n’en est pas à son premier prix, puisqu’elle a déjà obtenu, entre autres : le Prix des écrivains croyants, le Prix de spiritualité Panorama/La Procure, et le Prix de l’essai de l’Académie française pour sa biographie spirituelle de Thérèse d’Avila, publiée chez Albin Michel.

En pleine lumière, c’est un titre presque provocateur dans ce monde à feu et à sang où les scandales succèdent aux catastrophes, et où c’est plutôt l’ombre que la lumière qui semble omniprésente. Christiane Rancé récidive, car elle a déjà commis un titre de ce genre, où sa foi s’affirme sans complexe : il s’agit de Prenez-moi tout mais laissez-moi l’extase, un essai lumineux sur la prière – la prière qu’elle a non pas découverte, mais véritablement apprise comme une nécessité vitale en visitant Mère Teresa à Calcutta. La prière est aussi présente, mais comme en filigrane, dans ces Carnets spirituels où toute expérience – voyage, lecture, souvenirs, petites choses de la vie quotidienne – est prétexte à élévation, et même à contemplation. Il y a d’ailleurs un lien entre les deux livres, car c’est après le succès de Prenez-moi tout… que Christiane avait reçu la lettre d’une lectrice qui l’interpellait : « Qui êtes-vous pour écrire cela ? » Oui, qui était elle, quelle légitimité avait-elle, n’étant ni religieuse ni théologienne, pour parler ainsi de la prière et de la relation à Dieu ? Cette question déstabilisante l’a convaincue qu’elle pouvait, qu’elle devait même parler d’elle-même, de ce qui la fonde et de ce qui la soutient.

Ce qui la soutient, c’est bien la perception de cette « pleine lumière » évoquée par le titre, mais il ne faudrait pas s’y méprendre : une telle luminosité n’est perceptible qu’à condition d’avoir traversé l’ombre, et la beauté de la vie que nous fait partager Christiane ne devient crédible, palpable, réelle pour nous lecteurs, qu’après que nous ayons appris les gouffres qu’elle a traversés, qu’après qu’elle nous ait entrainés dans ce qu’elle appelle « l’épreuve de l’effroyable » : en l’occurrence, la perte au berceau de sa petite fille Laure, et celle de sa sœur bien-aimée qui, comme elle l’écrit, l’a « mutilée de son double ». On comprend alors que celle qui nous parle si bien de l’espérance, et qui entreprend ne nous montrer comment chaque jour le monde peut-être réenchanté, puisse aussi nous avouer : « Peut-être que toute joie se joue toujours dans la région du malheur ».

Je laisse aux intervenants suivants le soin d’évoquer plus amplement ce tour du monde de la beauté dans lequel nous entraîne En pleine lumière. Je n’ajouterai personnellement que deux choses : d’une part, tout tient au style ! Je dis que le phrasé de Christiane Rancé, son rythme, sa culture vivante, sa manière d’invoquer les richesses du passé pour vivifier le présent, relèvent du style des grands écrivains. Il faut que cela soit reconnu, plus encore que ça ne l’est aujourd’hui, et je me charge – nous nous chargeons, avec Stephane Barsacq, qui est son autre éditeur dans la maison – de le faire savoir.

Deuxième remarque pour finir : si j’ai parlé d’affirmation sans complexe de sa foi – en l’occurrence catholique - il faut ajouter que Christiane Rancé écrit toujours dans le respect des autres cultures, et même dans l’admiration, dans l’étude attentive, dans l’exaltation de leurs plus hautes lumières. Ainsi celle qui tient une rubrique dans la revue Ultréïa au titre révélateur : « Ubiquité de la prière », celle qui est une fervente lectrice du sage indien Vivekananda ou du philosophe juif Martin Buber, fait vraiment partie, par son esprit à la fois d’enracinement et de dialogue, de la famille Spiritualités vivantes.

Dominique Ducret, président de l’AEES - Association d’éducation et d’entraide sociales :

L’AEES (Association d’éducation et d’entraide sociales) est une association franco-suisse, dont le siège est en Suisse. Créée en 1925, elle a pour but, à la fois, « de contribuer à l’étude, à l’enseignement et à la promotion de principes de comportement conformes à la tradition sociale et humaniste chrétienne et de soutenir toute institution, œuvre ou action répondant à ce but ».

C’est ainsi que l’AEES soutient et finance, en priorité, les activités de l’AES (Académie d’éducation et d’études sociales), association française, dont le siège est à Paris, qui a, elle, pour but « l’étude des questions sociales dans un esprit conforme à la tradition humaniste chrétienne ».

En 2003, les deux associations ont décidé de créer le Prix « Humanisme chrétien », ce Prix, d’un montant de 10 000 € est destiné à récompenser « un ouvrage novateur et formateur, accessible au plus grand nombre et répondant aux valeurs de tradition sociale et d’humanisme chrétien que les deux associations ont pour but de promouvoir ».

Il est attribué à un livre rédigé en langue française, un film, un DVD ou un CD. La date de publication ou de diffusion ne peut être antérieure à cinq ans. La nationalité de l’auteur est indifférente. Plusieurs personnes peuvent recevoir le prix.

Un comité de quatre personnes (deux suisses et deux français) sélectionne les ouvrages proposés soit par des membres de l’Association ou de l’Académie, soit par des éditeurs ou des libraires, et il soumet sa sélection à un jury composé des seize membres de l’AEES (huit suisses et huit français).

Cette année, une soixantaine d’ouvrages furent soumis au Comité de sélection. Finalement, cinq d’entre eux ont été proposés au vote du jury, réuni à Vevey le 12 mai 2017.

« En pleine lumière – Carnets spirituels », de Christiane Rancé, publié par les Editions Albin Michel, a été choisi, à la majorité absolue, au troisième tour de la délibération. Des voix ont été attribuées à Pierre-Yves GOMEZ pour son ouvrage « Intelligence du travail » publié par les Editions Desclée de Brouwer.

Le jury félicite chaleureusement la lauréate, en soulignant l’adéquation de son ouvrage avec les objectifs et la philosophie du prix « Humanisme chrétien ».

Jean-Didier Lecaillon, président de l’AES – Académie d’éducation et d’études sociales :

Il m’appartient de vous dire pourquoi nous attachons tant d’importance à l’humanisme chrétien au point d’en avoir fait un prix, mais surtout pourquoi nous avons choisi cette année de distinguer vos carnets « En pleine lumière ». Car si ce titre à lui seul pourrait suffire pour nous « éclairer » en tant que chrétiens, il faut sans doute que j’en dise un peu plus aujourd’hui au risque d’ailleurs de me répéter puisque ce n’est pas la première fois que nos associations se risquent à cet exercice.

Au-delà de cette « explication », il me revient le plaisir, au nom de tous les membres du jury, et même de tous les membres de l’AES, de vous féliciter et de vous manifester notre reconnaissance.

Tels sont les objets de mon propos que je voudrais synthétique tant nous sommes impatients de vous entendre après avoir eu tant de plaisir à vous lire.

Qu’une Académie organise des cycles d’études pour traiter de questions aussi fondamentales que la notion de vérité, la recherche d’une éthique universelle, la mort considérée comme un temps à vivre, le visage des pauvres, la transmission ou l’engagement pour ne citer que quelques-uns des thèmes ayant récemment retenus notre attention, personne ne s’en étonnera…, et vous admettrez que l’humanisme chrétien n’est pas très loin lorsqu’on évoque de tels sujets. Or nous retrouvons aussi ces thèmes, que vous éclairez ainsi à votre tour, au fil de vos carnets.

Mais nous avons l’ambition d’aller plus loin encore : le fait que cette même Académie décide de promouvoir, avec l’AEES, des ouvrages comme nous souhaitons le faire à travers le prix Humanisme Chrétien ne devrait surprendre que ceux qui ne voient pas que les Études doivent être conduites dans une perspective d’Éducation évidemment : j’ai plaisir à mettre en avant le souci de formation qui est le nôtre comme l’indiquent nos sigles respectifs : É comme Études certes, mais comme Éducation aussi. Et à cela vous contribuez à votre tour.

C’est donc bien dans cette perspective d’éducation que je souhaite placer cette remise de prix.

Comme me l’ont fait remarquer les membres du comité de sélection, il y a longtemps que celui-ci vous avait dans le collimateur si vous me permettez cette expression légère : vous étiez sans doute ‘condamnée’ à recevoir ce prix ! Je suis conscient du risque que je prends en évoquant cela, celui de laisser croire que la levée du sursis dont vous avez bénéficié durant quelques années soit interprétée comme le résultat d’une guerre d’usure ce qui reviendrait à dévaloriser, en la noyant en quelque sorte dans une œuvre plus large, celle de vos contributions que nous voulons honorer aujourd’hui. Car ce sont bien vos carnets spirituels que nous primons et non l’ensemble de votre œuvre (nous patienterons pour cela car nous ne doutons pas qu’elle est loin d’être achevée) ; c’est bien le caractère spécifique de notre prix qui justifie que ce soit maintenant et non hier. Pourquoi ne pas dévoiler que si ce comité de sélection vous a rencontré pour la première fois à travers votre magistral « Tolstoï », son option biographique avait toutefois peine à s’accorder au Prix Humanisme Chrétien.

Puis vint, toujours en me fiant aux indiscrétions dont j’ai pu bénéficier, « Prenez-moi tout, mais laissez-moi l’extase » qui laissa le même comité hésitant à choisir une œuvre appartenant plutôt au genre spiritualité, voir mystique.

Quant à « La Passion de Thérèse d’Avila », si parmi le grand nombre d’ouvrages parus pour l’année Thérésienne, il appartient à ceux qui méritent de faire date, son caractère de récit passionné, et passionnant d’ailleurs, ne permettait pas de le retenir…

Rien ne me permet en revanche, ni ne m’autorise d’ailleurs, de préjuger du sort qui aurait pu être réservé à votre « Lettre à un jeune chrétien », réflexion humaniste sur l’identité et l’engagement parue depuis que le Jury s’est prononcé, en espérant que vous ne regretterez pas qu’il l’ait finalement fait trop vite ! C’est pour nous plutôt un signe supplémentaire confirmant notre choix…

Ce sont donc bien, chère Christiane Rancé, vos carnets spirituels « En pleine lumière » et eux seuls que le Jury a choisi de primer et ce n’est que de cet ouvrage dont nous parlons aujourd’hui, ce qui suffit amplement pour répondre à la question que je mentionnais au début de mon intervention.

Au cours de nos délibérations, j’ai entendu à propos de votre livre, je crois que ce n’est pas enfreindre le caractère évidemment confidentiel de nos échanges que de le rapporter : « Un livre généreux qu’on a envie de partager ». Quelle façon plus synthétique et allant à l’essentiel de s’exprimer à propos de l’humanisme chrétien ? Il me semble vraiment qu’il n’y a pas de prix Humanisme chrétien qui ne soit un livre qu’on ait envie de partager et qu’on transmet effectivement de proche en proche… Nous sommes bien dans l’optique de l’éducation que je soulignais également tandis que le jury a bien compris que l’appellation « carnets spirituels » ne signifiait pas que le propos soit intime et désincarné, bien au contraire. En effet, si les pensées que vous exprimez sont d’abord personnelles, elles sont surtout incarnées dans une vie quotidienne tellement proche de la nôtre qu’elles sont loin d’être simplement narratives et deviennent rapidement pour nous une interpellation toute proche et donc très engageante.

Précisant sa pensée, celui qui avait évoqué l’envie de partager a commenté à mon intention son appréciation de la façon suivante : « j’ai marqué dans la marge les pages que je voulais faire lire à d’autres et, parvenu à la fin du livre, j’ai constaté que presque toutes les pages étaient marquées ! ».

Au-delà de ces témoignages, je dois évidemment illustrer mes propos, argumenter en quelque sorte ; mais rassurez-vous, je ne vais pas relire, à l’appui de mes dires, la totalité de votre ouvrage !

Je vais me contenter de citer trois passages qui ont marqué l’économiste que je suis, ce qui permet, au-delà de la subjectivité de la sélection voire de son côté partiel et peut-être même partial, ce dont je vous prie de m’excuser, d’illustrer le caractère très concret, très pédagogique de vos pensées… En m’écoutant, je demande simplement à chacun de se dire que se trouvent dans ces carnets des pensées équivalentes susceptibles de le toucher personnellement selon sa propre histoire, ses responsabilités, son expérience, sa situation, etc.

Je me suis donc arrêté à 3 pensées qui touchent de près la discipline qui me concerne directement en tant qu’enseignant et chercheur en économie : l’échange, le travail et la réciprocité du don. Je les reprends dans cet ordre, soit le contraire de leur apparition dans le livre confirmant que celui-ci n’est ni un traité ni une construction logique…

« Aujourd’hui, (…) On « échange », mais quoi ? Rien. On « échange » point final. On délivre une information, mais à la condition d’un retour sur investissement. Ainsi, il n’est même plus question d’échanger quelque chose, comme on échangerait un regard. »

« Le travail, selon la Genèse, c’est ce à quoi nous avons été condamnés pour avoir voulu goûter au fruit de la connaissance. Dès lors, quel meilleur moyen pour regagner le paradis et le cœur du Père que de retourner le châtiment en joie ? De transformer la peine en outil d’amour ? Sanctifier son travail et se faire saint par lui ? »

« Que dois-je aux autres ? » pose la question de la générosité, autant dire de mon aptitude à recevoir avec grâce ou grandeur d’âme ce qui m’est offert, et à reconnaître la dette à son poids exact. N’est-ce pas là que la générosité peut trouver toute son essence ? bien plus que donner, n’est-ce pas accepter de recevoir ? »

Pour résumer ce que je voudrais exprimer à travers ces quelques citations en guise d’illustrations, je dirai que nous disposons grâce à vous d’innombrables réflexions sur autant de questions essentielles pour notre temps, ciselées dans de magnifiques formules. Ce sont elles que nous désirons garder et partager à notre tour.

Certes ce sont des carnets, ce qui peut surprendre dans un premier temps quiconque recherche une pensée organisée et un enseignement structuré et argumenté… et pourtant du point de vue pédagogique que je ne voudrais pas sous-estimer, c’est imparable : c’est en nous laissant cheminer que vous nous conduisez, de saisons en saisons, de paysages familiers en situations exotiques, à entendre des vibrations intérieures et des musiques rassurantes, nous mettant ainsi dans les meilleures dispositions pour avancer.

Ces carnets, il faut le dire et cela n’a pas manqué de toucher les membres du jury, sont inondés de lumière. Et cela n’est pas sans effet sur le monde qui nous entoure car, « c’est en braquant la lumière sur les ombres qu’on les chasse ». C’est sans doute votre foi vive, chevillée à l’âme, qui affleure continuellement, qui explique cela de telle sorte que la méditation à laquelle vous associez vos lecteurs appelle à la liberté et à la joie, autres expressions de l’humanisme chrétien : vous célébrez en définitive la vive beauté du monde…

Vous parvenez ainsi à mettre le talent de votre plume au service de la pensée chrétienne. Comment ne pas avoir été séduit par cela, nous qui sommes convaincus que l’apport de celle-ci est essentiel pour l’avenir de nos sociétés ?

Pourquoi ne pas reconnaître que nous avons été touchés, et nous espérons qu’un large public le soit à son tour, par la délicatesse de vos pensées au fil de votre vie quotidienne ? Vous avez cette merveilleuse faculté de prolonger en réflexion intérieure les situations vécues chaque jour : moments de joie ou de douleurs, émerveillement devant la beauté de la nature, départ d’un être aimé, contemplation d’une œuvre d’art…, vous savez ne pas vous limiter à l’émotion de l’instant pour le méditer, le laisser résonner en vous, le situer dans la lumière de la vérité.

Car en effet, il ne suffit pas de déplorer les ravages créés par les idéologies qui ont prôné une libération de l’homme de toute transcendance, de tout héritage spirituel, de toute évidence biologique. Encore faut-il que retentisse la voix de la Bonne Nouvelle, celle qui fonde l’homme dans une dépendance heureuse et libératrice, celle qui jour après jour fait cheminer l’homme sur un chemin de vérité et de solidarité, celui de l’humanisme chrétien. C’est sur ce chemin que vous nous conduisez avec votre ouvrage, dont le titre même situe pleinement le message.

Ajoutons, et c’est fort appréciable, qu’aucune amertume ne transparait dans vos propos ce qui n’empêche pas une fine ironie habilement distillée... L’essentiel est bien ce regard plein de confiance que vous portez et qui finit par nous emporter.

Tout cela ne suffit-il pas pour vous décerner ce prix ? Cela donne en tous les cas des explications à notre choix : nous souhaitons que ce Prix Humanisme Chrétien permette à beaucoup d’amis, selon la formule de Borges, « d’adoucir le cours du temps ».

Comme vous le dites vous-mêmes à propos de l’humanisme, citant Saint-Exupéry dans Le Petit Prince : « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

L’humanisme chrétien n’est pas pour nous une idéologie, une théorie, une discipline morale. L’humanisme chrétien c’est croire que Dieu intervient dans nos vies, qu’il est près de nous, qu’il s’agit d’un Dieu incarné qui nous interpelle non pas dans une sphère éthérée « hors sol » mais dans le concret de nos vies, dans la nature qui nous entoure, dans les personnes que nous côtoyons, dans l’œuvre d’art que nous contemplons, dans l’histoire qui nous précède...

Oui, décidément, vos carnets en sont une très belle expression.

Pour conclure, au nom de tous, je vous dirai très simplement,

merci de nous donner la possibilité de cheminer avec vous en empruntant dans vos lignes une part de votre rafraichissante méditation sur la beauté du monde, toujours à la portée de nos regards, mais que nous ne savons plus voir dans un monde de plus en plus virtuel ;

merci pour votre invitation à retrouver le sens de la rencontre douce et patiente dans une société qui l’a fait disparaître sur l’autel de l’instantané ;

merci de nous permettre ainsi de braver dans le quotidien de nos vies l’adversité des modes, de la tension de l’opinion dominante et du parler correct, pour choisir le camp de la beauté, de l’altérité, de la joie, de l’espérance et plus généralement de la vérité évangélique et de l’humanisme vrai.

Vous faites bien œuvre, à travers votre livre, d’humanisme chrétien. Nul ne pourra le contester ; nous avons préféré le souligner et nous remercions votre éditeur de le faire savoir.

Christiane Rancé :

C’est un plaisir de vous voir tous réunis, un plaisir, que dis-je, une joie ! Entre le plaisir et la joie il existe la même différence qu’entre l’eau qu’on boit pour se rafraîchir et celle qu’on boit pour se désaltérer.

L’occasion qui m’est donnée de vous parler est quelque peu solennelle. Aussi, j’aimerais m’attarder sur l’intitulé du prix dont vous m’honorez aujourd’hui. Humanisme et christianisme. Chacun de ces termes, pris dans sa singularité est porteur et riche. En apparence, l’humanisme semble parallèle au christianisme. On définit du nom d’humanisme le grand courant qui traverse l’Occident chrétien, pour les uns dès le Moyen-Age - c’est le XVe siècle italien –pour les autres avec la Renaissance. L’essence de ce mouvement ? Une volonté de réaffirmer la place de l’homme dans le cosmos et faire de ce microcosme, un miroir du macrocosme. C’est peu ou prou une pensée qui unit des êtres aussi divers que Masaccio, l’inventeur de la perspective ou Thomas More, le théoricien de l’utopie, pour ne rien dire d’Erasme ou de Machiavel.

Il a pu sembler qu’un des buts de l’humanisme était de reprendre au christianisme son bien. Aujourd’hui, qui dit humanisme n’évoque pas le fonds chrétien et il semble désormais acquis que l’humanisme se soit défini contre lui, en postulant un affranchissement de la Transcendance par l’homme. Or, si l’on regarde de près les origines de l’humanisme, force est de constater qu’il n’y avait rien de tel : l’humanisme n’a pas cherché à reprendre son bien au christianisme ; il a tenté de le rénover, de le reverdir, de lui rendre sa puissance d’incarnation. Il s’agissait alors de dire la singularité de chaque être, la beauté de chaque existence, et c’est également ce à quoi nous enjoint le christianisme.

Mais qu’est-ce que le christianisme ? Le christianisme se revendique du Christ, à savoir Jésus de Nazareth. Ce foyer, né sur tout le pourtour du bassin méditerranéen, peut se résumer à deux formules de saint Irénée de Lyon : « Dieu a fait l’homme pour que l’homme devienne Dieu. » Saint Irénée de Lyon, venu de Syrie, qui a également déclaré : « La gloire de Dieu, c’est l’homme. La vision de l’homme, c’est Dieu. » C’est ainsi que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité chaque être, homme ou femme et quels que soient son rang ou son origine, a été invité à ressaisir en lui la munificence divine. En suivant l’exemple de Jésus de Nazareth, les chrétiens ont découvert que Dieu est dans notre prochain mais aussi au cœur de soi-même, et que la charité demeure la seule action authentique, celle grâce à quoi l’être se fait présence. Une grande joie est née, avec l’espérance d’un partage universel, d’une vie suprême, assortie d’une fructueuse inquiétude : si Dieu est en moi et si je peux participer de ce qu’il est, comment ne pas en démériter ? De là l’essor d’une civilisation nouvelle qui a placé l’Amour et les manifestations de l’Amour en son centre, et qui a rayonné à travers l’exemple de saints admirables et d’artistes de génie.

Qu’en est-il aujourd’hui du Christianisme ? Sa fragilité nous émeut. Qu’en est-il aujourd’hui de l’humanisme ? A en croire certains, ce serait déjà une vieille lune puisque s’annonce le temps du trans-humanisme. Le génie chrétien, comme le génie humaniste, est de nous dire que nous ne sommes ni des insectes ni des robots. Ils nous rappellent que Dieu est lové au cœur de notre fragilité, comme lui-même est infiniment fragile. Nous sommes tous appelés à faire exister cette fragilité comme une force. Aujourd’hui, comme le choix de ces deux mots ensemble pour désigner votre prix le souligne, il n’y a plus d’opposition entre christianisme et humanisme. Il y a la nécessité d’une réflexion sur leur actualité et son urgence, autant dire la nécessité d’une parole et d’une action fondées sur l’espérance, et sur la dignité de toute personne humaine.

Vous me décernez ce prix, et je suis bien consciente qu’il s’adresse, au-delà de moi, à ce que j’ai essayé de porter avec passion. Cette espérance, justement, qui est celle d’une main tendue et d’une ouverture aux autres, mais aussi d’une écoute et d’une ouverture à l’Autre en soi. Non seulement une communion avec le prochain, non seulement avec le lointain, mais aussi avec le plus haut.

Je vous remercie avec émotion d’honorer mon travail d’écrivain avec ce prix, et d’avoir su lire dans mes mots ce désir d’une vie entière, libre et aimante.

Contacts : Académie d’éducation et d’études sociales (AES) contact@aes-france.org Éditions Albin Michel +33 (0)1 42 79 10 93 frederique.pons@albin-michel.fr

-
 
-
 
 
- Haut de page
-- Accueil | Contact | Plan du site | Mentions légales | Forum privé | Admin | Flux RSS --